écrire un livre avec sa communauté

#23 – Écrire un livre avec sa communauté

Épisode diffusé le 12 janvier 2021 par Noémie Kempf

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Écrire un livre avec sa communauté, c’est une idée qui semble belle sur le papier – et qui s’avère, dans la réalité, bien plus complexe et structurée qu’une simple collaboration. Alexis Minchella, créateur du podcast Tribu Indé et freelance depuis 2017, l’a appris à ses dépens. Presque 400 heures de travail, un manuscrit de 280 pages, et une sortie repoussée de plusieurs mois par rapport au plan initial. Ce qu’il raconte dans The Storyline, le podcast de Noémie Kempf, c’est l’envers d’un projet que beaucoup idéalisent.

Parce que la réalité d’écrire un livre quand on vient du contenu digital – articles, newsletters, podcasts – c’est qu’on arrive avec de fausses certitudes. Et ces certitudes, elles coûtent cher en temps.

Quand l’éditeur frappe deux fois à la porte

Au départ, Alexis n’avait pas prévu d’écrire un livre en 2020. Tribu Indé, son média pour freelances, tourne bien : le podcast cumule plusieurs centaines de milliers d’écoutes depuis son lancement en mars 2019, la newsletter est lancée, Instagram commence à grossir. Il fonctionne à l’année, projet par projet – 2018 c’était quitter son CDI, 2019 lancer le podcast.

C’est Eyrolles qui le contacte en premier. Il refuse. La maison d’édition revient 4 ou 5 mois plus tard.

« Quand ils sont revenus, je me suis dit : attends, il y a une maison d’édition comme Eyrolles qui te propose une deuxième fois d’écrire un livre. C’est flatteur. Et du coup, je me suis dit, est-ce que c’est peut-être le moment, j’aurais peut-être pas une deuxième opportunité comme ça. »

Difficile de contester ça. Et cette dynamique – l’éditeur qui va chercher l’auteur plutôt que l’inverse – dit quelque chose d’important sur ce qui est en train de changer dans le monde de l’édition. Les maisons d’édition ont compris que les créateurs avec une communauté engagée représentent un risque commercial bien moindre qu’un auteur sans audience. Cynique, peut-être. Mais cohérent.

Ce qu’Eyrolles cherchait précisément, c’est un livre sur le business du freelancing – pas un guide administratif, pas un tuto pour créer son auto-entreprise de A à Z. Un vrai livre de fond sur les piliers d’une activité freelance pérenne. Ce trou dans la raquette, Alexis l’avait déjà identifié depuis ses années à travailler pour une plateforme de mise en relation entre freelances et entreprises.

L’erreur de calcul que font tous les créateurs de contenu

Là, honnêtement, c’est la partie de l’épisode qui m’a le plus frappé. Parce que le raisonnement d’Alexis au départ est exactement celui que ferait n’importe quel bon rédacteur habitué au web.

Il décompose le projet de façon cartésienne. Un livre, c’est 250 pages, environ 50 000 à 60 000 mots. Lui, il écrit des articles de 2 000 à 2 100 mots, il y passe 2 à 3 jours. Donc mathématiquement :

« En fait, c’est simple, je mets à peu près 2, 3 jours pour écrire un article. Donc en fait au bout de 2 mois à temps plein, j’aurais écrit le livre. Alors, il se trouve que – spoiler alerte – ça se passe pas du tout comme ça. »

Dit comme ça, ça a l’air évident. Et pourtant, ce piège, il est universel. Laetitia Vitaud – connue pour ses travaux sur le futur du travail – l’avait décrit dans un article Medium à peu près à la même période : écrire un livre, ce n’est pas comme assembler 25 articles. Ce n’est pas une question de volume, c’est une question de nature du travail.

La différence centrale, c’est la thèse. Un article n’en a pas besoin. Un livre, si. Et construire une thèse capable de tenir 280 pages – avec des changements de rythme, des rebondissements, une cohérence interne – ça prend un temps que personne n’anticipe vraiment. Alexis a passé des semaines là-dessus avant d’écrire la première ligne de son premier chapitre.

Et ensuite, il y a les phases : relectures internes, allers-retours avec l’éditeur, version finale, travail marketing autour du lancement. Le projet a duré un an. Pas 2 mois. Pour ceux qui réfléchissent au lancement d’un gros projet de contenu, ce délai est une donnée à intégrer dès le départ.

Écrire un livre avec sa communauté : la méthode des 20-30 calls

C’est là que le projet d’Alexis devient vraiment intéressant – et différent de la plupart des livres business publiés en France.

Avant d’écrire quoi que ce soit, il a fait ce qu’il appelle de la « recherche lecteur ». L’équivalent de la recherche client en copywriting, mais appliquée à l’écriture d’un livre. Concrètement : entre 20 et 30 appels téléphoniques avec des abonnés à sa newsletter, pour comprendre où ils en sont, ce qui bloque, ce qu’ils ont testé, ce qu’il leur manque.

