créer un documentaire

#26 – Faire le tour du monde pour réaliser un documentaire

Épisode diffusé le 22 février 2021 par Noémie Kempf

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Créer un documentaire quand on est freelance, sans boîte de prod derrière soi, sans budget garanti, en pleine pandémie – et réussir à embarquer MAIF, Natic 6 et d’autres sponsors dans l’aventure. Samuel Durand l’a fait en 2020 avec Working Progress, un reportage sur le sens du travail qui a nécessité neuf intervenants, plusieurs pays européens, et environ un an de boulot intense. Il n’avait pas de master plan. Pas de roadmap sur cinq ans. Juste une frustration de départ et un réseau construit au fil des années.

Samuel Durand, c’est le genre de profil qu’on croise de plus en plus dans l’écosystème des créateurs indépendants français – auteur de la newsletter Billet du Futur, ancien contributeur régulier à Harvard Business Review aux côtés de Charles Thomas, spécialiste du Future of Work depuis son tour du monde de 2019 qui avait accouché d’un rapport PDF de 250 pages. Un rapport que, comme il le dit lui-même, personne ne lisait vraiment jusqu’au bout. C’est de cette frustration qu’est né le projet documentaire.

Ce qui m’intéresse ici, c’est pas tant le documentaire en lui-même que le process. Comment on passe d’une idée floue à un projet structuré avec des sponsors, une agence de prod, des speakers reconnus et une stratégie de diffusion ? Et surtout : est-ce que ça marche vraiment, cette approche du créateur-producteur qui se lance sans filet ?

Quand 250 pages de PDF deviennent un problème

Tout part d’un constat assez honnête. Samuel avait produit, après sa learning expedition de 2019, un rapport d’étude massif sur le freelancing et les mutations du travail. Téléchargé plusieurs milliers de fois. Beau succès sur le papier.

Sauf que 250 pages, ça se télécharge plus que ça se lit. Il le dit clairement dans l’épisode :

« Il fait 250 pages et personne va lire un rapport de 150 pages s’il est pas vraiment dans la thématique très très concerné par le sujet, c’est que pas du tout ludique. »

C’est exactement le problème. On confond livrable et impact. Le rapport existait, la diffusion réelle était nulle.

En parallèle, Samuel regardait des documentaires sur Netflix, Arte, France TV. Des formats qui combinent plaisir et apprentissage. Et il s’est dit que c’était ça, la forme qu’il voulait donner à ses idées sur le travail de demain. Naïvement – son mot – il a commencé par écrire un scénario. Qui ressemblait davantage à un gros article de vingt pages. (Ce qui est déjà, en soi, une façon de démarrer assez cohérente pour quelqu’un dont le métier est d’écrire.)

La frustration comme point de départ d’un projet, c’est sous-estimé. La plupart des gens attendent d’avoir une idée brillante. Samuel, lui, avait juste un format qui le gonflait.

Créer un documentaire, ça commence par trouver les bonnes personnes – pas par le budget

Contre-intuitif, mais c’est ce qui ressort clairement de l’épisode. L’ordre chronologique du projet Working Progress :

  • Écriture du scénario (janvier-février 2020, avant la pandémie)
  • Identification et démarchage des speakers
  • Recherche des sponsors
  • Partenariat avec une agence de prod (Comme)
  • Stratégie de diffusion et avant-premières

Les speakers d’abord, donc. Avant même d’avoir un sou de financement. Samuel contacte des experts et des professionnels qui incarnent sa vision du travail – certains qu’il connaît déjà, d’autres via des amis d’amis, quelques-uns contactés directement pour le projet. Neuf intervenants au total, chacun positionné sur une thématique précise du Future of Work.

« Le monde attire le monde. Au départ, on avait des personnes j’avais pas grand-chose mais j’avais un script avec une vision assez claire de ce que j’avais envie de faire et puis des personnes qui étaient plus ou moins renommées sur la thématique qui ont accepté de participer au documentaire. »

Dit comme ça, ça a l’air simple. Ça l’est un peu, en réalité – à condition d’avoir fait le travail de réseau en amont.

