Gagner sa vie avec la philo – personne ne vous dit que c’est possible, et encore moins comment. Romain Tréffel, lui, l’a fait. Pas en devenant prof agrégé. Pas en écrivant pour des revues que personne ne lit. En construisant une vraie machine à vendre des formations et des manuels autour d’un marché ultra-précis : les élèves de prépa HEC qui veulent intégrer une grande école de commerce. Et ce qui est intéressant – vraiment intéressant – c’est pas le produit en lui-même. C’est la logique derrière.
Il a 27 ans quand il se lance. Pas d’argent. Un ami qui lui dit « enregistre-toi sur Teachable ». Et une maison d’édition qu’il a fondée parce qu’un éditeur l’a rejeté au dernier moment. Ce genre de rage tranquille qui construit des business.
Ce que personne ne te dit quand tu veux gagner sa vie avec la philo
Le vrai problème, quand on aime la philo, c’est pas de trouver un sujet. C’est de trouver une douleur. Quelqu’un qui souffre tellement d’un problème qu’il est prêt à payer pour une solution. Et Romain l’a dit lui-même à Stan Leloup dans l’épisode de Marketing Mania :
« Depuis que j’ai 19 ans, depuis que j’ai intégré l’école de commerce, j’ai toujours donné des cours de maths et surtout de philo. Les maths, comme c’est pas ma passion, j’ai vite arrêté. Mais j’ai toujours donné des cours de philo à côté des études. »
Dit comme ça, ça ressemble à du hasard. Mais c’est pas du hasard.
La douleur qu’il a identifiée, c’est celle des élèves de prépa HEC – entre 18 et 21 ans, sous pression maximale, obsédés par une seule chose : réussir le concours. Ce que Romain appelle « la seule chose à laquelle tu penses avant de t’endormir le soir ». Et ce marché-là, il avait un déficit précis que les profs en classe ne comblaient pas.
Les cours de culture générale en prépa, c’est beaucoup de matière. Des centaines de pages sur le thème de l’année (la parole, le corps, la mémoire…). Mais la pratique réelle – écrire des dissertations complètes dans des conditions proches du concours – elle est quasi absente. Six dissertations dans l’année dans les bonnes prépa. Six. Pour une épreuve de 4 heures sous pression.
Romain, lui, donne entre 10 et 15 dissertations entièrement rédigées et commentées. Des plans détaillés. Une bibliothèque de 100 plans. Des paragraphes pré-rédigés adaptables. Et des pronostics de sujets basés sur l’analyse des années précédentes. (L’année où il avait donné « suis-je mon corps » et que le sujet tombé était « mon corps et moi » – c’est presque de la triche.)
La mécanique qui fait que gagner sa vie avec la philo devient un vrai business
Première année sur Teachable : 100 ventes à 200 euros. 20 000 euros de chiffre d’affaires. Pas mal pour un test.
Mais ce qui est intéressant, c’est pas le chiffre. C’est la structure derrière. Romain n’a pas juste mis une formation en ligne et attendu. Il a construit un funnel – enfin, « construit » c’est peut-être trop propre comme mot pour décrire ce qui s’est fait progressivement, par tâtonnements et conseils d’un ami.
L’ami en question, c’est Arnaud – celui dont Romain a édité le manuel d’économie (« L’essentiel de l’histoire économique », devenu une référence sur le marché). C’est lui qui lui a dit d’abord de passer sur Teachable, puis de tester ClickFunnels pour optimiser le processus de vente. Ce genre de mentor informel qu’on sous-estime toujours dans les récits entrepreneuriaux.
Pour attaquer un marché de niche comme celui de la prépa HEC, la logique de Romain est assez claire : d’abord construire de la crédibilité avec les manuels (vendus sur Amazon, référencés en SEO sur son site), puis capter des emails avec des dissertations gratuites, puis activer une séquence d’emails pour pousser les formations.
« Je propose deux dissertations gratuites sur Facebook. Les gens s’inscrivent, ils reçoivent un premier mail dans lequel je leur remets les deux dissertations, je leur parle un petit peu du manuel et surtout je leur dis clairement que j’ai utilisé mes deux manuels pour écrire les deux dissertations. »
Propre. Simple. Et très bien pensé en termes de preuve produit.
La séquence email, elle, tourne sur ActiveCampaign – avec cinq branches, une par produit, en alternant deux emails de valeur pour un email de conversion. Un email par semaine. Avec une relance automatique si la personne n’a pas ouvert. Ce que Romain appelle « le système de Ramit » (référence à Ramit Sethi, pour ceux qui suivent le monde des infopreneurs anglophones).
Le manuel Amazon comme produit d’appel – mais pas comme il croit
C’est là que ça devient intéressant. Romain hésite à intégrer le manuel directement dans le funnel. Il a eu des insomnies là-dessus (sa formule, pas la mienne). Et finalement, il le laisse sur Amazon – en misant sur le fait que les gens qui l’achètent reviendront naturellement vers ses formations.
