La vision d’entrepreneur, tout le monde en parle comme d’un truc vaguement ésotérique – le genre de concept qu’on évoque en séminaire de développement personnel avant de rentrer chez soi et de faire exactement pareil qu’avant. Et pourtant. Thomas Burbidge, expert branding et storytelling, et Aline, coach business chez Zoby Boost, ont passé plus d’une heure autour d’un café parisien à démolir cette idée reçue. Ce qu’ils en sortent est beaucoup plus concret – et beaucoup plus dérangeant – que ce à quoi on s’attendait.
La thèse centrale : la motivation, ce n’est pas un état stable. C’est la lune de miel d’un couple. Ça dure un moment, puis ça s’évapore. Et quand elle disparaît – parce qu’elle disparaît toujours – la seule chose qui reste debout, c’est la vision d’entrepreneur que tu as (ou que tu n’as pas) construite.
Ce qui m’a frappé en écoutant cet épisode, c’est que ni l’un ni l’autre ne vendait un framework en 7 étapes. Ils racontaient. Thomas venait de perdre son grand-père deux semaines avant. Il avait animé une conférence le mardi, deux jours après le décès. Et il explique comment la clarté de sa vision l’a littéralement sorti du lit ce matin-là. Pas la discipline. Pas la motivation. La vision.
La motivation, ce mythe qu’on entretient tous
Prenons un moment pour être honnêtes. Combien de fois t’es-tu dit que tu manquais juste de motivation pour avancer sur ton projet ? C’est le diagnostic par défaut, celui qu’on pose avant même d’avoir cherché la vraie cause. Aline le formule sans détour dans l’épisode – et franchement, ça claque.
« La motivation que vous avez en ce moment ou que vous n’avez peut-être pas d’ailleurs, c’est un état passager. C’est pas un état fixe. C’est un mythe de se dire que la motivation elle est là tout le temps. »
Voilà. Dit comme ça, ça remet les pendules à l’heure. Elle compare la motivation au début d’une relation amoureuse – la phase lune de miel où tu bosses des heures sans les sentir, où tu rêves de ton business la nuit, où tout est possible. Puis la phase d’après arrive. Inévitablement.
Ce qui prend le relais après la lune de miel, c’est précisément la vision d’entrepreneur. Pas l’envie. Pas l’excitation. Quelque chose de plus profond, de plus structuré – et de plus difficile à construire. Ce passage de la motivation à la vision, c’est souvent là que les projets divergent entre ceux qui durent et ceux qui s’éteignent au bout de 18 mois.
Thomas va encore plus loin avec son exemple personnel. Le lundi qui a suivi la mort de son grand-père, il n’avait pas envie de se lever. Première fois en quatre ans d’indépendance. Et le mardi, conférence devant 35 à 40 personnes.
« J’arrive à ma conf et là je vois la salle qui se remplit, les gens qui arrivent et là du coup je me reconnecte à ma vision pour moi, ma vision pour eux, pour les gens qui sont là et ce que j’ai envie de contribuer à eux… et en me reconnectant à ça tout s’efface. »
C’est exactement le problème – et la solution en même temps. Si tu as besoin de la motivation pour avancer, tu es vulnérable à tout ce que la vie t’envoie. Si tu as une vision d’entrepreneur ancrée, tu as un ancrage qui résiste. Ce n’est pas de la pensée positive. C’est un outil fonctionnel.
Deux moitiés d’une même vision d’entrepreneur
Thomas Burbidge a passé presque deux ans à construire une méthodologie autour de ce sujet (il anime la communauté et le podcast Young, Wild and Freelance). Sa définition de la vision d’entrepreneur tient en deux parties, et c’est ce découpage qui la rend opérationnelle.
La première partie regarde vers l’intérieur. C’est ta vision pour toi – comment tu veux vivre ta vie, ce qui compte vraiment dans ta hiérarchie de valeurs, à quoi ressemble une journée idéale de 8h à 23h. Avec qui tu travailles. Où tu vis. Sur quoi tu passes ton temps. Thomas est très précis là-dessus : ferme les yeux, tu dois pouvoir décrire cette journée dans les moindres détails.
La deuxième partie regarde vers l’extérieur. Quel impact tu veux avoir sur tes clients, sur la société, sur ton entourage. Ce n’est pas une déclaration de mission corporate. C’est une réponse honnête à la question : est-ce que le monde autour de toi change grâce à ce que tu fais, et comment ?
