Le biais de tribalisme est probablement le levier psychologique le plus sous-exploité en marketing – et pourtant, il est à l’œuvre chaque fois qu’un client achète un iPhone plutôt qu’un Android, chaque fois qu’un fan de l’OM refuse de porter un maillot du PSG, chaque fois qu’un entrepreneur bootstrap ricane en entendant le mot ‘venture capital’. Stanislas Leloup, animateur du podcast Marketing Mania et obsessionnel des mécanismes de conversion, y consacre le troisième épisode de sa série sur les biais cognitifs. Et ce qu’il raconte mérite qu’on s’y arrête vraiment.
Le point de départ, c’est une expérience de 1954. Vingt-deux garçons entre 10 et 12 ans. Une colonie de vacances en Oklahoma. Des chercheurs qui observent, cachés. Et un résultat qui, selon Leloup, ‘arrive très tôt et très surprenant’. Ce n’est pas l’expérience la plus connue du grand public – la plupart des gens connaissent Milgram ou Cialdini – mais elle dit quelque chose d’essentiel sur la façon dont les humains se comportent dès qu’ils sont mis en groupe.
Ce qui m’a frappé dans cet épisode, c’est que Leloup ne se contente pas de décrire le mécanisme. Il montre comment le biais de tribalisme s’applique directement à des décisions marketing concrètes : la construction d’une communauté, le copywriting d’une page de vente, la logique des marques premium. Et il le fait avec des exemples qui sonnent juste, pas avec des frameworks réchauffés.
22 enfants, deux groupes, et un conflit qui démarre tout seul
L’expérience de la Robbers Cave – c’est son nom officiel – a été publiée par une équipe incluant les psychologues Cherif, Harvey et White Hood. Le protocole était simple en apparence. On prend 22 garçons homogènes : même ville, mêmes familles protestantes de classe moyenne, même niveau scolaire, QI médian de 112. On les sépare en deux groupes de onze. On les place dans des camps séparés. Et on attend.
L’hypothèse de départ était que le conflit viendrait de la compétition – des jeux sportifs, des prix à gagner. Sauf que non.
« Le premier résultat de l’expérience est arrivé très tôt et très surprenant : le simple fait de séparer le groupe de 22 enfants en deux groupes de 11 a suffit pour créer le conflit. C’est-à-dire qu’on n’a pas eu besoin d’introduire des paramètres extérieurs de compétition pour obtenir des prix. »
Voilà. La compétition pour des bonbons ou de l’argent de poche – c’était prévu pour la deuxième phase. Elle n’a pas eu le temps d’être nécessaire.
Les deux groupes se sont auto-nommés les Aigles et les Serpents dès qu’ils se sont rencontrés. Avant ça, ils n’avaient pas de nom – ils n’en avaient pas besoin. C’est le contact avec l’autre groupe qui a déclenché le besoin d’identité. Et rapidement, les choses ont dégénéré : vol du drapeau adverse, brûlé en représailles. Les Serpents s’emparent du jean du leader des Aigles, le peignent en orange, en font un drapeau avec la légende ‘le dernier aigle’. Des gamins de 10 ans. Homogènes. Répartis aléatoirement. En train de développer des stéréotypes négatifs en quelques jours.
Ce que le biais de tribalisme révèle ici, c’est que l’appartenance à un groupe n’est pas une construction rationnelle. C’est un réflexe. Et ce réflexe ne demande pas de raison réelle pour s’activer – juste une frontière, même artificielle.
Le biais de tribalisme, ou pourquoi le PSG et l’OM n’ont rien à voir avec le football
Leloup le dit clairement : une équipe sportive, c’est juste un maillot. Les joueurs changent, les entraîneurs changent, parfois même le stade change. Ce qu’on supporte, c’est une identité – pas une collection d’individus. Et on peut détester quelqu’un parce qu’il joue dans l’équipe adverse, puis l’adorer six mois plus tard s’il signe dans notre club.
C’est absurde. Et c’est exactement pour ça que c’est une ‘manifestation pure’ du biais de tribalisme selon Leloup – parce qu’en sport, contrairement à la politique ou à l’économie, on ne peut même pas prétendre avoir des raisons rationnelles.
