lancer une marque sans budget

#133 – Zèta Shoes : La marque référence de basket zéro déchet et qui s’est développée 100% en organique avec Laure Babin, Fondatrice @Zèta (1/2)

Épisode diffusé le 23 juillet 2024 par Danilo Duchesnes

Écouter l'épisode :

0:00 --:--
Vitesse

Lancer une marque sans budget – vraiment sans budget, pas le ‘sans budget’ de quelqu’un qui a levé 200K€ en amorçage – et finir avec 2700 précommandes sur Ulule, classée première campagne de la catégorie mode de la plateforme. C’est ce que Laure Babin a fait en 2020, à 23 ans, depuis Bordeaux, seule, avec quelques centaines d’euros économisés en bossant dans un bar pendant ses études. Zèta Shoes, des baskets fabriquées à partir de matières 100 % recyclées – dont du cuir de raisin, oui – ne ressemble à aucun autre lancement de marque que j’ai croisé dans mes 15 ans à couvrir l’écosystème.

Ce qui m’a scotché en écoutant cet épisode du Rendez-vous Marketing avec Danilo Duchesnes, c’est pas le résultat. C’est le chemin. Les groupes Facebook de nanas bordelaises. Les 400 € investis en micro-influenceurs. Le communiqué de presse rédigé un mois à l’avance et finalement jamais envoyé parce que France 3 a appelé tout seul. Et ces 200 € de retargeting en fin de campagne, sa première expérience de pub payante, tutoriels YouTube à l’appui.

Tout ça mérite qu’on s’y arrête. Pas pour romantiser la débrouille – il y a des limites à ce modèle, et on y reviendra. Mais parce que dans un écosystème où on parle en permanence de growth marketing et de piliers de croissance, cette histoire rappelle qu’il existe encore des façons de démarrer qui coûtent presque rien et qui marchent. Sous conditions.

Le cuir de raisin comme arme secrète pour lancer une marque sans budget

Septembre 2019. Laure est en dernière année de master en commerce international à Bordeaux, elle s’est donné un an pour lancer quelque chose – ou abandonner l’idée. Elle a eu des projets avant : une marque de textile, une appli mobile, un projet collaboratif. Aucun n’a survécu au stade du business plan.

Cette fois, elle part d’une observation de marché. L’industrie de la chaussure a un problème écologique énorme, tout le monde le sait. Sur le segment basket éco-responsable, Veja commence à dominer – mais il y a peu d’alternatives 100 % recyclé. Gap identifié. Et là elle trouve une matière fabriquée en Italie à partir de marc de raisin. Du cuir de raisin.

«C’était plus de la curiosité mais pas forcément il y avait pas forcément d’engouement très très fort à ce moment-là. Mes proches étaient assez inquiet. J’avais pas de ressources, pas d’économie, j’avais pas fini mes études, j’avais pas d’expérience.»

Dit comme ça, ça ressemble à chaque histoire d’entrepreneur qu’on a entendue. Sauf que le cuir de raisin, c’est le genre de truc qui arrête les gens dans leur scroll. Et Laure l’a compris dès le début – même quand ses potes lui demandaient «mais qui va acheter ça».

Quelques mois plus tard, économies de barman en poche, elle loue une voiture au Portugal et fait le tour des usines et fournisseurs seule. Une basket comporte une quinzaine de composants. Il a fallu en sourcer chacun en recyclé, fabriqué en Europe, composition propre. Long. Fastidieux. Et apparemment, assez rare pour que l’usine qui a reçu le brief ait livré un premier prototype quasi parfait – en plein confinement de février 2020, certains artisans travaillant depuis chez eux.

Groupes Facebook et micro-influenceurs : comment on construit une communauté avec rien

Entre février et septembre 2020, Laure prépare sa campagne Ulule. Seule aussi. Les maquettes de la page, le script de la vidéo, les paliers de contribution, les graphismes – tout.

Parallèlement, elle cherche des leads. Pas en achetant de la base. En allant chercher des communautés déjà constituées là où elles existaient.

La méthode : identifier tous les groupes Facebook pertinents. Les nanas de Bordeaux, la communauté vegan de France, les groupes zéro déchet. Poster une photo du prototype avec un message honnête – étudiante, projet d’un an, besoin de retours, landing page si vous êtes intéressés. La landing page en question était, selon ses mots, «un site gratuit un peu pourri». Et ça a marché quand même.

