Lancer une campagne de crowdfunding à 22 ans, seule, sans budget pub, pendant une alternance à temps plein – et atteindre son objectif. C’est exactement ce qu’a fait Elisabetta Speranza à l’automne 2023 pour relancer Darmalia, sa marque de carrés démaquillants en microfibre. Pas de levée de fonds. Pas d’associés. Juste de l’organique, un téléphone, une ring light à 20 euros et une vraie compréhension de ce que les gens veulent voir sur TikTok et Instagram.
Ce qui m’a frappé en écoutant cet épisode du Rendez-Vous Marketing, c’est pas le résultat – 122 précommandes, objectif dépassé. C’est la lucidité avec laquelle Elisabetta analyse ses propres erreurs. Elle avait 19 ans quand elle a lancé la première version avec des amis en 2021. Quelques gros influenceurs à 3000 euros la story plus tard, la tréso était à zéro et le projet au placard. Deux ans après, elle repart – mais différemment.
Et le truc, c’est que son approche n’est pas particulièrement originale sur le papier. C’est l’exécution qui change tout. Quatre phases bien découpées, une honnêteté totale sur ce qui a foiré, et une discipline de contenu que beaucoup de marques avec dix fois plus de moyens n’arrivent pas à tenir. Voilà ce qu’on va décortiquer ici.
Pourquoi la première version de Darmalia a planté – et ce qu’on en retient
En 2021, cinq amis lancent Darmalia. Le produit est bon – des carrés en microfibre qui permettent de se démaquiller uniquement à l’eau, sans produit chimique. En France à l’époque, personne ne fait ça en e-commerce. Le timing semble parfait.
Sauf que la stratégie d’acquisition, elle, part vite dans le mur. L’équipe mise sur des grosses influenceuses beauté. Daniela Martin, Alexi Mauri, Stéphanie Durant. Des profils avec des audiences réelles, des communautés engagées. Et des tarifs en conséquence.
« La plus chère c’était 3000 euros. 3000 euros une story. Si on voulait rajouter un rappel, c’est juste une story le lendemain avec rappel du code promo, c’était 3005. »
3005 euros pour deux stories. Et en 2021, je rappelle. Le problème, ce n’est pas que le budget était trop élevé en soi – c’est que la tréso ne suivait pas et que les résultats étaient complètement aléatoires. Une influenceuse très rentable la première fois, pas du tout la deuxième. Impossible à prévoir, impossible à scaler.
Les micro-influenceurs, eux, tournaient mieux. Rémunération au code promo, audiences autour de 10 000 abonnés sur Instagram – plus petit volume, meilleure rentabilité. Mais l’équipe avait mis l’essentiel de son budget sur les gros noms. Résultat : démotivation collective, fin du projet.
Ce que ça dit, concrètement, c’est que l’influence marketing est un levier imprévisible quand tu n’as pas de matelas de trésorerie. Une marque établie peut se permettre de tester plusieurs placements et d’absorber les coups ratés. Quand t’as 19 ans et un budget serré, une story à 3000 euros qui ne convertit pas, ça peut tuer un projet. Pas très différent du problème que rencontrent beaucoup de marques D2C à leurs débuts, d’ailleurs.
Le déclic : une campagne de crowdfunding née d’un cours d’école
Deux ans passent. Elisabetta intègre DHS Digital en alternance, apprend les Facebook Ads, gère des comptes clients. Elle sait qu’elle veut relancer un e-commerce – elle a juste pas encore trouvé comment faire sans retomber dans les mêmes pièges.
Et là, un cours à l’école sur le crowdfunding. Exercice théorique : simuler une campagne pour une marque fictive. Sauf qu’Elisabetta a une marque réelle, du stock existant, et un produit qu’elle croit toujours. Son groupe de classe choisit Darmalia comme sujet. Une semaine de travail intensif plus tard, la vidéo Ulule est prête.
« Après le cours, je me suis dit soit je le laisse en cours et c’est juste une note soit je le lance réellement. Et après je me suis motivé à le lancer quoi. »
Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais ce moment-là – passer d’un devoir scolaire à une vraie campagne de crowdfunding – c’est le point de bascule. Et ce qui le rend possible, c’est qu’elle arrive avec deux ans de compétences supplémentaires : licence et master 1 en marketing digital, une alternance en création de sites et SEO, et maintenant les Ads. Elle n’est plus la même personne qu’en 2021.
