Lancer son podcast avec 400 euros en poche, zéro audience, et un sujet que tout le monde trouve trop niche – c’est exactement ce qu’a fait Enzo Colucci début 2020. Créateur de Phoenix, l’échec mention très bien, il a choisi de traiter l’échec comme sujet central à une époque où LinkedIn ne montrait que des success stories vernissées. Le résultat : seize épisodes plus tard, une communauté qui s’identifie, des invités qui viennent le chercher, et une formule de contenu sur Instagram que Noémie Kempf – elle-même podcasteuse et créatrice de The Storyline – a intégrée dans une formation sur le content marketing.
Ce qui est frappant dans cet épisode, c’est pas le nombre d’abonnés. C’est la clarté avec laquelle Enzo a restructuré ses priorités au moment où tout s’effondrait – le confinement de mars 2020, les écoutes qui chutaient, le doute. Et la décision qu’il a prise à ce moment-là va à l’encontre de tout ce qu’on lit dans les guides sur la croissance de podcast.
Pourquoi lancer son podcast sur l’échec – et pas sur autre chose
La genèse de Phoenix, c’est une cascade d’échecs réels. Enzo monte une boîte en Suisse après ses études, elle plante. Il tente de reprendre la licence des Fuck Up Nights en France – ces soirées nées au Mexique où des entrepreneurs pitchent leurs fails en 10 minutes chrono devant une salle. Ça plante aussi, pour des raisons administratives et de réseau.
C’est là qu’il bifurque vers le podcast. Pas par défaut – par élimination raisonnée.
« L’événementiel, j’aime pas ça, c’est stressant, j’ai jamais trop aimé ça. Donc je me dis bah écoute, c’est un mal pour un bien, mais j’ai toujours cette envie de parler d’échec. »
Dit comme ça, ça ressemble à une rationalisation après coup. Mais en l’écoutant développer, c’est clairement pas ça.
La vraie raison, c’est que le sujet lui colle à la peau depuis longtemps. Seconde retapée. Objectif de carrière sportive pro enterré. Lausanne qui refuse son dossier. Boîte coulée. À un moment, t’arrêtes de voir ça comme une accumulation de fautes et tu commences à voir un fil conducteur – celui du rebond. Et c’est là que naît un projet éditorial solide : pas dans une séance de brainstorming, mais dans une introspection forcée à 3h du mat après un bilan de liquidation.
Ce positionnement – l’échec perso et pro, pas seulement l’entrepreneuriat – le différencie immédiatement des podcasts business classiques. Mais ça, il ne l’a pas vu tout de suite. La saison 1 penchait fortement côté entrepreneurs, parce que son réseau de départ était majoritairement composé d’entrepreneurs. La saison 2, il corrige le tir. Parité hommes-femmes, diversité des types d’échecs, tranches d’âge élargies. Et même l’ambition d’aller chercher des retraités de 70 ou 80 ans – pour leur recul sur une vie entière d’échecs et de rebonds.
400 euros, un micro, et la question du son qu’on sous-estime toujours
Lancer son podcast coûte moins cher qu’on croit. Enzo a investi 400 euros au total au départ. Pas de studio, pas de prestataire son, pas de régie.
Mais le son, justement – c’est là que ça plante en premier. Et Enzo est cash là-dessus :
« Moi ça a été le cas, ils ont foiré parce que bah j’étais pas assez attentif, je donnais pas assez de directive aux invités et je me retrouve à galérer au montage derrière parce qu’en fait cette saleté de petites bestioles qu’on a devant la bouche là, ça capte beaucoup de choses hein. »
Ce truc du micro qui capte les frottements, les grattages, les mouvements – tout le monde le découvre à la première session de montage. Noémie, de son côté, parle d’une déformation professionnelle : elle est devenue hyper consciente de tous les sons qui l’entourent dans la vie quotidienne. Résultat inattendu d’un projet censé parler de storytelling.