«En fait tout simplement, j’ai posté une photo du proto et je dis voilà, je suis étudiante, je lance ce projet, j’ai bossé dessus pendant 1 an. J’adorerais avoir vos retours et si ça vous intéresse, vous pouvez vous inscrire à la landing page.»

Résultat : quelques centaines d’adresses mail récoltées, retargetées pendant la campagne. Voilà.

Deuxième levier : des micro-influenceurs entre 4 000 et 10 000 abonnés. Pas de produit à envoyer (il n’existait pas encore en stock). Une proposition simple – si le projet vous plaît, parlez-en à votre communauté en échange d’une petite compensation. Budget total : 300 à 400 €. À chaque story, elle gagnait 80 à 100 abonnés. Ciblés. Engagés. Parce que les micro-influenceurs ont ce truc que les gros n’ont plus – leur audience les écoute vraiment.

Au lancement de la campagne, Zèta Shoes comptait environ 2 000 abonnés Instagram et 600 à 700 leads sur la landing page. Ce qui peut sembler peu. Mais ce qui m’intéresse là-dedans, c’est la qualité du ciblage – pas le volume. Ces gens-là ne sont pas tombés sur la marque par hasard. Ils avaient été cherchés, dans des endroits précis, avec un message adapté. C’est une logique que beaucoup de marques D2C avec des budgets dix fois supérieurs n’arrivent pas à reproduire. (Et c’est souvent là que ça coince.)

La stratégie groupes Facebook, d’ailleurs, est largement sous-estimée aujourd’hui. Danilo le dit lui-même dans l’épisode – il entend de moins en moins de fondateurs aller chercher leur cible sur ces canaux. Les grands groupes généralistes sont saturés, ok. Mais des communautés de 2 000 à 3 000 personnes ultra-ciblées – zéro déchet, slow fashion, véganes locales – il en existe des centaines. Et elles ne sont pas encore exploitées. C’est le même principe que Reddit, finalement, que d’autres fondateurs de marques D2C ont utilisé différemment pour trouver leurs premiers clients.

Le lancement Ulule : ce que personne ne dit sur la psychologie du crowdfunding

7 septembre 2020. Lancement officiel. Mais la veille au soir – le dimanche 6 – la campagne ouvre en pré-accès pour les proches, la famille, et les personnes inscrites sur la landing page.

Et là, Laure voit défiler des noms qu’elle ne connaît pas. Des inconnus qui s’étaient inscrits sur Ulule de manière organique, avant même le lancement. La plateforme avait commencé à remonter le projet dans ses algorithmes.

«J’ai reçu des des des commentaires et des mails de personnes qui disaient mais attendez, je comprends pas, il est 8h le premier palier est déjà atteint. Moi je m’étais inscrite dans les premières pour pouvoir acheter la paire à prix préférentiel.»

Le premier palier – 50 à 100 paires à 79 € – était épuisé à l’ouverture officielle. Des gens se plaignaient. C’est le signe que quelque chose fonctionne.

L’objectif de la campagne était 100 précommandes. Zèta en a fait 2 700. En un mois. Sans budget pub (les 200 € de retargeting de la dernière semaine, ça compte à peine). La mécanique des paliers – 79 €, puis 99 €, puis des lots dégressifs par 2, 5 ou 10 paires – a généré un comportement d’achat groupé assez inhabituel. Des familles qui équipaient toutes les générations. Des groupes d’amis qui se coordonnaient pour un lot de 10. (Ce qui est rare dans le secteur chaussure – d’habitude tu achètes une paire, pas un abonnement familial.)

Ce qui m’intéresse dans cette mécanique, c’est le point que Laure souligne sur la psychologie du crowdfunding : arriver le premier jour avec une jauge déjà bien remplie change tout. Le consommateur qui arrive à J+1 et voit que 300 personnes ont déjà acheté – il convertit différemment. La preuve sociale en crowdfunding, c’est pas une option, c’est la condition. Et organiser un pré-accès la veille pour remplir cette jauge avant l’ouverture officielle, c’est une technique que d’autres marques ont utilisée – voir comment Darmalia a relancé sa marque avec un crowdfunding en appliquant une logique similaire.

La presse locale qui déclenche tout le reste

Il y a un moment dans l’épisode qui m’a frappé. Laure explique qu’elle avait rédigé un communiqué de presse un mois avant le lancement. Catégorisé, prêt à envoyer à une liste de journalistes.