Autre exemple frappant dans l’épisode : les entrepreneurs. Il y a d’abord la grande tribu des entrepreneurs contre la tribu du ‘9-to-5’. Jusque-là, classique. Mais au sein même des entrepreneurs, ça se fragmente. Les startup qui lèvent des fonds contre les bootstrappés. Et dans les bootstrappés, il y a ceux qui vivent en Asie du Sud-Est avec 1000€ par mois – les ‘Coconut Cowboys’, terme péjoratif – et les autres. Des distinctions microscopiques, érigées en marqueurs d’identité absolus.
« Vous allez ignorer les 99 % de choses que vous avez en commun avec cette autre personne. Vous allez exagérer le 1 % de choses qui créent une différence entre vous deux. »
Ce qui m’agace – ou plutôt ce qui m’intéresse dans ce mécanisme – c’est que ce n’est pas une question d’intelligence. Les gens les plus brillants font exactement pareil. Leloup le note à propos des biais cognitifs en général : personne n’est immunisé, pas même les marketers qui les étudient à longueur de journée.
Le pendant marketing de tout ça, c’est l’exacerbation des différences minimes. Deux concurrents qui vendent quasi la même chose vont chercher le 1% qui les distingue et en faire leur identité entière. Parfois c’est du génie. Parfois c’est du vide emballé dans du storytelling. Et comprendre le biais de tribalisme aide à faire la différence entre les deux.
Rituels difficiles, bizutage et Navy SEALs : la cohésion qui coûte cher
Troisième mécanisme identifié par Leloup : plus un rituel d’accession à un groupe est difficile, coûteux ou irrationnel, plus la cohésion interne sera forte. Pas malgré la difficulté. À cause d’elle.
Il prend l’exemple des Amish. Communautés qui ont arrêté leur développement technologique au 18e siècle, vivent en autarcie quasi complète, portent des habits d’époque, se déplacent en charrette. Vue de l’extérieur, c’est contraignant à l’extrême. Vue de l’intérieur, c’est une communauté avec une cohésion que n’importe quelle entreprise moderne envierait. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de demi-mesure : soit tu es Amish à fond, soit tu sors complètement du groupe. Pas d’entre-deux possible.
Le bizutage fonctionne sur le même principe. Cruel, irrationnel, parfois dangereux – oui. Mais fonctionnellement, il crée un lien entre ceux qui sont passés par là. Leloup parle des grandes écoles de commerce françaises, HEC contre ESSEC notamment :
« La différence entre un gars qui rentre à HEC et un gars qui rentre à l’ESSEC est absolument de zéro. Les mêmes mecs peuvent rentrer dans l’une ou l’autre école, ils ont fait les mêmes lycées, les mêmes prépas. Et pourtant une fois que vous êtes rentré dans une école, vous faites partie d’une tribu et vous allez détester l’autre tribu. »
C’est exactement le problème – enfin, le mécanisme. Pas un bug. Une feature.
Les Navy SEALs, c’est l’exemple le plus spectaculaire. Unité d’élite américaine – ce sont eux qui ont été envoyés tuer Ben Laden. Leur taux de réussite à l’entraînement est très faible : la majorité des candidats abandonnent, alors qu’il s’agit déjà de la crème de l’armée. Ce que ça produit, c’est une cohésion quasi absolue entre ceux qui passent. Et une identité de groupe indestructible.
Zappos a intégré cette logique de façon plus douce. Chaque nouvelle recrue – peu importe son poste, directeur marketing ou développeur – passe par le service client. Pas pour les former techniquement. Pour les endoctriner dans les valeurs de l’entreprise, et pour créer un lien commun entre tous les employés. Ce rite partagé devient une histoire commune. Et une histoire commune, c’est le ciment du biais de tribalisme.
La question que je me pose : est-ce qu’on peut délibérément construire ces rituels sans que ça sonne creux ? Parce que la plupart des ‘team buildings’ d’entreprise sont exactement l’opposé – faciles, optionnels, sans conséquence. Donc sans effet.
Comment le biais de tribalisme s’utilise concrètement en copywriting
Voilà la partie que les marketers attendent. Et Leloup ne déçoit pas.
Premier levier : la communauté fermée. Un groupe Facebook avec une barrière à l’entrée élevée – candidature, paiement, critères stricts – sera toujours plus soudé qu’un groupe ouvert à tous. Ce n’est pas de l’élitisme gratuit. C’est de la psychologie appliquée. Le biais de tribalisme a besoin d’une frontière pour fonctionner. Sans frontière, pas de tribu. Juste une liste de contacts.