La logistique d’enregistrement d’Enzo est aussi décomplexée que possible. Il n’a pas d’endroit fixe. Un épisode dans un parc, avec des canards, des poussettes et une sirène de police en fond sonore (l’épisode 10, avec Mathilde). Un autre au bord de l’eau, avec des mouettes. Au début, il se prenait la tête. Aujourd’hui, il assume l’ambiance – et la met en scène. C’est cohérent avec le positionnement du podcast : une conversation entre amis en terrasse, pas une conférence TED.
Ce relâchement progressif sur la technique, beaucoup de créateurs le vivent à l’envers – ils commencent décontractés puis se rigidifient avec la croissance. Enzo, lui, a fait le chemin inverse. Et son audience s’y retrouve.
Le moment où les chiffres ont failli tout tuer
Mars 2020. Deux épisodes publiés. Le confinement arrive. Les écoutes chutent. Et Enzo se pose la vraie question : est-ce que ça vaut le coup de continuer ?
Sa réponse – recentrer sur le plaisir, ignorer les métriques – paraît contre-intuitive pour quelqu’un qui voudrait lancer son podcast avec une vraie stratégie de croissance. Mais c’est peut-être la décision la plus solide de toute cette conversation.
« Moi je fais pas ça tu vois, c’est pas un podcast business où derrière je veux sortir de l’oseille de ça. Je m’en fiche de sortir de l’argent du podcast. C’est un petit side project que j’ai qui me permet de rencontrer des super belles personnes que j’aurais peut-être pas eu l’occasion de rencontrer si j’avais pas fait le podcast. »
Ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand j’ai commencé à couvrir des projets créateurs, c’est ça : la monétisation comme horizon trop proche tue le projet avant qu’il ait une chance de trouver son public. Nina Ramen en parle aussi très bien dans son approche du lancement de newsletter pour le plaisir – la logique est exactement la même.
Enzo se fixe quand même un objectif. Mais pas de croissance, pas d’audience, pas de revenus. Un objectif de volume : 50 épisodes. Au bout de 50, il fait les comptes. Avant ça, il produit. C’est une discipline éditoriale déguisée en décontraction – et c’est bien plus efficace que la plupart des roadmaps que je vois circuler.
La structure par saisons de 10 épisodes, elle est venue naturellement de là. Pas d’une stratégie marketing. D’un besoin de marquer des pauses, de faire le bilan, de raconter aux auditeurs ce qui évolue dans la vision du projet. Dix, parce que c’est un chiffre rond. C’est tout. Et ça marche.
lancer son podcast et tenir sur les réseaux : la formule qu’il a construite seul
Voilà le truc concret que beaucoup de créateurs ratent. Enzo publie un épisode toutes les deux semaines – parce qu’il fait tout seul : trouver les invités, enregistrer, monter, produire le contenu de promotion. Une semaine par épisode, c’est pas tenable à ce rythme-là.
Sur ces deux semaines, il poste du lundi au vendredi sur Instagram. Le planning :
- Lundi : post indice – un teaser sans révéler l’invité ni le sujet
- Mardi : sortie de l’épisode avec la cover et le descriptif complet
- Mercredi : deux punchlines extraites de la conversation
- Jeudi : citation liée à l’échec d’une personnalité connue
- Vendredi : les trois vertus que l’invité cite en réponse à la question finale
La semaine suivante reprend avec une vidéo le mardi, des punchlines le mercredi, citation le jeudi, extrait vidéo le vendredi. Chaque épisode – une heure de conversation – lui donne 8 à 10 posts sur deux semaines. C’est ce qu’on appelle le repurposing de contenu, et très peu de podcasteurs solo le font avec cette rigueur. La méthode Content Factory que certains outils formalisent, Enzo l’a réinventée empiriquement, pour lui, en 2020.
Il utilise Adobe XD pour ses visuels – avec des templates déjà construits – et Insta Boss pour planifier. Une fois rodé, la production de tout le contenu visuel d’un épisode lui prend environ deux heures. C’est un chiffre qui surprend. Mais c’est la puissance des templates : tu réfléchis une fois à la structure, ensuite tu remplis.
