Quand on parle de conquérir le marché américain, la plupart des entrepreneurs français imaginent des années de galère, un visa impossible à obtenir et un anglais parfait. Alexandre Cormont, lui, est parti à Miami sans parler la langue – avec un partenaire américain comme visage du business – et a transformé une expertise de love coach francophone en cabinet de coaching bilingue en moins de deux ans. 12 collaborateurs côté US, 15 en France, une chaîne YouTube à 285 000 abonnés qui grossit de 19 000 nouveaux abonnés par mois. Pas de pub payante. Juste de l’organique.
Ce qui est intéressant dans son parcours, c’est pas le résultat – c’est la logique derrière. Pourquoi quitter le sommet de son marché ? Pourquoi YouTube plutôt que le SEO qui avait tout construit ? Et comment forme-t-on des coaches à reproduire une philosophie sans la diluer ? Stan Leloup l’a cuisiné pendant près d’une heure sur Marketing Mania, et ce qui en ressort dépasse largement le cas Cormont.
Numéro 1 en France – et alors ?
En 2015, Alexandre Cormont est au sommet. Huit ans de SEO organique, des articles classés numéro 1 sur ses mots clés, une notoriété qui fait qu’on le reconnaît dans la rue. Et là, il décide de tout lâcher pour repartir de zéro à Miami.
Stan Leloup lui pose la question directement dans l’épisode :
« Tu arrives 8 ans après, tu es au top du game, tu es le numéro 1 sur ton marché, et tout d’un coup tu te dis ouais en fait je vais repartir de zéro aux US. Pourquoi ? »
La réponse de Cormont est désarmante de simplicité. Il ne voulait plus grand chose à conquérir en France. Pas d’ennui, pas de crise – juste un plafond de verre que lui seul voyait.
« Je pense que je suis animé par ce rêve, ce projet de diffuser ma philosophie, je pense avoir des idées différentes donc c’est ce qui m’anime aussi. Partir de zéro en fait pour moi ça a pas été… je me suis dit de toute façon ça va marcher, je l’ai fait en France, je vois pas pourquoi ça marcherait pas ailleurs. »
Ça, c’est le profil classique de l’entrepreneur qui ne sait pas rester tranquille. Pas un défaut – une caractéristique. (Et c’est souvent cette incapacité à se satisfaire qui fait la différence entre quelqu’un qui scale et quelqu’un qui gère.)
Mais voilà ce qu’on ne dit pas assez sur ce type de décision : la confiance excessive était une condition nécessaire. Cormont l’admet lui-même – s’il avait vraiment mesuré les obstacles, il ne serait jamais parti. La première année a été lente, tendue, pleine d’appréhension. Les démarches d’expatriation, le décalage culturel, la langue. Tout ça, il ne l’avait pas anticipé.
Ce qui me retient là-dedans, c’est que l’optimisme irrationnel n’était pas un biais – c’était le carburant. Sans ça, le business n’existe pas. Mais bon, reconnaître ça ne rend pas la chose moins risquée pour autant.
L’astuce que personne ne mentionne pour conquérir le marché américain sans parler anglais
Quand on parle de conquérir le marché américain sans maîtriser la langue, la réponse habituelle c’est « prends des cours ». Cormont a fait différemment. Un coach – pas un prof – qui l’accompagnait tous les deux jours, des séances face caméra, des erreurs filmées et corrigées. Et surtout : Meetup.
Il a épluché les événements locaux – rencontres d’entrepreneurs, yoga, développement personnel – et s’est forcé à aller parler à des gens dans une langue qu’il ne maîtrisait pas encore. Toastmasters aussi. La méthode brutale du bain.
« J’avais un partenaire américain parce que moi je parlais pas anglais. Donc c’est pas moi qui suis la face du business aux USA. Je suis passé en fait d’entre de coach à entrepreneur aussi en même temps. »
C’est là que le truc devient intéressant structurellement. En ne pouvant pas être le visage du business américain, Cormont a été forcé de construire un vrai cabinet – avec des coaches autonomes – plutôt qu’un personal brand qui repose sur une seule personne. Contrainte transformée en modèle.