La logique du crowdfunding, elle est aussi financièrement plus saine que ce qu’elle avait fait avant. Tu génères du chiffre d’affaires avant de dépenser. Tu valides la demande sans risquer ta tréso personnelle. Et tu fais de la notoriété en même temps – les gens qui découvrent ta campagne de crowdfunding sur Ulule parlent de toi, même sans acheter. C’est un peu ce qu’a expérimenté Raphaël Mille avec Bloon Paris pour son offensive sur le marché américain, à une autre échelle.
Les 4 phases de la campagne de crowdfunding – et où ça a coincé
Elisabetta structure sa campagne de crowdfunding en quatre temps distincts. C’est la bonne approche. L’exécution, elle, a été plus mitigée sur certains points – et elle le dit sans fard.
Phase 1 : le teasing. Sept jours. Instagram, TikTok, un peu de LinkedIn perso. L’objectif : signaler à son audience que Darmalia revient. Problème : une semaine, c’est trop court. Elle le réalise en cours de route en écoutant d’autres fondateurs qui avaient fait des campagnes similaires – tous disaient la même chose, le teasing doit durer minimum deux semaines.
Phase 2 : le lancement. Annonce officielle de la campagne de crowdfunding, activation des mêmes canaux pendant une dizaine de jours. C’est là que les premières précommandes arrivent.
Phase 3 : le creux du milieu. Dix jours de stagnation. Classique. Tous ceux qui avaient lancé une campagne de crowdfunding avant elle l’avaient prévenue – ça stagne toujours au milieu. Elle anticipe, ne panique pas.
Phase 4 : la fin de campagne. Les dix derniers jours, avec un message clair : dernière chance pour précommander. C’est souvent là que la majorité des conversions se font sur une campagne de crowdfunding – l’urgence fait son effet.
Ce qu’elle referait différemment : rallonger le teasing, et surtout collecter des emails pendant cette phase. Bloom Paris avait mis l’accent sur ça, me dit-on – récolter un maximum d’adresses avant le lancement pour avoir un canal direct, sans dépendre des algorithmes. Elisabetta ne l’a pas fait. C’est une erreur qu’elle assume complètement.
« L’étape que tu dis de récolte d’adresse mail, ça je l’ai pas faite et ça c’est une erreur aussi. »
Voilà. Simple, direct, utile pour quiconque prépare une campagne de crowdfunding aujourd’hui.
La production de contenu : une ring light, Capcut et de l’entourage bien choisi
Un minimum de 1 post TikTok par jour dès le lancement. Des carrousels Instagram et TikTok (TikTok boostait les carrousels à l’automne 2023, format récent, algorithme favorable). Des vidéos UGC avec elle-même en fondatrice, un ami créateur de contenu, une amie qui passait bien en vidéo. Un format interview style podcast. Et une vidéo de campagne Ulule structurée sur le modèle de Respire, 900Care et Inga.
Budget production total ? La ring light à 20 euros. Le reste : téléphone et Capcut pour le montage et les sous-titres. Franchement, c’est là que ça devient intéressant – parce que la plupart des marques se bloquent sur la production en imaginant des devis à 10 000 euros. Elisabetta avait déjà des photos pro de 2021 (un photographe avait été payé à l’époque), ce qui lui a évité de repartir de zéro sur ce point.
La vidéo de campagne Ulule, elle, est calquée sur les meilleures références du secteur. Elle décortique les vidéos de Respire, 900Care et Inga. Elle identifie les axes dans l’ordre : introduction, produit en action, explication de la technologie microfibre, avis clients en vidéo, CTA pour participer à la campagne de crowdfunding. Et elle adapte ça à Darmalia.
« J’ai découpé les axes, je me suis dit voilà, je vais utiliser ces axes là dans quasiment le même ordre mais par rapport à Darmalia. »
C’est une méthode que j’aurais aimé qu’on m’explique plus tôt : tu n’inventes pas, tu adaptes ce qui marche déjà. Les grandes marques beauté et bien-être ont investi des mois à trouver ces structures narratives. Autant s’en inspirer directement.
Sur TikTok, la meilleure vidéo fait 25 000 vues en organique. Sur Instagram, 10 000. Pas viral au sens strict. Mais suffisant pour générer du trafic vers la page Ulule, surtout combiné avec la base email existante et les anciens clients de 2021.
