Pénétrer un marché de niche sans budget colossal ni distributeur acquis, c’est exactement ce qu’Anthony Bourbon a fait avec Feed – et pas forcément de la manière dont on l’imagine. Le fondateur de cette foodtech française, qui propose des repas complets et du snacking fonctionnel, est passé par les forums de geeks, les haters Twitter et 35 millions levés en deux ans avant de comprendre que le vrai levier, c’était autre chose. Ce podcast de Marketing Square est dense, parfois contre-intuitif, et il contient quelques vérités que les fondateurs de startups préfèrent généralement ne pas entendre trop tôt.
L’océan bleu : ce piège que tout le monde veut tomber dedans
Partir sur un marché vierge, sans concurrence, sans compétiteur établi – ça semble être le jackpot. Anthony Bourbon a vécu ça avec Feed, et il est le premier à dire que c’est une illusion dangereuse.
« Le fait de pas avoir de compétition, ça veut pas dire que vous allez vous régaler, ça veut simplement dire que potentiellement il y a pas de marché, que la douleur elle est pas assez vive ou alors que tout simplement vous êtes le seul à éprouver cette douleur. »
Dit comme ça, ça casse quelques rêves. Et c’est exactement le problème avec la logique de l’océan bleu telle qu’elle est vendue dans les livres de business.
Feed a quand même réussi à pénétrer un marché de niche avec le meal replacement en France – mais au prix fort. Expliquer à des Français qu’on peut remplacer un repas par une barre nutritive, dans un pays où le déjeuner est presque une institution, c’est du travail de fond. Du débat. Du temps. Et beaucoup d’argent dépensé pour créer une demande qui n’existait pas.
La vraie sécurité de Feed, c’était ailleurs. Le meal replacement existait déjà en UK (Huel) et aux US (Soylent), faisait des chiffres, prouvait qu’un marché pouvait exister. Anthony estimait que la France avait dix ans de retard – et qu’avec trois ans d’avance sur l’adoption hexagonale, le timing était là. C’est un calcul. Pas une certitude.
Mais ce que la plupart des fondateurs ratent dans cette logique, c’est l’astuce stratégique derrière : Feed n’a jamais voulu rester sur le meal replacement. C’était une porte d’entrée, pas une destination. L’objectif depuis le début, c’était le snacking fonctionnel – un marché avec quinze marques chez Monoprix. Impossible d’y entrer directement. Alors ils sont entrés par la niche pour se démarquer dans un marché saturé avant d’y pénétrer franchement.
Les haters comme canal d’acquisition – et ce que ça veut vraiment dire
Voilà un truc qu’on entend rarement formulé aussi clairement. Anthony Bourbon parle des haters non pas comme d’un problème de réputation à gérer, mais comme d’un signal positif et d’un levier de croissance.
« Quelqu’un qui passe du temps à te clacher c’est quelqu’un qui est sans le savoir intrigué par ton produit. Et si tu arrives à le retourner en passant du temps avec lui, ça deviendra ton client le plus fidèle parce que tu lui as accordé un débat argumenté et ça crée un lien très fort. »
J’ai relu cette partie deux fois. Parce que la plupart des startups passent leur temps à éviter les haters, à les ignorer ou à les bloquer. Feed les cherchait presque.
Le mécanisme est simple, et c’est là que c’est malin : quelqu’un qui t’attaque sur Twitter ou Reddit parle de toi. Il crée du contenu. Il alimente les algorithmes. Et s’il est convaincu – par un vrai échange, argumenté, pas par un community manager qui copie-colle des réponses pré-formatées – il devient un évangéliste. Pas un simple client. Un évangéliste.
Feed a commencé sur les forums hardware PC, les communautés de gamers et de coders. Des gens qui passaient dix heures devant un écran et qui voulaient manger sans interrompre leur session. Niche absolue. Mais une niche avec une douleur précise, une solution claire, et un bouche-à-oreille naturel. Aujourd’hui, l’équipe de France de foot mange du Feed pendant les mi-temps – sans deal commercial au moment où Anthony en parle. La trajectoire, c’est : geeks qui codent → sportifs amateurs → équipe nationale. Ça prend du temps. Mais ça coûte infiniment moins cher que du Facebook Ads à un million par mois.
Pour aller plus loin sur la logique de construction communautaire autour d’une niche, ces leviers de croissance pour scaler un business donnent une grille complémentaire assez solide.
