apprendre à dire non

11. Le pouvoir d’apprendre à dire non

Épisode diffusé le 5 avril 2019 par TheBBoost

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Apprendre à dire non – vraiment, pas juste en théorie – c’est probablement la compétence la moins enseignée dans tout ce qu’on lit sur l’entrepreneuriat. Aline, blogueuse et podcasteuse derrière The Bibi Boost, y a consacré un épisode entier. Et ce qu’elle dit n’est pas une liste de techniques de communication non-violente. C’est beaucoup plus direct que ça. Plus inconfortable, aussi.

Pendant 24 ou 25 ans, elle n’a pas réussi à dire non une seule fois. Élevée avec l’idée que le bien-être de l’autre passe avant le sien, elle a mis des années à comprendre que cette croyance – aussi généreuse soit-elle dans l’intention – lui coûtait énormément. Aux clients, aux proches, à elle-même. Le tournant a eu lieu il y a deux ou trois ans. Et ce qu’elle a découvert de l’autre côté de ce mot, c’est ce qu’on va explorer ici.

Parce que le sujet n’est pas juste psychologique. Il est stratégique. Dire non à un devis trop bas, à une soirée qu’on ne veut pas faire, à une idée qu’on a à 3h du matin – c’est une décision business autant qu’une décision personnelle. Et la confusion entre les deux coûte cher.

Le non qu’on a appris à considérer comme un gros mot

Dans notre inconscient collectif – et encore plus chez les entrepreneurs – non rime avec fermeture. On l’associe à l’égoïsme, au manque de générosité, à l’esprit étroit. Refuser un contrat, c’est cracher dans la soupe. Décliner une invitation, c’est blesser quelqu’un. Se fermer une opportunité, c’est renoncer à de l’argent.

C’est exactement ce mécanisme qu’Aline décrit. Et franchement, c’est universel. On a tellement intériorisé que le oui est une vertu que le non devient presque une transgression morale. (Et ça commence tôt – dès l’enfance, on récompense les enfants qui obéissent, pas ceux qui refusent.)

Le problème, c’est que ce cadrage est faux. Pas partiellement faux. Complètement à l’envers.

« Non, ce n’est pas un gros mot. C’est au contraire un mot extrêmement puissant et que vous devez utiliser. Vraiment vous devez l’utiliser. »

Dit comme ça, ça semble évident. Et pourtant la moitié des freelances que je croise se tuent à trop promettre, à accepter des briefs mal définis, à baisser leurs tarifs parce qu’ils ont peur de perdre le client. Le non reste un mot qu’on prononce avec des excuses autour.

Ce qui m’intéresse dans l’approche d’Aline, c’est qu’elle ne propose pas une technique. Elle propose un renversement de perspective. Non n’est pas ce qui ferme des portes. C’est ce qui en ouvre de nouvelles – des meilleures, précisément parce qu’elles correspondent à ce qu’on cherche vraiment.

Dire non à un client : ce que ça envoie comme signal

Voilà la partie qui va à contre-courant de beaucoup de ce qu’on entend sur la relation client.

L’idée reçue : si tu dis non à un client, tu le perds. Il va partir chez la concurrence. Il va te garder une dent. Mieux vaut s’adapter, être flexible, trouver un arrangement.

La réalité selon Aline – et je partage complètement son analyse – c’est que dire non à un client envoie un signal de professionnalisme. Pas d’arrogance. De maîtrise.

« Quand quelqu’un lui dit non, quand son prestataire lui dit non en face, il se dit pas OK, c’est un connard, il se dit OK la personne que j’ai en face de moi c’est une personne qui est expérimentée, qui débute pas dans le métier, qui sait ce qui est possible. »

C’est exactement le problème. Les clients aiment les cadres. Ils n’en parlent pas toujours, mais ils les cherchent. Un prestataire qui dit oui à tout, c’est rassurant pendant trente secondes – et ensuite c’est inquiétant. Ça ressemble à quelqu’un qui ne connaît pas ses limites.

Et il y a le cas particulier de la négociation tarifaire. Quand un client demande à baisser le budget et que tu refuses, quelque chose se passe inconsciemment dans sa tête. Il se dit que si tu n’as pas besoin de ce job pour vivre, c’est que tu travailles suffisamment. Et si tu travailles suffisamment, c’est que tu es bon.

Ce raisonnement est un peu circulaire, oui. Mais il est réel. (J’ai vu des freelances doubler leur taux de closing en apprenant simplement à ne pas paniquer face à une demande de réduction.) Le fait de ne pas être dans le besoin – ou du moins de ne pas le montrer – change la dynamique de la négociation. Les gens sentent la nécessité. Et la nécessité, ça dévalue.

Mais bon, il y a une nuance importante. Dire non à un client ne veut pas dire être cassant ou condescendant. La forme compte. Être ferme n’est pas être brutal. Et certains clients n’accepteront jamais un refus – ceux-là, comme le dit Aline, ne sont tout simplement pas vos clients. Ils cherchent des exécutants. Pas des experts.

