biais narratif

Biais Cognitifs #2 : Biais Narratif

Épisode diffusé le 21 juin 2016 par Marketing Mania

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Le biais narratif est probablement le biais cognitif le moins bien compris du marketing – et pourtant le plus actif dans la tête de tes prospects. Stanislas Leloup, fondateur de Marketing Mania et obsessionnel de la conversion, lui consacre un épisode entier dans sa série sur les biais cognitifs. Et ce qu’il dit devrait remettre en question pas mal de tes certitudes sur le copywriting.

L’idée de départ, c’est simple. Trop simple, même. Le cerveau humain est incapable d’observer une séquence d’événements sans y coller une histoire. Une cause. Une explication. Même quand il n’y en a pas. Surtout quand il n’y en a pas.

Mais avant d’entrer dans le vif, il faut comprendre pourquoi les Troyens ont accepté un cheval de bois devant leurs portes. Parce que c’est là que tout commence.

Le cheval de Troie était une histoire, pas un piège

Repense à la scène. Des années de siège. Des soldats épuisés. Des familles qui attendent. Et là, les Grecs disparaissent et laissent un énorme cheval en bois sur la plage. Qu’est-ce qui se passe dans la tête du Troyen moyen ?

Stanislas Leloup pose la question autrement – et c’est là que ça devient intéressant. Ce n’est pas une question de stupidité. C’est une question d’histoire interne.

« L’histoire qu’il se raconte chaque soir en allant se coucher, l’histoire qu’il raconte à ses enfants, c’est que la guerre est presque finie. C’est que on va bientôt gagner. C’est que Troie va triompher. Et donc le jour où tout d’un coup, une preuve que Troie a gagné se présente à leur porte, le Troyen moyen, il a envie d’y croire. »

Voilà. Le cheval n’est pas entré dans Troie parce que les gardes étaient distraits. Il est entré parce qu’il confirmait l’histoire que tout le monde voulait déjà se raconter.

Le biais narratif, c’est ça. Notre cerveau ne cherche pas la vérité. Il cherche la cohérence narrative. Et cette distinction-là, elle change tout dans la façon dont tu construis un message de vente.

Ce que Taleb appelle le biais narratif – et pourquoi ça te concerne directement

Nassim Nicholas Taleb – trader devenu philosophe, auteur de The Black Swan – a formalisé le concept. Leloup cite ce passage dans l’épisode :

« Le biais narratif concerne notre capacité limitée à observer des séquences de faits sans superposer une explication ou, de façon équivalente, sans imposer un lien logique, une flèche de connexion entre ces faits. Les explications nous permettent de lier les faits entre eux. Elles nous aident à les mémoriser et elles nous aident à faire sens de ce que nous observons. Le danger de cette tendance apparaît quand elle augmente notre impression de comprendre. »

« Notre impression de comprendre. » C’est là que ça fait mal. Parce que ce n’est pas une compréhension réelle – c’est une satisfaction narrative. Et tes prospects baignent là-dedans en permanence.

Ce qui m’a frappé dans cette citation, c’est le mot « danger ». Taleb ne dit pas que c’est un défaut humain à corriger. Il dit que c’est structurel. Incontourn able. Et donc exploitable – dans le bon sens du terme.

Les exemples que Leloup choisit pour illustrer le biais narratif sont particulièrement bien choisis. Pas des cas marketing abstraits. Des cas humains, bruts, un peu inconfortables.

Des lycéens convaincus d’avoir causé une tornade

Dans un épisode du podcast américain This American Life, des adolescents d’une petite ville américaine dévastée par une tornade sont interrogés. La tornade arrive le soir du bal de fin d’année. Un tiers des maisons détruites. Et plusieurs lycéens sont convaincus d’en être responsables.

Une fille avait plaisanté quelques jours avant – « il se passe jamais rien dans cette ville, si au moins il y avait une tornade… ». La tornade arrive. Conclusion dans sa tête : elle l’a causée. Punition divine. Karma instantané.

L’autre histoire est encore plus révélatrice. Un garçon qui cumule les malchances – père décédé, déménagement forcé dans une maison moins bien. La tornade détruit sa nouvelle maison. L’ancienne est intacte. Sa conclusion :

« Il était convaincu que la tornade avait spécifiquement ciblé sa maison parce qu’il était si malchanceux et que si seulement il était resté dans l’autre maison, la tornade aurait changé de trajet pour détruire son ancienne maison. »

Absurde, vue de l’extérieur. Parfaitement logique, vue de l’intérieur. Parce que le cerveau humain préfère une explication fausse à l’absence d’explication. C’est exactement le problème.

Et si tu penses que tes prospects ne font pas la même chose avec leur situation professionnelle, leur business qui stagne ou leur difficulté à vendre – tu te trompes. Le biais narratif s’applique partout où il y a de l’incertitude. C’est-à-dire partout.

Ce mécanisme est d’ailleurs directement lié au biais de confirmation étudié dans l’épisode précédent de la série – les deux se renforcent mutuellement pour construire des croyances quasiment inébranlables.