Pénétrer un marché de niche avec zéro budget : l’organique d’abord
35 millions levés en deux ans. Et Anthony Bourbon dit lui-même que c’était une erreur – enfin, pas la levée, mais ce qu’ils en ont fait.
Jusqu’à un million par mois sur Facebook et Instagram Ads. Complètement dépendants de l’acquisition payante. Zéro marque posée. Zéro storytelling. Et quand le Covid arrive et que les levées se tarissent, la boîte est à genoux.
« On n’a pas eu le temps de bien poser la marque, de bien raconter pourquoi on était là. Et ça marchait beaucoup moins bien que maintenant où on dépense 1000 fois moins d’argent mais qu’on explique le why de la marque. »
Voilà. La vraie leçon de Feed n’est pas dans le growth hacking au sens strict. Elle est dans ce retournement brutal : le Covid a forcé Anthony à revenir aux commandes, couper la moitié de l’équipe, négocier chaque contrat lui-même (12 places de parking pour 6 voitures, 75 ordis pour 60 personnes…), et réduire les coûts de deux millions d’euros en trois mois. Et c’est là que la marque a vraiment commencé à exister.
Le playbook contenu qu’il décrit ensuite est classique dans sa structure, mais les détails changent tout. Une vidéo de 30 minutes devient des extraits de 5 minutes pour YouTube, des clips de 20-30 secondes pour TikTok, un article LinkedIn. Une heure de tournage alimente une semaine de publications cross-canal. Et surtout – et c’est là que beaucoup ratent – le contenu est aligné sur les valeurs réelles du fondateur, pas sur une charte éditoriale fabriquée par un cabinet.
Anthony parle de Respire et de sa fondatrice Justine, qui fait des trails et défend les valeurs de bien-être et de nature. Si elle essayait de porter les valeurs de Feed – ambition, méritocratie, résilience – ça sonnerait faux. Parce que ce serait faux. Et les consommateurs, dit-il, sont devenus très bons pour détecter ça. Il attribue ça à la politique (intéressant comme diagnostic), mais peu importe l’origine : l’authenticité n’est plus un avantage. C’est un prérequis.
Le funnel d’acquisition multi-canal – et le problème de l’attribution
TikTok d’abord. Anthony est clair là-dessus : financièrement, c’est le canal le plus intéressant au moment de l’épisode. Plus de consommateurs de contenu que de créateurs, donc même du contenu moyen passe. C’était pareil avec Clubhouse. Et ça ne durera pas.
Mais TikTok ne transforme pas directement. C’est de l’awareness pure. Le cookie posé là-bas sert à recibler sur Facebook. La transformation arrive ensuite sur Google, en SEM. Et les activations offline – métro, télé – viennent compléter avec des codes trackés ou des logiciels qui mesurent les pics de trafic pendant les créneaux de diffusion.
Ce modèle d’attribution en couches est ce qui différencie les équipes marketing qui comprennent leur funnel de celles qui optimisent sur le dernier clic. Anthony cite un exemple précis : si un client voit une pub TikTok, est reciblé sur Facebook, puis tape « Feed » sur Google et clique sur une annonce search – à qui va la conversion ? La réponse honnête, c’est que personne ne sait vraiment. Et c’est exactement ce qu’il dit.
Sur le calcul de rentabilité, il donne un chiffre qui mérite qu’on s’y arrête : une marque peut espérer 30 à 50 % de repeat clients. Donc si tu vends un produit à 100 euros avec 50 % de marge, ton coût d’acquisition peut dépasser 50 euros – à condition de parier sur le deuxième achat. Mais c’est un pari. Et il dit clairement que ce pari est devenu trop risqué avec la hausse des coûts d’acquisition post-Covid (Caroline Mignaux cite une inflation de 30 % dans un rapport qu’elle référence dans l’épisode).
La question qui reste ouverte, et qu’Anthony ne tranche pas vraiment : comment tu arbitres entre des canaux dont tu ne peux pas mesurer l’impact réel sur les ventes ? La data aide. Un data analyst aide encore plus. Mais à un moment, c’est quand même un jugement.