Une fois une dizaine de noms confirmés, il avait quelque chose de solide à montrer aux sponsors potentiels. Et une fois les sponsors dans le bateau, quelque chose à présenter aux diffuseurs. La séquence est importante : chaque étape débloque la suivante. C’est pas du crowdfunding, c’est de la légitimité par accumulation. On retrouve cette logique dans d’autres projets éditoriaux ambitieux – écrire un livre avec sa communauté fonctionne sur le même principe : le collectif valide avant que le projet n’existe vraiment.

Le réseau, c’est pas un capital – c’est un process

Samuel Durand n’est pas né avec un carnet d’adresses dans le secteur du Future of Work. Ses parents n’y travaillent pas. Il l’a construit, méthodiquement, en utilisant ses projets comme prétextes à rencontres.

La newsletter Billet du Futur. Les tribunes dans HBR et Maddyness. Les conférences. Les podcasts sur lesquels il était invité – dont l’un a directement conduit à un partenariat sponsor pour Working Progress, six mois après l’enregistrement. Il le dit dans l’épisode, et c’est une des phrases qui m’a le plus frappé :

« Peut-être que tu vois ce podcast qu’on enregistre aujourd’hui ça préparera un prochain projet dans un an dans 2 ans. En tout cas c’est j’aime bien tu fais un podcast, tu fais un article, ça peut rester des années et avoir des répercussions tellement longtemps après, je trouve ça formidable. »

Voilà. Le contenu comme infrastructure de réseau, pas comme fin en soi.

Pour ceux qui démarrent sans réseau – et Samuel insiste là-dessus -, la clé c’est d’avoir un prétexte légitime pour contacter des gens. Un podcast. Une newsletter. Un rapport d’étude. Un documentaire. N’importe quel projet crédible qui justifie qu’on prenne une heure du temps de quelqu’un. Les gens aiment parler de leur expertise. La plupart des demandes restent sans réponse non pas parce que les gens sont fermés, mais parce que la demande est floue ou trop vague. Si tu veux construire un réseau solide rapidement, ce principe rejoint d’ailleurs ce qu’on trouve dans des réflexions sur monter une conférence en tant que solopreneur : l’événement est le meilleur prétexte pour rassembler des gens qui n’auraient pas de raison de se parler autrement.

Créer un documentaire avec des sponsors : comment on vend quelque chose qui n’existe pas encore

Trouver des entreprises prêtes à co-financer un documentaire sur le futur du travail, c’est pas évident. Surtout quand le projet en est encore au stade du scénario.

Samuel a joué deux cartes. La première : la moitié des sponsors potentiels le connaissaient déjà. Soit ils avaient travaillé avec lui sur des conférences ou des articles, soit ils avaient suivi sa newsletter ou ses prises de parole médias. Le relationship capital construit sur Going Freelance et Billet du Futur a fait le gros du travail de conversion.

La deuxième carte : il ne vendait pas juste un documentaire. Il vendait un écosystème. Des avant-premières avec tables rondes. Des formats hors-série publiés en amont. Un séminaire de deux jours pour définir une vision collective du travail de demain. Des contenus partagés avec des médias et des journalistes. Le documentaire était le produit central, mais l’offre réelle aux partenaires était bien plus large – une co-construction sur plusieurs mois avec une visibilité à plusieurs niveaux.

Ce qui m’agace un peu dans la manière dont on parle de financement de projets créatifs, c’est qu’on présente toujours ça comme un exercice de vente. Ici, c’est plutôt un alignement de vision. Samuel cherchait des partenaires qui partageaient sa lecture du travail de demain. MAIF et les autres n’ont pas signé un contrat de sponsoring classique – ils ont rejoint un projet dont ils voulaient être partie prenante. La nuance est importante, parce qu’elle change complètement la nature de la relation et la durabilité du partenariat.