Apprendre à dire non à ses proches, sans sacrifier les relations

Là, c’est plus compliqué. Parce qu’il y a du sentimental dedans.

Avec un client, la relation est professionnelle. Le cadre est plus clair. Avec un ami, un parent, un proche, dire non prend une autre couleur. On a peur de blesser. On a peur d’être perçu comme égoïste ou distant. Alors on dit oui à des soirées qu’on ne veut pas faire, à des services qu’on n’a pas envie de rendre, à des projets qui nous pompent l’énergie.

Ce qu’Aline propose ici est simple – presque trop simple pour qu’on l’applique vraiment.

« Dites-vous que dans votre vie, dans toute votre vie, personne et je dis bien personne n’aura plus vos intérêts à cœur que vous-même. Vous êtes la seule personne sur cette planète qui a à 2000% intérêt à ce que vous soyez bien. »

C’est dur à entendre pour ceux qui ont grandi avec des valeurs de générosité inconditionnelle. Mais c’est biologiquement vrai. Et stratégiquement nécessaire. Elle utilise la métaphore du masque à oxygène dans l’avion : tu te l’appliques d’abord sur toi avant d’aider quelqu’un d’autre. Sinon vous crevez tous les deux.

Ce que ça implique concrètement : n’accepter quelque chose que si ça te fait vraiment plaisir, ou si ça t’apporte quelque chose de réel. Aller à l’anniversaire de ta tante parce que ça va faire plaisir à ta famille et que ça te tient à cœur – OK, vas-y. Aller nourrir le chat du voisin pendant trois semaines parce que tu n’oses pas dire non – non.

La distinction semble évidente écrite comme ça. Elle l’est beaucoup moins dans le moment. Parce que dans le moment, on ressent la pression sociale, le regard de l’autre, la peur du conflit. C’est là que l’entraînement au non – parce que c’est vraiment un entraînement – prend tout son sens. Il y a d’ailleurs un lien direct entre cette capacité à refuser ce qui ne nous correspond pas et la façon dont on construit son projet professionnel sur le long terme : les deux demandent de choisir, pas de tout accepter.

Se dire non à soi-même : la version la plus difficile

C’est là qu’apprendre à dire non devient vraiment inconfortable. Parce que l’ennemi, c’est soi.

Les entrepreneurs ont des idées en permanence. À minuit, à 3h du matin, sous la douche, dans le métro. Chaque idée semble être la bonne – the one qui va tout changer. Et pendant ce temps, il y a déjà 50 projets en cours qui n’avancent pas parce qu’on n’a plus d’énergie à leur consacrer.

Se dire non à soi-même, c’est accepter de renoncer. De choisir. De se fermer des chemins pour mieux avancer sur un seul. C’est presque contre-intuitif pour quelqu’un qui a l’habitude de voir des opportunités partout.

Mais le danger d’avoir trop d’idées, c’est la paralysie. Pas l’abondance – la paralysie. Quand tout est prioritaire, rien ne l’est vraiment. Et les bilans annuels les plus honnêtes que j’ai vus chez des entrepreneurs reconnaissent tous la même chose : les années où ils ont avancé le plus sont celles où ils ont dit non au plus grand nombre de choses.

Ce n’est pas de la discipline. C’est du discernement. La nuance est importante.

Le réflexe du non par défaut : une technique concrète

Tout le monde peut se reconnaître dans ce que décrit Aline. Mais il faut un outil pratique – quelque chose qu’on peut appliquer dès aujourd’hui. Et elle en propose un, simple et direct.

Le principe : dès qu’une demande arrive – d’un client, d’un proche, ou de soi-même – ton premier réflexe mental est non. Pas le non qu’on dit à voix haute. Le non dans sa tête. Un non par défaut, comme position de départ.

Ensuite seulement, on se pose trois questions. Est-ce que j’ai vraiment envie de le faire ? Est-ce que ça sert mes objectifs ? Est-ce que ça me procure du bonheur ? Si les réponses sont oui – et seulement là – on révise et on dit oui.

« Postez-vous dans un état d’esprit où vous dites non à tout ce qui arrive. Vous dites non parce que vous avez d’autres objectifs qui sont déjà en route… et seulement si ensuite vous vous rendez compte que ça peut vous aider dans vos objectifs ou vous procurer du bonheur en plus, alors là vous révisez. »

Ce qu’il faut retenir – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand je démarrais en freelance – c’est que ce mécanisme change la dynamique émotionnelle de la décision. Au lieu de partir d’un oui par défaut et de chercher des raisons de dire non, tu pars d’un non et tu cherches des raisons de dire oui. C’est exactement inversé. Et ça protège d’une quantité de mauvaises décisions prises sous pression ou sous l’émotion du moment.