Pour aller plus loin sur ces mécanismes de communauté et de cohésion, l’épisode s’inscrit dans une série : le biais narratif (épisode 2) est le complément direct – Leloup parle d’ailleurs d’effet Lollapalooza quand ces deux biais se combinent. Et le biais de confirmation vient renforcer le tout : une fois qu’on appartient à un groupe, on ne voit que ce qui confirme les stéréotypes qu’on a construits sur l’autre camp.
Deuxième levier : le produit comme signal d’appartenance. Apple, Harley Davidson, Hermès – ces marques ne vendent pas des objets. Elles vendent une appartenance. La pub ‘Moi je suis un Mac / Moi je suis un PC’ est un cas d’école : elle ne parle pas des caractéristiques techniques. Elle crée deux tribus avec des valeurs opposées, et te demande implicitement de choisir ton camp.
Ce mécanisme est accessible même sans budget de multinationale. Leloup donne un exemple de formulation copywriting qu’on retrouve souvent dans les pages de vente de produits de formation :
« Si vous êtes le genre de personne qui a de l’ambition dans la vie et qui ne se contente pas d’accepter ce que la société vous dit, alors vous allez acheter mon produit et réaliser vos rêves. »
Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais le mot clé, c’est ‘si vous êtes le genre de personne’. On ne vend pas un produit – on invite quelqu’un à confirmer qu’il appartient à un groupe spécifique. Et les gens achètent pour rester cohérents avec l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. (C’est d’ailleurs le principe de cohérence qui entre en jeu ici – un autre mécanisme de persuasion documenté.)
Troisième levier, moins évident : l’ennemi commun. Dans l’expérience de la Robbers Cave, les chercheurs ont finalement réussi à réconcilier les Aigles et les Serpents. Pas en organisant des activités communes plaisantes – ça, ça n’a pas marché, ça a même aggravé les tensions. Mais en inventant un ennemi extérieur : un vandale imaginaire qui avait saboté l’arrivée d’eau du camp. Face à une menace partagée, les deux groupes ont coopéré spontanément.
En marketing, cet ‘ennemi commun’ peut être le système, la norme sociale, le concurrent qui fait mal les choses, ou simplement ‘la façon dont tout le monde fait ça et qui ne marche pas’. Le podcast Nomad Digital de Leloup fonctionne exactement ainsi : ses auditeurs ne sont pas encore forcément des nomades digitaux, mais ils s’identifient dans les valeurs du podcast parce que ces valeurs contrastent fortement avec ce que la société dit – sur le diplôme, sur le salariat, sur la façon de travailler. La tribu se soude autour de ce que le reste du monde ne croit pas encore. Ce mécanisme identitaire est d’ailleurs ce que décryptent les 7 piliers identitaires pour mieux vendre – un angle complémentaire sur la même mécanique.
Une limite que Leloup ne dit pas explicitement – mais qu’on voit quand même
Le biais de tribalisme est puissant. Trop puissant, parfois. Et Leloup le reconnaît indirectement quand il parle de la Révolution française, de la Terreur, des communistes soviétiques qui s’entre-déchirent une fois l’ennemi commun éliminé. Le mécanisme qui soude peut aussi détruire.
En marketing, ça se traduit par un risque réel : construire une communauté sur l’opposition à un groupe externe peut devenir toxique. On a tous vu des espaces en ligne où l’identité du groupe s’est progressivement réduite à ‘ceux qui détestent X’. C’est une forme de biais de tribalisme qui finit par manger sa propre queue.
La vraie question – et Leloup ne la résout pas entièrement, ce qui est honnête – c’est comment maintenir une frontière de groupe assez forte pour créer de la cohésion, sans que cette frontière devienne une prison identitaire. Les Amish ont choisi la version extrême. La plupart des marques jouent dans une zone beaucoup plus grise. Et comprendre où est la limite, c’est peut-être ce qui distingue un bon stratège marketing d’un manipulateur. Ou pas. C’est compliqué.
Pour aller plus loin sur la façon dont ces biais se traduisent en copywriting concret, les mécanismes de rédaction d’une page de vente ou de vente par l’empathie prolongent naturellement ce que Leloup décrit ici. Parce que comprendre le biais de tribalisme, c’est bien. Savoir comment le câbler dans une structure de texte qui convertit, c’est autre chose.