Steve Jobs, le biais du survivant et le syndrome « je le savais »

Trois mécanismes amplifient le biais narratif en marketing. Et Leloup les illustre avec un seul exemple : Steve Jobs. Brillant, comme exercice.

Premier mécanisme – le syndrome du « je le savais ». Rétrospectivement, tout fait sens. La crise de 2008 ? Évidente. La montée de Jobs ? Logique. Sauf qu’en 2007, personne ne parlait de la crise. Et jusqu’au début des années 2000, Jobs était largement considéré comme un has-been – quelqu’un qui avait eu quelques bonnes idées dans les années 80, s’était fait virer d’Apple, et n’avait rien réussi depuis.

Deuxième mécanisme – le biais du survivant. Sur 10 000 personnes qui suivent le conseil « suivez votre passion », combien réussissent ? Leloup donne le chiffre implicitement : peut-être 1. Un seul monte un Dropbox, un Airbnb, un Facebook. De qui entend-on parler ? Des 9 999 autres ? Non.

Troisième mécanisme – la sélection narrative. Le fameux discours de Stanford où Jobs explique « connecting the dots ». Il cite le cours de calligraphie à l’université qui l’a inspiré pour les polices du Macintosh. Ce qu’il ne mentionne pas : les 50 autres cours qui n’ont servi à rien. L’histoire qu’on raconte sur sa propre vie est toujours épurée, nettoyée, causalité artificielle.

Ce mécanisme du survivant s’articule directement avec ce que Leloup appelle l’illusion de la justice quantique – ou, en termes plus simples, l’illusion du karma.

Les gens ont une attente profonde : les méchants doivent tomber, les bons doivent être récompensés. C’est pour ça que le Wall Street d’Oliver Stone satisfait et que Le Loup de Wall Street de Scorsese dérange. Dans le premier, Gordon Gekko finit en prison. Dans le second, Jordan Belfort joue au tennis en prison pendant quelques mois, sort, et fait des séminaires payants. Histoire réelle. Mais insupportable pour le cerveau narratif. Pas parce que c’est inexact – parce que ça ne respecte pas le schéma narratif attendu.

En copywriting, comprendre ça te donne un levier énorme. Si tu veux que ton prospect achète, ton histoire doit s’aligner avec sa justice interne – pas juste avec des faits rationnels. Pour aller plus loin sur cette logique d’alignement émotionnel, vendre avec empathie est un complément direct à ce que Leloup développe ici.

Le combat des histoires – pourquoi les faits ne convainquent personne

Voilà le cœur du sujet, pour les marketeurs. Et c’est là où le biais narratif devient un outil opérationnel.

Si tu veux changer l’opinion de quelqu’un – en politique, en vente, en copywriting – les arguments rationnels ne servent à rien. Pire : ils renforcent la position adverse. Leloup l’explique clairement. La seule façon de déloger une histoire, c’est de la remplacer par une histoire concurrente.

L’exemple politique est brutal de clarté. Prenons la pauvreté. Trois histoires pour les mêmes faits statistiques :

  • Histoire marxiste : oppression du capital, donc redistribuer les moyens de production.

Histoire progressiste : inégalité des chances, discrimination, donc imposer et redistribuer. Histoire libérale : manque de travail et d’éducation, donc baisser les impôts et libéraliser. Mêmes chiffres. Trois histoires. Trois conclusions politiques opposées. La politique, ce n’est pas un débat de faits – c’est un combat de récits.

En marketing, c’est identique. Quand Apple lance « Think Different » au retour de Jobs, ce n’est pas une campagne publicitaire. C’est la mise en place d’une histoire concurrente. Mac = créatifs, rebelles, différents. PC = comptables, carrés, conformistes. Et selon l’histoire que tu te racontes sur toi-même, tu te ranges d’un côté ou de l’autre. La marque surfe sur ton biais narratif existant – elle ne le crée pas.

Harley Davidson fait pareil. Louis Vuitton aussi. Nike surtout. Ces marques ne vendent pas des produits – elles vendent une cohérence narrative avec l’histoire que tu veux déjà te raconter sur toi-même. C’est d’ailleurs directement lié aux piliers identitaires qui structurent les décisions d’achat.

Comment le biais narratif s’applique concrètement à ta page de vente

Leloup finit sur l’exemple le plus concret – et le plus honnête – de tout l’épisode. Il vendait une formation appelée « La Séduction pour les Timides ».

Le problème du client cible ? Un homme timide qui a eu peu de succès amoureux pendant 25 ans. L’histoire qu’il se raconte : « je suis nul, c’est inné, je ne peux pas changer. » C’est son biais narratif. Et si tu arrives avec une formation sur la séduction, tu te heurtes frontalement à cette histoire interne.