Le truc c’est que ce réflexe ne s’installe pas du jour au lendemain. C’est comme n’importe quel changement de comportement : les premières fois, ça grince. On se sent mal à l’aise avec le silence qui suit un non. On cherche à compenser avec des explications. Avec du temps, ça devient naturel. Et libérateur, comme le dit Aline – vraiment libérateur.

Apprendre à dire non, c’est donner plus de valeur à ses oui

Il y a un effet collatéral qu’on sous-estime complètement.

Quand tu dis non souvent – sur les bonnes choses, pour les bonnes raisons – tes oui deviennent précieux. Les gens autour de toi savent que quand tu acceptes quelque chose, c’est que tu veux vraiment le faire. Que c’est possible. Que tu es investi.

Un oui de quelqu’un qui dit toujours oui ne vaut rien. Un oui de quelqu’un qui dit souvent non vaut beaucoup. C’est une économie de la confiance. Et ça s’applique aux clients comme aux proches. Un freelance qui construit sa réputation sur le long terme le fait en partie en refusant les projets qui ne lui correspondent pas – pas en les acceptant tous.

Ce qui m’agace dans beaucoup de contenus sur ce sujet, c’est qu’on réduit apprendre à dire non à un exercice de développement personnel un peu vague. En réalité c’est une décision économique. Chaque oui mal placé coûte du temps, de l’énergie, parfois de l’argent. Et surtout, il occupe une place qui aurait pu être prise par quelque chose de meilleur.

Aline le formule très bien dans sa conclusion : dire non à ce qui ne nous fait pas vibrer, c’est faire de la place pour des oui qui seront extraordinaires. C’est pas de la pensée positive. C’est de la gestion de ressources. Et un entrepreneur – qu’il soit en phase de croissance ou en train de stabiliser son activité – n’a pas de ressource plus précieuse que son attention.

Une limite à tout ça, quand même : apprendre à dire non ne résout pas tout. Si le problème de fond est structurel – trop peu de clients, une offre qui ne se vend pas, un modèle économique fragile – le non ne compense pas. Dans ces cas-là, c’est d’abord le fond qu’il faut adresser. Le non est un outil puissant, pas une solution universelle.

Mais pour ceux qui ont déjà une activité qui tourne, qui ont des demandes, qui se sentent débordés ou mal alignés avec ce qu’ils acceptent – là, le non est probablement le premier levier à activer. Bien avant d’optimiser quoi que ce soit d’autre. Et si vous voulez voir comment des entrepreneurs ont construit une identité forte en refusant de se disperser, l’approche est souvent la même : choix radicaux, focus total, non assumé aux opportunités périphériques.

Reste la question du comment dire non sans casser les relations – clients ou proches. Mais ça, c’est une autre conversation.

Questions fréquentes

Pourquoi est-il si difficile d'apprendre à dire non quand on est entrepreneur ? +
Parce qu'on a intériorisé que dire non c'est fermer des portes, perdre des clients, ou blesser les gens. En tant qu'entrepreneur, cette peur est renforcée par la pression économique : on a peur que le prochain contrat soit le dernier. Ce n'est qu'avec l'expérience qu'on réalise que dire non systématiquement aux mauvais projets est ce qui crée de la place pour les bons.
Comment dire non à un client sans le perdre ? +
En étant ferme et clair, sans être agressif. Expliquer pourquoi, sans sur-justifier. Un client qui cherche une expertise réelle respectera un refus argumenté - il sera même rassuré. Celui qui part après un non était probablement à la recherche d'un exécutant, pas d'un expert.
Apprendre à dire non à ses proches, comment faire sans abîmer la relation ? +
En expliquant le non sans s'en excuser. 'Je ne peux pas, mais ça ne change pas ce que je ressens pour toi' est une formulation simple et honnête. Ce qui abîme les relations ce n'est pas le non - c'est le oui dit à contrecœur, qui se sent et qui génère du ressentiment.
Le non par défaut, c'est quoi concrètement ? +
C'est une technique simple : face à toute demande, ta réponse intérieure initiale est non. Pas le non qu'on dit à voix haute, mais le non comme point de départ mental. Ensuite on se demande si la demande sert vraiment ses objectifs ou procure du bonheur. Si oui, on révise et on dit oui. Si non, on reste sur le non.
Apprendre à dire non peut-il vraiment améliorer son business ? +
Oui, parce que chaque oui mal placé consomme du temps, de l'énergie et de l'attention - des ressources rares pour un entrepreneur. En refusant les projets sous-payés, les clients toxiques ou les demandes chronophages sans valeur ajoutée, on libère de la capacité pour ce qui compte vraiment. Les oui deviennent plus rares, donc plus précieux.
Est-ce que dire non à ses propres idées est vraiment nécessaire ? +
Oui, et c'est souvent le non le plus difficile. Avoir trop d'idées en parallèle est une des principales causes de dispersion et d'inefficacité chez les créateurs et entrepreneurs. Se dire non à soi-même, c'est choisir - et choisir c'est renoncer à certaines choses pour avancer vraiment sur d'autres.

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