Elle ne l’a jamais envoyé.

Quelques jours avant le lancement, France 3 Nouvelle-Aquitaine l’appelle. La chaîne avait vu dans le journal de son école qu’elle avait remporté un prix à l’incubateur. Un article sort le jour J. Et de là – effet boule de neige classique mais réel : les autres journaux regardent ce que France 3 traite, les radios font pareil, des médias en dehors de France (Suède, Belgique) reprennent.

«On voit que le premier la première semaine tu as vraiment un moment fort où tu as un gros pic de commande. normalement c’est censé un peu se stagner au milieu. Et en fait ce qui est assez surprenant avec cette campagne de Zata, c’est que il y a pas eu de moment de creux parce que tu avais un article de presse ou un passage radio qui faisait que ça dynamisait à chaque fois les ventes.»

La courbe normale d’une campagne crowdfunding : pic au lancement, creux au milieu, regain à la fin avec la pression de l’urgence. La courbe de Zèta : montée continue. Parce que la presse alimentait de nouveaux pics à intervalles réguliers tout au long du mois.

La leçon ici est simple mais souvent mal comprise : la presse locale est le levier le plus sous-estimé pour lancer une marque sans budget. Un article dans France 3 régional – pas un grand média national – a déclenché une chaîne de couverture que de la pub payante n’aurait pas forcément produite. La légitimité journalistique agit différemment sur la conversion que la publicité. Et pour une marque avec une histoire (cuir de raisin, étudiante seule, Portugal, zéro déchet), l’angle est évident. Le communiqué de presse était prêt – c’est ça qui compte. Le fait qu’elle n’ait pas eu à l’envoyer, c’est une chance. Pas un modèle à reproduire aveuglément.

LinkedIn a aussi joué son rôle, tardivement selon Laure – elle aurait dû commencer le building public quelques semaines avant le lancement plutôt que le jour J. Mais même avec 400 connexions, le partage organique a fait grossir sa base très rapidement. Les posts documentant les étapes du projet ont été massivement repartagés. Le storytelling entrepreneurial fonctionne bien sur LinkedIn – ce n’est une surprise pour personne – mais ça demande de l’anticipation.

Lancer une marque sans budget : les limites que personne ne mentionne

3 000 paires à expédier seule – ça, c’était pas possible. Laure l’a compris rapidement après la campagne et a fait appel à un logisticien. Bonne décision. Mais ça veut dire aussi que le modèle «tout seul» a une date de péremption.

La création du site e-commerce a pris trop de temps parce qu’elle a voulu faire les maquettes elle-même. Elle le dit clairement – c’était une erreur, ou en tout cas du temps qu’elle aurait pu passer ailleurs. La débrouille a ses limites. Et quand tu passes 2 mois sur Figma au lieu de te concentrer sur ton produit et ta communauté, tu paies un coût d’opportunité réel même si tu ne dépenses rien.

Et puis il y a l’e-commerce post-campagne. Le site a ouvert en février 2021 – 300 à 400 paires vendues le premier soir grâce à l’attente accumulée. Sentiment de rareté créé involontairement par les délais de production. Out of stock pendant 6 mois. Ça crée une tension positive – mais c’est pas un modèle scalable.

Laure mentionne aussi que les deux dernières années, les ventes e-commerce sont «un peu en déclin» et qu’elle a dû introduire des braderies d’été pour dynamiser. Lancer une marque sans budget avec du 100 % organique, c’est faisable. Mais le passage à l’acquisition payante finit par s’imposer – et c’est justement l’objet de la deuxième partie de l’épisode. (Ce n’est pas un jugement – c’est la réalité de presque tous les fondateurs qui ont construit une marque D2C depuis zéro.)

Il faut aussi parler de la réplicabilité. Zèta avait un avantage narratif exceptionnel : le cuir de raisin. C’est le genre d’angle qui se raconte en une phrase et qui arrête les gens. Toutes les marques n’ont pas ça. Et sans cet angle fort, la stratégie groupes Facebook + micro-influenceurs + presse locale aurait peut-être été moins percutante. La débrouille, ça amplifie un bon produit – ça ne sauve pas un produit quelconque.