Créer un documentaire seul ou en équipe : la question du travail collaboratif

Samuel est freelance depuis ses premières années d’études. Habitué à travailler seul. Et il le dit sans détour : avant Working Progress, sa seule expérience du travail en groupe, c’étaient les projets d’école de commerce où on passait des heures à débattre des couleurs de police dans des PowerPoints qui n’allaient jamais servir à rien.

« J’avais l’impression vraiment de perdre du temps. On débattait des heures sur des couleurs de police qu’on allait utiliser dans un PowerPoint qui n’allait déjà jamais servir à rien. Et ça ça m’énervait, ça me frustrait. »

Ce que j’aurais voulu qu’on me dise – enfin, ce que Samuel dit ici implicitement -, c’est que le travail collaboratif ne fonctionne que quand les rôles sont clairs et les compétences complémentaires. Avec l’agence de production Comme, il a trouvé ce qu’il cherchait : une équipe qui faisait des choses qu’il ne savait pas faire, et qui avait la même vision du projet. Plus un graphiste freelance, des partenaires événementiels, et bientôt un partenaire de distribution.

La multiplication des profils autour d’un projet créatif, c’est souvent ce qui sépare un beau projet d’un projet qui existe vraiment. Mais ça reste une question d’équilibre – et de lâcher-prise sur certaines décisions. Ce n’est pas donné à tout le monde, surtout quand on a construit son identité professionnelle sur l’autonomie. La tension entre liberté individuelle et dynamique collective, c’est d’ailleurs un sujet central dans les réflexions sur ce que ça coûte quand ton business dépend encore entièrement de toi.

Le positionnement qui se construit en marchant – et pas en planifiant

Un des moments les plus intéressants de l’épisode, c’est quand Noémie et Samuel s’accordent sur un truc que peu de gens osent dire : le positionnement expert ne se construit pas à partir d’un master plan. Il se reconstruit a posteriori, à partir d’une série de décisions prises pour de mauvaises raisons ou pour le simple fait que le sujet était intéressant.

Samuel ne s’est pas dit en rentrant de son tour du monde : « Il y a un créneau à prendre sur le Future of Work en France, je vais m’y positionner stratégiquement. » Il a continué à creuser un sujet qui lui plaisait, publié dans des médias qui acceptaient ses articles, lancé une newsletter parce que Benjamin Perrin lui avait montré que ça marchait, et accumulé une crédibilité par sédimentation.

Ce qui l’a aidé à clarifier son positionnement, c’est une question simple : qu’est-ce que je peux apporter que les consultants management avec 40 ans d’expérience ne peuvent pas apporter ? Sa réponse – la stratégie de l’éponge, comme il l’appelle – c’est la diversité des rencontres et la capacité à absorber et redistribuer des expériences du monde entier. Pas une expertise technique profonde sur un sujet narrow. Une vision large, documentée sur le terrain, accessible à des audiences non-spécialistes.

C’est une vraie différenciation. Et elle n’aurait pas pu être formulée avant d’avoir accumulé les expériences qui la justifient. Ce mythe du master plan dès le jour 1 est d’ailleurs bien documenté – on retrouve cette mécanique dans les réflexions sur le mythe de la réussite en business : la cohérence se lit toujours mieux dans le rétroviseur.

Ce que créer un documentaire apprend sur la régularité du contenu

Un détail que Samuel glisse dans la conversation mérite qu’on s’y arrête. La newsletter Billet du Futur, il l’a lancée d’abord avec un rythme hebdomadaire, puis bimensuel. Pas pour avoir des abonnés. Parce que ça l’obligeait à continuer à faire de la veille, à continuer à écrire.

La régularité comme discipline de pensée, pas comme stratégie de croissance. C’est une nuance qui change tout – notamment parce que quand on écrit par plaisir et par nécessité intellectuelle, ça se sent à la lecture. Quand on écrit pour cocher une case de calendrier éditorial, ça se sent aussi. Ce point rejoint directement la question que beaucoup de créateurs se posent : jusqu’où donner dans ses contenus gratuits avant que ça devienne contre-productif ? Samuel, lui, a tranché depuis longtemps : le contenu gratuit est une infrastructure de confiance, pas un coût.