Ce choix a des avantages évidents : Amazon assure une visibilité organique, la crédibilité du livre se construit seule, et les trois pages de pub dans le livre font office de call-to-action discret. Mais il a aussi une vraie limite – Romain le reconnaît lui-même : il ne peut pas tracker les ventes Amazon ni vraiment savoir combien de lecteurs entrent ensuite dans sa séquence email.
Pour écrire un best-seller et en faire un levier commercial, il faut souvent accepter cette perte de contrôle – ou mettre en place un mécanisme de capture d’email à l’intérieur du livre lui-même. Romain utilise une astuce maline : si l’acheteur lui transfère l’email de confirmation Amazon, il reçoit deux dissertations supplémentaires en bonus. C’est pas parfait, mais ça ferme partiellement la boucle.
Crédibilité face aux profs : gagner sa vie avec la philo sans se faire démonter
La question que tout le monde se pose sans la poser : comment un formateur indépendant peut-il prétendre enseigner la philo mieux qu’un prof agrégé qui a consacré sa carrière à ça ?
Romain a un parcours solide – école de commerce, master de philo à la Sorbonne, deux ans à préparer l’ENS à l’École Normale Supérieure (raté deux fois, il le dit sans détour). Ce pédigré-là suffit à ouvrir des portes. Mais ce n’est plus vraiment son argument principal aujourd’hui.
« Au fur et à mesure, ce qui me sert aujourd’hui, c’est que j’ai écrit mon petit manuel sur le thème, celui qui se vend le plus de loin. Les élèves l’adorent, il se différencie vraiment de la concurrence. Et en plus, j’ai les emails de la plupart des élèves. J’échange avec eux. Ils connaissent mes dissertations. »
Voilà. La crédibilité, au bout d’un moment, elle se construit par le produit lui-même – pas par le CV.
Et ce positionnement par opposition aux cours classiques – Romain le fait, mais avec précaution. Il dit clairement dans ses emails que les profs ne préparent pas assez à la pratique de la dissertation. Mais il précise aussi qu’il existe des profs pragmatiques (certains utilisent même ses manuels en classe). Ce qui est, stratégiquement, très intelligent : il évite de se faire des ennemis dans le milieu, et il se positionne comme un complément plutôt que comme un concurrent direct.
Le modèle fait penser à ce que Léo des Philogynes a fait avec le coaching : prendre une passion intellectuelle, identifier la frange de marché qui souffre d’un problème concret, et construire une offre sur cette douleur spécifique plutôt que sur la passion elle-même.
L’artisan contre la machine à scaler
Il y a un moment dans l’épisode où Stan aborde une question qui lui tient manifestement à coeur – et qui dépasse largement le cas Romain. C’est la question du choix entre « grossir » et « rester artisan ». Une fois qu’on gagne assez pour vivre bien, est-ce qu’on continue à optimiser, à scaler, à recruter ? Ou on reste dans un format où on contrôle tout ?
Romain se voit comme un artisan. Il n’est pas d’accord avec la vision de certains invités précédents de Marketing Mania – Alexandre Cormont ou Antoine Peytavin, par exemple – qui poussent vers la croissance agressive.
Et franchement, c’est une tension réelle dans le monde des infopreneurs. Pas juste une question philosophique. Parce que scaler une formation en ligne sur un marché de niche comme la prépa HEC, ça veut dire quoi concrètement ? Le marché est limité. Il y a un nombre fini d’élèves de prépa chaque année. Tu peux aller chercher d’autres niveaux, d’autres matières, d’autres pays francophones – mais à un moment, le plafond est là.
Ce dilemme, on le retrouve aussi dans des business qui ressemblent en surface. Trouver et développer sa vision d’entrepreneur – ça passe souvent par accepter les limites naturelles de son marché, pas par les ignorer.
Romain, en tout cas, a fait son choix. Et il a l’air d’assumer – même si on sent que la question reste ouverte dans sa tête.
Ce que j’aurais voulu qu’on me dise sur ce type de business
Ce modèle – gagner sa vie avec la philo via des formations sur un marché de niche – il est réplicable. Mais pas pour les raisons qu’on croit.
Ce n’est pas la philo qui est la clé. C’est la douleur identifiée. Les élèves de prépa HEC ne cherchent pas de la culture générale pour le plaisir. Ils cherchent à réussir un concours qui va conditionner les cinq prochaines années de leur vie. C’est ça, le vrai produit : de la réduction d’anxiété.
Ce qu’il faut retenir – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand j’ai commencé à couvrir ce secteur – c’est que le product-market fit dans l’éducation en ligne, ça passe par un paradoxe : il faut donner exactement ce que l’élève veut (des dissertations clés en main, des pronostics, des plans détaillés) tout en l’aidant à développer une compétence réelle. Si tu ne donnes que des réponses toutes faites, tu brûles ta crédibilité. Si tu ne donnes que de la méthode abstraite, tu perds les ventes.
Romain a trouvé l’équilibre. Pour l’instant. Mais le marché évolue, les concours changent, les thèmes annuels aussi. Et la question de savoir comment il adapte son catalogue chaque année – ça, on n’en a pas vraiment parlé dans l’épisode.