« Si vous tentez de donner uniquement des arguments rationnels, vos arguments vont avoir peu d’impact face à l’histoire qui est déjà racontée dans sa tête. Vous devez donc, comme toujours, utiliser le combat des histoires et remplacer cette histoire par une histoire concurrente. »

L’histoire concurrente à installer ? Les compétences sociales s’apprennent. Ce n’est pas inné. Personne n’est né bon ou mauvais en conversation. Une fois cette bascule narrative effectuée dans l’esprit du prospect – la formation devient une évidence logique. Sans cette bascule, tu essaies de vendre une solution à quelqu’un qui ne croit pas que son problème est soluble. Tu rates.

Ce mécanisme est fondamental dans la construction d’une page de vente efficace. La plupart des copywriters pensent que leur job commence à l’argumentaire produit. En réalité, il commence à l’identification de l’histoire interne du prospect – et à sa substitution.

Ce qui m’agace dans 90% des formations au copywriting, c’est qu’on t’apprend les titres accrocheurs, les bullets points bénéfices, les preuves sociales – sans jamais parler de ça. Sans jamais te dire que si tu ne casses pas l’histoire interne de ton prospect, tout le reste est du bruit. Du beau bruit, bien formaté, mais du bruit quand même.

Il y a évidemment une limite à reconnaître ici. Le biais narratif n’est pas un outil universel. Si la résistance du prospect ne vient pas d’une croyance narrative mais d’un problème réel – budget, timing, mauvais ciblage – changer d’histoire ne changera rien. Le mécanisme s’applique aux croyances, pas aux contraintes objectives. C’est une nuance que Leloup ne précise pas dans l’épisode, mais qui mérite d’être dite.

Et la question qui reste ouverte, c’est celle-là : comment identifier précisément l’histoire interne de ton prospect avant même d’écrire une ligne de copy ? Leloup donne la direction – le combat des histoires – mais pas la méthode de terrain pour cartographier ces croyances. C’est là que les choses deviennent vraiment compliquées.

Pour ceux qui veulent aller plus loin sur la mécanique de persuasion liée aux biais cognitifs, les épisodes de Leloup sur le principe de cohérence et sur l’autorité comme levier de conversion sont des compléments directs à ce travail sur le biais narratif.

Questions fréquentes

C'est quoi le biais narratif en marketing ? +
Le biais narratif désigne notre tendance automatique à relier des événements par une relation de cause à effet, même quand le lien est inexistant. En marketing, cela signifie que tes prospects ont déjà une histoire dans la tête qui explique leur problème - et si ton message ne s'aligne pas avec cette histoire, il sera ignoré ou rejeté, peu importe la qualité des arguments rationnels que tu avances.
Comment utiliser le biais narratif pour vendre ? +
L'approche de Stanislas Leloup repose sur ce qu'il appelle le combat des histoires. Plutôt que d'attaquer les croyances de ton prospect avec des faits, tu construis une histoire concurrente qui remplace doucement son récit interne. Par exemple, si ton prospect croit que son problème est insoluble, ton premier travail est de lui raconter une histoire qui rend la solution crédible - avant même de parler de ton produit. Apple avec Think Different en est l'exemple le plus connu.
Quelle est la différence entre biais narratif et biais de confirmation ? +
Les deux se renforcent. Le biais narratif pousse à construire une histoire cohérente à partir d'événements. Le biais de confirmation pousse ensuite à ne retenir que les faits qui valident cette histoire. Leloup les décrit comme une lola pallooza dans le sens de Charlie Munger - quand deux biais cognitifs agissent dans la même direction, leur effet combiné est bien supérieur à leur somme.
Qu'est-ce que le biais du survivant et quel est son lien avec le biais narratif ? +
Le biais du survivant amplifie le biais narratif en te donnant un échantillon biaisé de réalité. Tu entends parler des entrepreneurs qui ont réussi en suivant leur passion, jamais des 9 999 qui ont échoué en faisant la même chose. Du coup, ton cerveau construit une histoire causale fausse : suivre sa passion mène au succès. Les médias, les podcasts et les magazines alimentent ce biais structurellement - ils ne couvrent que les survivants.
Le biais narratif s'applique-t-il aussi aux emails et aux newsletters ? +
Oui, et c'est même là où il est le plus actif. Un email froid qui arrive avec des arguments rationnels se heurte à l'histoire préexistante du lecteur sur toi, sur ton secteur, sur la pertinence de l'offre. Les newsletters qui fonctionnent sur la durée sont celles qui construisent progressivement une histoire cohérente - une vision du monde partagée avec le lecteur - plutôt que de vendre directement.
Comment identifier l'histoire interne de son prospect avant d'écrire une page de vente ? +
C'est la question que Leloup laisse ouverte dans cet épisode. Les pistes les plus solides : analyser les avis négatifs sur des produits concurrents (ce que les gens rejettent révèle leurs croyances), faire des entretiens clients en demandant comment ils ont essayé de régler leur problème avant toi, et regarder les forums et groupes Facebook de ta niche pour identifier le vocabulaire des croyances limitantes.

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