« J’ai pris peut-être entre 20 et 30 calls avec des gens de la communauté qui étaient notamment abonnés à la newsletter. Pour en fait leur poser toutes leurs questions sur bah comment est-ce qu’ils s’étaient lancés, où est-ce qu’ils en sont aujourd’hui, comment est-ce qu’ils se sentent, quels sont leurs challenges, qu’est-ce qu’ils ont testé et qui a pas marché. »

Ce travail en amont, c’est ce qui a permis d’affiner la thèse. Pas juste « un livre pour freelances » – mais un angle précis, backé par des données qualitatives réelles, qui correspond à ce que les gens cherchent vraiment. C’est exactement la logique du Craftsman Mindset décrit par Cal Newport dans So Good They Can’t Ignore You, que cite Alexis : partir du marché, pas de sa passion.

La communauté est ensuite intervenue à une deuxième étape : un groupe de bêta lecteurs, animé tout au long de l’écriture pour valider les orientations, tester des angles, challenger ce qui ne tenait pas. Écrire un livre avec sa communauté dans ce sens-là, c’est moins romantique que ça en a l’air – c’est surtout beaucoup de gestion, d’animation, de synthèse de feedbacks contradictoires. Mais c’est aussi ce qui garantit que le livre ne tombe pas dans le vide le jour de sa sortie.

Ce modèle rappelle d’ailleurs ce qu’on voit de plus en plus sur des plateformes comme Ulule, où des auteurs pitchent leur projet, se font financer par leur communauté et valident le concept avant même d’avoir écrit une ligne. La différence ici, c’est qu’Alexis est passé par un éditeur traditionnel tout en adoptant une démarche quasi-communautaire en parallèle.

L’écosystème de contenu derrière écrire un livre avec sa communauté

Quelque chose que j’aurais aimé qu’on creuse davantage dans l’épisode, c’est la manière dont le livre s’intègre dans l’écosystème global de Tribu Indé. Alexis en parle – brièvement – en termes de « capital social ».

L’idée : chaque brique de contenu (podcast, newsletter, Instagram, livre) est conçue pour fonctionner de façon indépendante. Un auditeur peut ne jamais lire la newsletter. Un follower Instagram peut n’avoir jamais écouté un épisode. Et un lecteur du livre peut découvrir le podcast seulement après l’avoir fini. Ce n’est pas une pyramide avec un contenu pilier et des dérivés en dessous – c’est plutôt un réseau de points d’entrée différents vers la même communauté.

Le livre, dans ce schéma, joue un rôle particulier. C’est un objet physique, permanent, qu’on peut offrir, prêter, avoir dans sa bibliothèque. Il capte une audience que le podcast ne touchera peut-être jamais. Et il renforce la légitimité d’Alexis sur son sujet d’une façon que 60 épisodes de podcast ne font pas exactement de la même manière.

C’est d’ailleurs ce que les éditeurs ont compris : la légitimité en business ne se construit pas sur un seul format. Alexis, lui, l’a appris en construisant Tribu Indé brique par brique depuis 2019 – sans se lancer partout en même temps, sans céder au syndrome de l’objet brillant.

Et pour ceux qui construisent leur propre média indépendant, cette architecture multi-formats est une vraie leçon de patience stratégique.

Ce que personne ne te dit sur la résistance quand tu écris

400 heures. C’est le chiffre qu’Alexis donne pour l’ensemble du projet. Et au-delà des heures, il y a quelque chose de plus difficile à quantifier : la résistance psychologique.

Il cite Steven Pressfield et son concept de « la Résistance » – cette force intérieure qui te pousse à douter, procrastiner, abandonner dès que tu travailles sur quelque chose d’important. Sur un article de 2 000 mots, cette résistance dure 2 jours maximum. Tu publies, tu passes à autre chose, tu l’évacues de ta tête.

Sur un livre, elle dure un an.

Chaque jour tu avances un peu. Mais tu vois jamais vraiment la fin. Et donc la question « est-ce que ça vaut vraiment le coup » revient en boucle, pendant des mois, sans qu’il soit possible de répondre proprement avant d’avoir fini. C’est un problème que les créateurs de contenu habitués aux cycles courts – articles, posts, newsletters – sous-estiment structurellement.

Ce n’est pas une question de discipline ou de méthode. C’est une question de tolérance à l’incertitude sur le long terme. Et là-dessus, honnêtement, il y a très peu de ressources en français qui en parlent vraiment. La plupart des livres sur l’écriture te donnent des techniques – pas des outils pour gérer le vide entre le chapitre 3 et le chapitre 8 quand tu sais plus trop pourquoi tu fais ça.