Et son accent ? Il a décidé de ne surtout pas le corriger. « French Relationship Expert » comme nom de scène. Les femmes qu’il coache apprécient l’accent. Ce qui aurait pu être une faiblesse est devenu un positionnement. (Ce qui est rare dans le secteur du coaching américain, où l’accent étranger est souvent perçu comme un frein.)
Il y a d’autres entrepreneurs qui ont fait ce pari de l’international avec leurs propres contraintes – l’épisode sur la construction d’une marque de luxe à l’autre bout du monde avec Christophe Hoppé suit une logique similaire : partir avec ses limites et en faire un angle.
Former des coaches à sa philosophie sans la diluer
27 collaborateurs entre Paris et Miami. La question que tout le monde évite : comment tu fais pour que les gens qui travaillent sous ton nom disent des choses cohérentes avec ce que toi tu penses ?
Cormont a un process en trois phases – enfin, ce qu’il appelle un process, c’est surtout une progression logique. D’abord le coaching par email, où le formateur peut relire, corriger, ajuster sans pression temps réel. Ensuite des séances à blanc – le coach pratique sur des personnes qui ne paient pas, Cormont supervise. Enfin le live, mais encadré.
Trois mois pour qu’un coach soit autonome. Une dizaine d’heures par semaine d’accompagnement de sa part pendant cette période – soit entre 120 et 150 heures en tout. C’est énorme. Mais voilà ce qu’il dit sur le retour sur investissement :
« Ça fait 3 ans en France, 2 ans aux USA et les personnes sont encore là. Donc j’ai gagné, tu vois ? On crée un mouvement et ça se passe vraiment bien. »
La rétention comme métrique de validation. Pas le chiffre d’affaires généré par les coaches. Le fait qu’ils restent. C’est une lecture inhabituelle – et probablement plus honnête.
Ce que j’aurais voulu qu’on creuse davantage – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise si j’étais dans cette situation – c’est comment il gère les désaccords philosophiques. Quand un coach recruté pense qu’une technique ne marche pas. Cormont dit qu’il veut « protéger l’intégrité du message ». Mais dans la pratique, ça ressemble à quoi ? L’épisode ne va pas jusque-là.
Pour ceux qui se posent la question de comment construire une équipe qui scale sans tout contrôler, Alexandre Bortolotti a abordé des problèmes similaires avec une approche différente – vaut le détour.
Quand YouTube a tué le SEO – et personne n’a rien dit
En France, Cormont avait construit tout son business sur le SEO. Articles classés numéro 1, trafic organique massif, machine huilée depuis 2007. Et puis YouTube a pris le dessus.
Pas grâce à une stratégie sophistiquée. Grâce à la régularité brutale. Janvier 2016, il décide de poster une vidéo par jour. Tous les jours. Sans exception.
Les chiffres parlent seuls : de 30 000 abonnés en 2015-2016, la chaîne passe à 100 000 en août 2017. Et de 100 000 à 285 000 sur l’année suivante. 19 000 nouveaux abonnés par mois au moment de l’enregistrement, soit plus de 600 par jour. Tout ça en organique pur.
Son process de production est, disons, industriel. Un tournage sur 3 jours = 150 vidéos. Il change de t-shirt entre les prises pour simuler des jours différents, enchaîne les sujets, et laisse son équipe gérer la publication via VidIQ. Pour les vidéos en anglais – plus difficiles à tourner dans une langue qui n’est pas la sienne – il fait 10 vidéos sur 10 jours, soit 100 vidéos par trimestre.
La logique derrière est simple : couvrir tous les mots clés de recherche sur YouTube liés à l’amour et au développement personnel. Quelqu’un tape « comment reconquérir mon ex », il tombe sur une vidéo Cormont. Saturation du champ sémantique par le volume.