Et ensuite – c’est là que ça devient intéressant – tu cherches le point de raccordement entre les deux. Parce que les deux peuvent se contredire violemment si tu n’y fais pas attention. Thomas donne un exemple très concret : si ta vision personnelle c’est de travailler un jour par semaine, vivre à la campagne, être tranquille – mais que ta vision pour les autres c’est de faire des conférences internationales devant des milliers de personnes et transformer des millions de vies… Ces deux visions ne se raccordent pas facilement. Et si tu construis ton business sur la deuxième sans avoir vérifié qu’elle est compatible avec la première, tu vas te retrouver dans une cage dorée dans dix ans.
(C’est souvent là que ça coince, soit dit en passant. Non pas parce que les gens ne savent pas ce qu’ils veulent pour les autres, mais parce qu’ils n’ont jamais vraiment posé ce qu’ils voulaient pour eux.)
La cage dorée, ou quand le business te bouffe
Thomas raconte une histoire qui m’a scotché. Il intervenait dans un mastermind d’entrepreneurs. Il y avait là un gars qui développait une salle de sport avec technologie EMS – stimulation électromagnétique, pour ceux qui ne connaissent pas. Projet très physique, très local, très lié à la présence sur place.
Son rêve : monter une chaîne de salles, recruter des gérants locaux, et lui déménager dans les îles pour une vie de famille différente. Se rendre dispensable, en gros. Et après trois ans de boulot, la réalisation qui lui tombe dessus lors du talk de Thomas :
« J’ai construit tout pour que je sois indispensable alors que mon rêve c’est d’être dispensable et que d’autres personnes fassent le truc sur le terrain. »
C’est exactement le problème. Et ce n’est pas un cas isolé. Aline soulève le même sujet côté personal branding – un terrain sur lequel elle coache régulièrement. Quand ses clientes lui disent « je veux devenir l’image de ma marque », sa première question c’est : est-ce que tu as envie de revendre un jour ? Est-ce que tu veux automatiser ? Parce que le personal branding ne permet pas ça – ou pas facilement.
Stan Leloup de Marketing Mania (qu’Aline a eu en invité dans un épisode sur scaler son business en ligne) en a d’ailleurs fait les frais directement. Il avait tenté de lancer un workshop en présentiel à Paris – sans être lui-même présent pour l’animer. Résultat : 12 places disponibles, pas remplies. Quand tout est construit sur un nom propre, ce nom doit être là.
Gary Vaynerchuk est cité comme contre-exemple intéressant. Lui a une marque personnelle massive, mais il ne vend pas lui. Il a des boîtes en dessous. Sa marque personnelle est au service d’entités qui peuvent exister sans sa présence physique permanente. C’est une construction différente – et elle demande d’avoir réfléchi à ça avant, pas après.
Ce que j’aurais voulu qu’on me dise plus tôt – enfin, ce que je trouve qu’on dit trop rarement – c’est que construire un business et construire ta vie sont deux projets qui doivent être alignés dès le début. Pas rattrapés au bout de 8 ans. Si tu veux aller plus loin sur comment structurer les piliers d’un business qui tient, l’épisode sur les 5 étapes pour un business qui rapporte est une lecture complémentaire utile.
Vision d’entrepreneur et prise de décision au quotidien
Voici ce que peu de gens comprennent sur la vision d’entrepreneur : ce n’est pas juste un exercice de projection à long terme qu’on fait une fois et qu’on range dans un tiroir. C’est un filtre de décision quotidien. Et Thomas est très précis là-dessus.
La question à se poser pour chaque projet, chaque client, chaque contenu : est-ce que ça sert ma vision ? Mais – et c’est la nuance qu’il apporte lors d’une conférence début février – la réponse n’est jamais binaire. Un client qui ne correspond pas du tout à ta cible idéale peut quand même te financer des projets qui, eux, servent ta vision. Un contenu qui sort de ton sujet principal peut fédérer une communauté plus solide.
La vision d’entrepreneur devient alors un outil de priorisation – pas une règle rigide qui te coupe de tout ce qui n’entre pas dans la case. C’est beaucoup plus subtil que ça. Et c’est pour ça que l’exercice de la construire sérieusement vaut le temps qu’il prend.
Thomas donne l’exemple de Tony Robbins – personnage clivant, certes, mais utile comme cas d’école. Sa vision : transformer la vie du plus grand nombre à l’échelle internationale. Pour atteindre ça, il a bossé tous les jours pendant 30 ans. Brisé des dizaines de plafonds de verre. Sa vision pour les autres était à cette échelle, et sa vie personnelle s’est construite pour le soutenir. Cohérence totale. Difficile à copier, mais cohérente.