Quand le fondateur devient la marque – et pourquoi c’est à double tranchant
Le « hack » final qu’Anthony Bourbon propose, c’est lui-même. Ou plutôt : la personnification de la marque par le fondateur. Raconter son histoire. Ses états d’âme. Ses erreurs. Sans fiches préparées, sans chargé de communication qui souffle les réponses.
Pour pénétrer un marché de niche à coût réduit, c’est probablement le levier le plus puissant qu’il mentionne – et le moins scalable.
« C’est plus facile de t’identifier à un humain qu’à une marque. Suivre Feed sur les réseaux, OK, c’est cool. Mais suivre une personne qui va parler, qui va raconter ses états d’âme, tu en vois même des fondateurs qui pleurent sur Insta quand leur journée est difficile. Moi je trouve ça un peu trop, c’est un peu patos mais ça génère quand même une émotion. »
Il nuance lui-même – le fondateur qui pleure en story, c’est un peu trop pour lui. Et franchement, la plupart des fondateurs qui essaient ça ratent parce que c’est forcé, ça se voit, et ça fait exactement l’effet inverse de l’authenticité recherchée.
La vraie condition pour que ça marche : la marque doit être le prolongement naturel du fondateur. Pas une identité fabriquée pour coller à une cible. Anthony ne pourrait pas aller en Antarctique avec des chiens de traîneaux pour promouvoir Feed – personne n’y croirait. De la même manière, Justine de Respire ne pourrait pas défendre les codes de Feed. Ce n’est pas une question de compétence. C’est une question de cohérence narrative.
Ce que ça implique concrètement pour une équipe : le ou la CMO travaille main dans la main avec un content creator qui fait du repurposing, un graphiste (parce que le fond peut être authentique, la forme doit rester propre), et un copywriter qui adapte pour chaque canal. La structure est horizontale chez Feed. Et elle commence à fonctionner – Anthony dit lui-même qu’ils ont mis trop de temps à s’y mettre. Ce qui est rare comme aveu de la part d’un fondateur qui vient de lever 35 millions.
Pour ceux qui construisent une offre et cherchent à la positionner clairement avant de scaler, construire une offre irrésistible est une étape préalable que beaucoup zappent en mode hypercroissance. Feed l’a zappée. Ça a coûté deux millions d’euros de coûts inutiles et une restructuration douloureuse.
Et si vous vous demandez comment arbitrer entre rester agile et structurer une vraie machine marketing, l’expérience de TrainMe chez Decathlon donne un angle complémentaire – avec les contraintes en plus d’un grand groupe.
Ce que l’histoire de Feed dit sur pénétrer un marché de niche aujourd’hui
Quelques années après cet épisode, les coûts d’acquisition ont encore augmenté. TikTok n’est plus une terre vierge. Et les hacks de growth hacking au sens classique du terme sont de plus en plus chers à exécuter.
Ce qui reste, c’est le socle que Feed a mis du temps à construire : une niche précise comme point d’entrée, des ambassadeurs organiques cultivés dans la durée, un fondateur qui incarne la marque, et un funnel multi-canal pensé pour que chaque touche prépare la suivante. Rien de révolutionnaire dans la liste. Mais l’ordre dans lequel ils ont appris ces leçons – et le prix qu’ils ont payé pour les apprendre dans le désordre – c’est le vrai enseignement.
Anthony Bourbon dit que Feed a failli mourir parce qu’ils avaient oublié le mindset cost killing. Et qu’ils se sont relevés en racontant leur histoire honnêtement. Pour pénétrer un marché de niche sans se retrouver à court de cash avant d’avoir créé la demande, c’est peut-être ça le vrai séquençage : niche d’abord, contenu organique ensuite, paid en renfort – pas en colonne vertébrale.
La limite réelle de ce modèle ? Il demande du temps. Beaucoup de temps. Et des fondateurs qui acceptent de s’exposer personnellement, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Sur les hacks d’acquisition alternatifs qui peuvent compléter cette approche organique, il y a d’autres pistes à explorer – notamment sur l’email, qui reste un canal sous-estimé pour les DNVB en phase de lancement.
Et puis il y a cette phrase d’Anthony qui résume assez bien l’état d’esprit qu’on n’enseigne pas dans les accélérateurs : commencer seul, avec son téléphone, de manière imparfaite – et structurer ensuite. Pas l’inverse. Parce que l’équipe parfaite sans histoire authentique, ça fait des beaux decks et des mauvaises marques.