Ce qui m’agace d’ailleurs, c’est que les maisons d’édition ne t’en parlent pas non plus. Elles te donnent une deadline, des suggestions éditoriales, parfois un attaché de presse. Mais l’accompagnement psychologique de l’auteur sur la durée, c’est un angle mort quasi-total du secteur. Pour ceux qui construisent des projets longs en solo, cette dimension est rarement anticipée – et souvent sous-estimée jusqu’à ce que ça plante.

Le modèle éditorial qui change – et ce que ça implique pour les créateurs

Un dernier point que l’épisode soulève, et qui mérite qu’on s’y attarde : la transformation du modèle des maisons d’édition.

Eyrolles ne va pas chercher Alexis par hasard. Il y a une logique économique très claire derrière : un auteur qui a déjà une communauté engagée, ça représente un risque commercial réduit. Pas besoin de construire l’audience de zéro, pas besoin de parier uniquement sur la qualité du texte pour générer des ventes. Et ça, les éditeurs l’ont compris – certains plus vite que d’autres.

Alexis décrit une nouvelle génération d’auteurs, 25-35 ans, présents sur internet, avec une communauté existante, qui représentent à la fois une opportunité de marché et un renouvellement nécessaire du catalogue. C’est un changement structurel.

Mais (et c’est là que ça devient intéressant), ça crée aussi une pression nouvelle sur les créateurs. Si ta valeur pour un éditeur, c’est ta communauté autant que ta plume, tu es dans une position de négociation différente – mais aussi dans une logique où ton travail éditorial est en partie conditionné par les attentes de tes lecteurs actuels. Ce n’est pas la même liberté qu’écrire un roman dans son coin pendant 5 ans.

Est-ce que c’est un problème ? Alexis ne semble pas le vivre comme tel. Mais pour d’autres créateurs qui voudraient écrire un livre avec sa communauté en adoptant ce modèle, la question mérite d’être posée avant de signer. Les pièges dans une démarche de création de contenu ambitieuse sont rarement là où on les attend.

Et pour les entrepreneurs multipotentiels qui jonglent entre plusieurs projets, ajouter un livre à l’équation sans sacrifier le reste de son activité, c’est un exercice d’équilibre que la transcription de cet épisode illustre avec une honnêteté assez rare.

Questions fréquentes

Combien de temps faut-il pour écrire un livre avec sa communauté ? +
Alexis Minchella a passé environ 400 heures sur son livre, pour un projet étiré sur presque un an. Il avait initialement estimé 2 mois à temps plein - une erreur classique quand on vient du contenu digital. La phase de définition de la thèse, les bêta lectures, les allers-retours avec l'éditeur et le travail marketing autour du lancement s'ajoutent toujours au temps d'écriture pur.
Écrire un livre avec sa communauté, ça change quoi par rapport à un livre classique ? +
Ça change la phase amont. Alexis a mené entre 20 et 30 appels avec des abonnés à sa newsletter avant d'écrire une ligne, pour identifier les vrais besoins et affiner sa thèse. Il a ensuite animé un groupe de bêta lecteurs tout au long de l'écriture. Résultat : un manuscrit validé par le marché avant même sa publication, et une communauté déjà impliquée dans le projet le jour du lancement.
Comment trouver la thèse d'un livre quand on est créateur de contenu ? +
C'est souvent le principal obstacle. Contrairement à un article, un livre a besoin d'une thèse capable de tenir sur 250 pages avec des changements de rythme et une cohérence interne. Alexis recommande de faire de la 'recherche lecteur' - des interviews approfondies de sa cible - avant de se lancer. Pas pour plaire à tout le monde, mais pour identifier les angles qui comptent vraiment.
Les maisons d'édition cherchent-elles vraiment des créateurs avec une communauté ? +
Oui, et c'est une tendance de fond. Eyrolles a contacté Alexis deux fois parce qu'il avait déjà une audience engagée sur Tribu Indé. Pour les éditeurs, un auteur avec une communauté existante réduit le risque commercial et renouvelle leur catalogue. C'est une logique économique claire, même si elle crée de nouvelles attentes vis-à-vis des créateurs.
Quelle différence entre écrire un livre avec sa communauté et l'autoédition sur Ulule ? +
Les deux modèles mobilisent la communauté, mais à des moments différents. Sur Ulule, la communauté finance et valide le projet avant qu'il commence - c'est un POC public. Avec un éditeur traditionnel comme Eyrolles, la communauté intervient plutôt en cours de route, via des bêta lecteurs et des feedbacks. L'éditeur apporte sa légitimité, sa distribution et son expertise éditoriale en échange d'une part du projet.
Comment gérer la résistance psychologique quand on écrit un livre long ? +
Alexis cite Steven Pressfield et son concept de 'la Résistance'. Sur un article, elle dure 2 jours. Sur un livre, elle dure un an. Le problème central, c'est l'absence de fin visible au quotidien : tu avances, mais tu ne sais pas vraiment quand tu arrives. Il n'existe pas de méthode miracle, mais anticiper cette dimension psychologique - et ne pas la nier - est probablement la première étape pour ne pas abandonner en cours de route.

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