Et puis il y a quelque chose que la fabrication d’un documentaire oblige à faire que l’écriture d’articles ne force pas vraiment : regarder 40, 50, 100 fois les mêmes interviews pour les monter. Samuel parle de 40 minutes d’interview par speaker, réduit à 5-6 minutes dans le montage final. Ce qui reste sur le plancher de salle de montage, c’est du contenu exclusif qu’il a été peut-être le seul à entendre aussi attentivement. (Et ça, comme source de différenciation éditoriale, c’est assez remarquable.)

Créer un documentaire, en fin de compte, c’est peut-être surtout une façon de s’obliger à aller plus loin que ses propres certitudes sur un sujet. La pandémie a forcé le tour d’Europe au lieu du tour du monde initialement prévu. Samuel y voit un mal pour un bien – un message politique aussi, que le futur du travail se joue aussi sur notre continent. Mais je me demande si le projet aurait eu la même densité avec 20 pays au lieu de 5. Plus de géographie, moins de profondeur ?

Questions fréquentes

Comment créer un documentaire quand on est freelance sans budget ? +
Samuel Durand a commencé par écrire un scénario détaillé, puis a contacté des speakers sans avoir de financement confirmé. Une fois une dizaine d'intervenants engagés, il avait un projet crédible à présenter à des sponsors. L'ordre compte : la légitimité des participants débloque le financement, et le financement débloque les négociations avec les diffuseurs. Pas besoin d'avoir tout avant de commencer - juste assez pour convaincre l'étape suivante.
Comment trouver des sponsors pour un documentaire indépendant ? +
Samuel a capitalisé sur un réseau construit sur plusieurs années via sa newsletter, ses articles dans des médias spécialisés et ses conférences. La moitié de ses sponsors le connaissaient déjà avant qu'il les démarche. Il ne vendait pas un simple document vidéo, mais un écosystème complet : avant-premières, tables rondes, séminaires, formats hors-série. Le sponsor rejoint une vision, pas un projet publicitaire.
Combien de temps faut-il pour créer un documentaire sur le futur du travail ? +
Pour Working Progress, Samuel Durand a travaillé sur le projet pendant environ un an en 2020, de l'écriture du scénario initial en janvier-février aux avant-premières et à la distribution. Le tournage a eu lieu en Europe (initialement prévu à l'international, adapté cause pandémie). Neuf speakers, plusieurs pays, une agence de prod partenaire.
Comment créer un documentaire et identifier les bons intervenants ? +
Samuel avait une vision précise de ce qu'il voulait montrer avant de contacter qui que ce soit. Chaque speaker a été choisi parce qu'il incarnait une facette spécifique du sujet - par son expérience vécue ou son expertise reconnue. Pour la moitié d'entre eux, il y avait déjà une relation. Pour les autres, un cold contact direct suffit souvent - à condition d'avoir un projet clairement formulé et une crédibilité minimale sur le sujet.
Le personal branding aide-t-il vraiment à créer un documentaire et à trouver des partenaires ? +
Dans le cas de Samuel Durand, oui - de façon décisive. Un de ses sponsors l'a contacté après avoir entendu un podcast sur lequel il était invité six mois avant le lancement du projet. La newsletter Billet du Futur lui a apporté des clients et des partenaires qui comprenaient sa vision sans qu'il ait à l'expliquer. Le contenu produit régulièrement agit comme une infrastructure de confiance qui travaille en arrière-plan, longtemps après publication.
Peut-on créer un documentaire sans passer par une boîte de production classique ? +
Samuel a travaillé avec Comme, une agence de production, mais en tant que co-créateur du projet - pas en commanditaire classique. Le fit humain et la vision partagée ont primé sur toute autre considération. Il avait shortlisté deux ou trois agences avant de rencontrer Comme. Le choix s'est fait sur l'évidence d'un alignement, pas sur un appel d'offres.

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