Ce que cette histoire dit vraiment sur lancer une marque sans budget aujourd’hui

Danilo demande à un moment si la stratégie groupes Facebook fonctionnerait encore aussi bien aujourd’hui. Laure dit oui – à condition d’aller sur des groupes plus petits, plus ciblés. Je suis d’accord, avec une nuance : le timing de 2020 était favorable. Les gens étaient chez eux, le confinement avait amplifié l’engagement sur les réseaux, et la sensibilité aux marques éco-responsables montait fort. Le contexte compte.

Mais le principe reste valide. Trouver où est ta cible – vraiment, pas juste «Instagram» ou «LinkedIn» – et aller la chercher là où elle est déjà rassemblée, avec un message honnête et un angle fort. C’est la base. Et c’est ce qui manque à beaucoup de fondateurs qui lancent directement sur les Social Ads sans avoir construit aucune preuve sociale préalable.

Ce qui fonctionne dans l’approche de Laure, c’est la séquence : construire des leads qualifiés avant le lancement, utiliser le crowdfunding comme validation publique, capitaliser sur la preuve sociale pour déclencher la presse, et garder la pub payante pour la fin – en renfort, pas en moteur principal. C’est exactement l’inverse de ce que font la plupart des marques qui démarrent avec un budget Meta Ads sans audience et sans story. Si tu veux comprendre ce que la phase post-organique implique côté acquisition payante, Danilo en parle dans d’autres épisodes sur les marques D2C – et notamment comment Bloon Paris a utilisé le crowdfunding pour attaquer le marché US avec une logique très différente.

2700 précommandes. Zéro euros de budget pub (à 200 € près). Et une marque qui existe encore 4 ans plus tard. C’est pas anodin. Mais qu’est-ce qui se passe quand l’organique s’épuise et qu’il faut vraiment passer à l’acquisition ?

Questions fréquentes

Comment lancer une marque sans budget et trouver ses premiers clients ? +
La méthode la plus efficace sans argent consiste à identifier des communautés en ligne déjà constituées autour de votre thématique - groupes Facebook, forums, Reddit - et à y poster directement avec un message honnête. Zèta Shoes a récolté plusieurs centaines de leads qualifiés comme ça, sans dépenser un euro. L'idée c'est d'aller chercher la cible là où elle existe déjà, pas d'essayer de la créer de zéro avec de la pub.
Combien coûte une campagne Ulule pour une marque de mode ? +
Ulule prend une commission sur les fonds récoltés (autour de 8 % selon les formules). La création de la campagne elle-même est gratuite. Laure Babin a investi environ 300-400 € en micro-influenceurs et 200 € en retargeting pour sa campagne - soit moins de 700 € au total pour 2700 précommandes.
Les groupes Facebook fonctionnent encore pour lancer une marque sans budget en 2024 ? +
Oui, mais il faut cibler des groupes petits et très spécifiques - 2000 à 3000 membres maximum - plutôt que les grands groupes généralistes saturés. Les communautés zéro déchet, slow fashion, ou locales restent peu exploitées par les marques. Reddit est une alternative intéressante qui monte en France.
Comment attirer la presse pour le lancement d'une marque sans attaché de presse ? +
Rédiger un communiqué de presse bien avant le lancement et commencer par les médias locaux et régionaux. Un article en presse régionale (France 3, journaux locaux) déclenche souvent une chaîne de reprises par d'autres médias nationaux et thématiques. Les journalistes se regardent entre eux - c'est un levier réel. Le plus important : avoir un angle fort et une histoire qui se raconte en une phrase.
Les micro-influenceurs sont-ils efficaces pour lancer une marque sans budget ? +
Pour lancer une marque sans budget, les micro-influenceurs entre 4000 et 10000 abonnés sont souvent plus utiles que les macro-influenceurs. Leur communauté est plus engagée et les tarifs sont accessibles - quelques dizaines à quelques centaines d'euros par collaboration. Zèta Shoes a dépensé 300-400 € en micro-influenceurs pendant la phase de pré-lancement, avec un gain de 80-100 abonnés ciblés par story.
Quelle est la durée idéale d'une campagne de crowdfunding mode sur Ulule ? +
La campagne Zèta a duré environ un mois (7 septembre à fin septembre 2020). La durée classique recommandée sur Ulule tourne autour de 30 à 45 jours. L'essentiel est d'avoir une dynamique forte les premiers jours - idéalement en pré-remplissant la jauge via un pré-accès la veille du lancement officiel.

Épisodes similaires

  • Business & Entrepreneuriat