Les chiffres et ce que la campagne de crowdfunding a vraiment généré
Objectif initial : 100 précommandes. Résultat final : 122. Objectif dépassé de 22 %, sans budget publicitaire significatif.
La répartition des sources, c’est ce qui est le plus instructif. 20 % des précommandes viennent de l’emailing – la base clients existante de 2021, réactivée avec des mails simples expliquant le retour de la marque. C’est énorme pour un canal que beaucoup sous-estiment. Et c’est du canal direct, sans algorithme, sans CPM.
Le reste vient principalement de l’organique Instagram et TikTok. Elisabetta avait prévu de mettre du budget Facebook Ads au départ – elle change d’avis quelques semaines avant le lancement. La logique est bonne : éviter de reproduire l’erreur de 2021, tester d’abord en organique, puis utiliser l’argent généré par la campagne de crowdfunding pour payer les Ads. Pas sur sa propre tréso.
Elle a quand même testé un peu de remarketing sur Meta en cours de campagne. Mais trop peu de budget pour que ça soit vraiment décisif – et elle en est consciente. Elle le note comme un point à retravailler sur une prochaine campagne.
Il y a une vraie leçon là-dedans sur la façon dont on construit sa stratégie d’acquisition canal par canal – surtout quand les ressources sont limitées. Concentrer l’énergie sur 2-3 canaux maîtrisés plutôt que de se disperser. Instagram et TikTok, elle les connaît. LinkedIn, elle l’utilise en perso mais sans gros résultats. Meta Ads, elle sait les faire tourner mais choisit de ne pas y mettre de budget à ce stade. C’est une décision stratégique, pas un manque de compétence.
Et sur le fond, le modèle économique du crowdfunding reste sain. Tu précommandes avant de produire. Tu connais ta demande avant de commander le stock. C’est ce que font aussi des marques qui se lancent sans lever des fonds et qui préfèrent valider le marché avant d’engager de grosses sommes.
Ce que cette campagne de crowdfunding apprend aux marques qui veulent se relancer
Plusieurs choses me semblent importantes à retenir de ce cas – et pas seulement pour les 22 ans avec une ring light à 20 euros.
D’abord, la phase de teasing est non-négociable. Une semaine, c’est insuffisant. Deux semaines minimum, et idéalement avec une mécanique de collecte d’emails pour avoir un canal direct le jour du lancement. Sans ça, tu es à la merci des algorithmes au moment où t’as le plus besoin de visibilité.
Ensuite, le contenu UGC et la structure narrative de la vidéo de campagne. Elisabetta a eu raison d’aller chercher ses références chez les meilleures – Respire, 900Care. Ces marques ont des vidéos de campagne ultra-travaillées. Les analyser et les décalquer sur son propre cas, c’est du benchmarking intelligent. Pas du plagiat – de l’adaptation.
Troisième point, et c’est peut-être le plus contre-intuitif : ne pas sur-dépenser en publicité payante dès le début d’une campagne de crowdfunding. Le crowdfunding a une logique organique et communautaire. Si ton entourage, tes anciens clients et ton audience réseaux sociaux ne répondent pas, injecter du budget Meta ne va pas sauver une campagne qui ne décolle pas. L’inverse – tout miser sur l’organique pour valider, puis scaler avec les revenus générés – c’est plus fragile en termes de volume, mais aussi beaucoup plus sûr financièrement.
Et enfin – la base email existante. 20 % des précommandes depuis des clients de 2021. Des gens qui avaient acheté deux ans plus tôt, qui recevaient un mail disant que la marque revenait. Et qui ont précommandé. C’est peut-être la donnée la plus précieuse de toute cette campagne. La croissance d’une marque e-commerce ne repart jamais vraiment de zéro si tu as gardé ta base. Ce que d’autres fondateurs qui ont bâti leur croissance D2C sur plusieurs années savent très bien.
La question que je me pose en finissant d’écouter cet épisode : est-ce que la vraie force d’une campagne de crowdfunding réside dans le financement – ou dans le fait de te forcer à avoir une date, une structure, un objectif public ? Parce qu’Elisabetta aurait pu relancer Darmalia sans crowdfunding. Mais est-ce qu’elle l’aurait fait avec autant de discipline ?