Sur LinkedIn, en revanche, il lève le pied volontairement. L’algorithme LinkedIn pénalise la publication quotidienne – contrairement à Instagram. Donc la cadence est différente, l’approche aussi. Ce point mériterait un article à part entière – la fréquence de publication sur les réseaux n’est pas la même selon la plateforme, et beaucoup de créateurs l’ignorent et se grillent sur LinkedIn en voulant répliquer leur rythme Instagram.
Ce que personne ne dit sur la promotion d’un épisode
Le vrai levier de croissance d’Enzo, c’est pas sa stratégie Instagram. C’est l’invité qui repartage.
Il est direct là-dessus. L’épisode 14, avec Rachel – une histoire de trahison sentimentale, une rupture douloureuse – est devenu son épisode le plus écouté. Pas parce qu’il avait une meilleure cover ou un meilleur titre. Parce que Rachel a adoré l’expérience, l’a repartagé massivement, et que le sujet touchait un universel que les épisodes entrepreneuriaux n’atteignaient pas.
« S’il repartage sur ses réseaux genre LinkedIn, sur Insta, et pas juste une fois un truc, bah il va… s’il en parle autour de lui tout bêtement. »
Et à l’inverse – il ne cite pas de noms, il est correct là-dessus – certains épisodes avec des histoires belles, des invités qui parlent bien, n’ont quasiment pas été écoutés. Parce que l’invité n’a pas joué le jeu de la diffusion. C’est brutal à entendre si tu passes 6 heures à monter et préparer un épisode. Mais c’est la réalité de la croissance organique d’un podcast.
Ce que ça implique concrètement : choisir ses invités aussi en fonction de leur présence sur les réseaux et de leur propension à partager. Pas juste en fonction de la qualité de leur histoire. C’est une nuance que la plupart des guides sur comment lancer son podcast n’abordent jamais.
Et Rachel, justement, est venue le chercher. Elle l’a contacté, voulait participer. Enzo dit qu’il accepte quasiment tout le monde qui le contacte de cette façon. (Ce qui est rare – la plupart des podcasteurs défendent leur line-up comme une liste VIP.) La logique est cohérente : quelqu’un qui fait la démarche de demander à participer est bien plus susceptible de porter l’épisode ensuite.
La question éditoriale que Phoenix n’a pas fini de trancher
Enzo veut aller vers le personnel, le très humain. Des retraités de 80 ans avec un recul de vie. Des ados de 14 ans à leur première rupture. Un gars qui a traversé la Manche à la nage en maillot de bain – pas nageur à la base. Un autre dont le père est mort et qui est parti voyager à l’autre bout du monde pour la première fois.
C’est là que le podcast devient vraiment intéressant – et aussi là où il prend un vrai risque éditorial. Ce type de contenu est plus difficile à promouvoir sur LinkedIn, moins évident à rattacher à une case professionnelle. Ça demande une audience qui fait confiance à la ligne éditoriale, pas juste au sujet de l’épisode.
Pour quelqu’un qui veut lancer son podcast sur un terrain similaire – développement personnel, récits de vie, vulnérabilité assumée – c’est un point de vigilance. La cohérence du personal branding du créateur devient essentielle. Construire son personal branding sur LinkedIn en parallèle du podcast, avec un fil narratif clair, c’est ce qui permet à une audience de suivre un pivot éditorial sans se perdre.
Enzo a 50 épisodes comme horizon. Il en est à 16 au moment de l’enregistrement. Il lui reste 34 épisodes pour affiner sa vision, trouver les histoires qui sortent de l’ordinaire, et peut-être – enfin – raconter un épisode sur une rupture du point de vue d’un homme. Parce que les mecs aussi ont mal. Il insiste là-dessus avec une conviction qui sonne vraiment personnelle.
Est-ce que cette ouverture vers le très personnel va élargir son audience ou la segmenter davantage ? Honnêtement, personne peut répondre à cette question avant qu’il le tente. C’est ça aussi, lancer son podcast : accepter que la carte éditoriale se dessine en marchant, pas avant.
Pour ceux qui veulent pousser la réflexion sur la construction d’une communauté autour d’un projet de contenu, l’épisode sur comment fédérer et animer une communauté pose des bases solides – même si le contexte est différent, les mécaniques de fidélisation se ressemblent beaucoup.