Stan Leloup lui fait remarquer qu’ils ont deux approches opposées – lui publie peu mais cherche à être recommandé par l’algorithme (watch time, taux de clic), Cormont publie massivement et optimise pour les recherches. Et Cormont dit quelque chose d’important ici : les deux marchent. C’est pas l’un ou l’autre. C’est une question de cohérence avec ce qu’on est capable de tenir dans la durée.
Pour ceux qui cherchent à multiplier les canaux d’acquisition sans exploser leur organisation, l’épisode avec Sébastien Tissier va dans un sens complémentaire.
Le marché américain achète 7 fois plus – et ça change tout
Chiffre brut, posé comme ça dans la conversation. Le marché américain achète sept fois plus que le marché francophone. Pas 20 % de plus. Sept fois.
Cormont le confirme à travers ses prix : en France, un coach de son cabinet facture 100-150 € de l’heure. Aux USA, entre 200 et 250 dollars. Lui-même monte à 1 000-1 500 dollars de l’heure pour ses propres sessions. Et les Américains paient sans broncher, parce que la culture du coaching est différente – c’est normalisé, valorisé, attendu.
Neuf ans pour passer son business français à sept chiffres. Moins de deux ans pour atteindre le même résultat aux États-Unis – malgré une première année chaotique. La lenteur du début ne prédit pas la vitesse de la suite.
Ce qui est intéressant dans le modèle économique de Cormont, c’est la répartition : 65 % de services de coaching, 35 % de formations. Les formations en France tournent autour de 29-65 €. Pas de formation à 2 000 € avec tunnel de vente élaboré. Du volume, du service, de la récurrence. Passer d’un premier produit à un revenu récurrent – c’est exactement le pivot qu’Olivier Lambert a documenté de son côté, avec une architecture différente mais la même obsession de la stabilité.
Et sur la question du risque ? Cormont n’en parle pas comme d’un risque. Il en parle comme d’une évidence. Ce qui est soit très sain, soit très dangereux selon là où vous en êtes. Pour quelqu’un qui avait 8 ans de business rentable derrière lui, le filet de sécurité existait. Pour un entrepreneur qui démarre, reproduire cette mentalité sans les fondations pourrait coûter cher.
Le paradoxe du moins travailler
À l’époque où Stan Leloup l’avait croisé pour la première fois, Cormont bossait de 8h à 22h. Tous les jours. 10 heures de coaching et des articles écrits à l’aube. Aujourd’hui il commence à 9h, s’arrête vers 18-19h, et glisse une séance de sport en milieu de journée.
Stan lui pose la question qui me trotte dans la tête depuis que j’ai écouté cet épisode : est-ce qu’on est plus créatif en travaillant moins, ou c’est juste une rationalisation ?
La réponse de Cormont est d’une honnêteté désagréable :
« Honnêtement je pense que c’est pas la bonne réponse mais de mon côté à moi, j’ai l’impression que je suis pas plus productif au contraire, j’en pouvais plus, tout simplement. »
Voilà. Pas de théorie sur le deep work ou les blocs de concentration. Il en pouvait plus. Point.
Ça ne veut pas dire que ralentir était une erreur – ça veut dire que la raison était honnête. Et quelque part, c’est plus utile à entendre que le discours habituel sur l’équilibre vie pro-perso et la productivité optimisée. La vraie limite était physique et mentale, pas stratégique.
Ce qui reste ouvert dans cette conversation, c’est la question de la transmission. Cormont dit vouloir être le Tony Robbins de l’amour – des conférences partout dans le monde, des traductions en espagnol, portugais, et même un projet japonais. Mais Tony Robbins, c’est un personal brand absolu, une présence scénique unique. Comment on scale ça quand la face du business américain n’est déjà pas soi-même ? C’est peut-être la vraie prochaine étape – et passer d’un business en ligne à un empire demande des arbitrages que cet épisode effleure à peine.