À l’opposé, si tu construis une vision pour les autres qui te demande une disponibilité totale, mais que ta vision pour toi c’est d’avoir du temps pour ta famille et tes week-ends libres – il va falloir choisir, ou trouver comment réconcilier les deux concrètement. Pas dans ta tête. Dans ta structure business réelle.
Si tu travailles sur la procrastination qui t’empêche de te lancer dans cet exercice de vision, l’épisode sur les 7 astuces pour arrêter de procrastiner peut débloquer quelques trucs concrets.
Ce que personne ne dit sur la vision d’entrepreneur
Thomas a introduit la conversation avec quelque chose d’assez inhabituel pour un podcast business. Il venait de perdre son grand-père. Et il avait passé les jours suivant le décès à analyser la vie de ce dernier – non pas dans une posture de deuil paralysant, mais dans une posture active : qu’est-ce que je peux apprendre de lui pour que sa mort soit un moteur, pas un poids ?
Son grand-père avait d’ailleurs écrit une autobiographie alors qu’il était très malade, atteint de Parkinson. Un truc de fou, selon ses propres mots. Et Thomas pose une question qui dépasse largement le cadre business :
« On regarde pas autour de nous assez pendant que les gens sont vivants, on attend qu’ils soient morts pour regarder ce qu’ils pouvaient apporter dans nos vies. »
Franchement, la plupart des contenus entrepreneuriaux passent à côté de ça. On parle de chiffre d’affaires, de tunnels de conversion, de growth hacking. Et c’est utile. Mais quand quelqu’un autour de toi disparaît, ton taux de conversion ne dit plus grand chose.
Thomas et Aline convergent sur ce point : être entrepreneur et être humain, ce ne sont pas deux identités séparables. Construire une vision d’entrepreneur qui ne tient pas compte de ce que tu es en dehors de ton business, c’est construire sur du sable. La vision doit englober ta vie – pas juste ta boîte.
C’est aussi ce qui explique pourquoi les entrepreneurs qui ont une vision large, qui dépasse leur seul chiffre d’affaires, résistent mieux aux coups durs. Pas parce qu’ils sont plus forts psychologiquement. Parce qu’ils ont un ancrage qui ne dépend pas des résultats du mois.
Pour aller plus loin sur la question de l’identité professionnelle et du regard porté sur soi, l’épisode sur le syndrome de l’expert touche à quelque chose de très proche – cette tendance à se dévaloriser qui sabote autant la vision que les résultats.
Comment on se différencie quand tout le monde a une « vision »
Le risque évident avec ce sujet, c’est que « vision d’entrepreneur » devienne le nouveau « storytelling de marque » – un terme galvaudé que tout le monde utilise sans que personne ne sache vraiment ce qu’il recouvre. Thomas en est conscient. Et c’est pour ça que sa définition est délibérément bifaciale : une partie tourne vers soi, une partie vers les autres. Sans les deux, ce n’est pas une vision. C’est soit un plan de vie, soit une déclaration de mission vide.
Mais il y a une autre dimension dans cette conversation que j’ai trouvée particulièrement pertinente : la vision d’entrepreneur n’a pas besoin d’être grandiose. Thomas le dit explicitement – une belle vision n’est pas forcément une vision ambitieuse à l’échelle internationale. Changer la vie de 50 clients par an de manière profonde, c’est une vision. Construire une activité qui te laisse le vendredi libre pour être présent avec tes enfants, c’est une vision. Ce qui compte, c’est la clarté – pas la taille.
Et c’est là que l’exercice prend tout son sens. Pas pour produire un slide à montrer dans un pitch deck. Pour avoir un cap intérieur qui filtre tes décisions, qui t’aide à dire non sans culpabiliser, qui te donne l’énergie de te lever les matins difficiles.
La vision d’entrepreneur, concrètement, c’est le seul actif de ton business qui ne se déprécie pas avec le temps. Tout le reste – ta liste clients, ton taux d’ouverture, ton positionnement – peut devenir obsolète. La vision, si elle est bien construite, s’affine avec les années mais ne s’effondre pas. Et si tu travailles sur comment te démarquer de la concurrence sans avoir posé ta vision d’abord, tu construis une différenciation fragile – sur des tactiques, pas sur du fond.
La question qui me reste après cet épisode : est-ce que tu peux décrire ta vision d’entrepreneur en trois phrases sans hésiter ? Si tu tâtonnes, c’est que le travail n’est pas fait. Et tant que ce n’est pas fait, tout le reste repose sur de la motivation – cet état passager dont on a parlé au début.











