lancer une marque e-commerce

#91 – Emily’s Pillow : Faire 1M€ de CA dès la première année sans expérience en e-commerce avec Laure Lagarde, Fondatrice @Emily’s Pillow

Épisode diffusé le 30 mai 2023 par Danilo Duchesnes

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Lancer une marque e-commerce sans argent, sans réseau, sans expérience marketing – et faire 1,6 million d’euros en deux ans. Ça sonne comme le pitch d’un gourou LinkedIn. Sauf que là, c’est vrai. Et c’est une histoire qui commence dans la chambre d’une sœur, à Bordeaux, pendant le premier confinement, avec des caisses à vin reconverties en entrepôt logistique.

Laure Lagarde a fondé Emily’s Pillow en mars 2020 – oui, juste avant que tout s’effondre – autour d’un produit qu’elle utilisait depuis dix ans : la taie d’oreiller en soie. Pas de levée de fonds. Pas d’agence. Un site Shopify créé en une semaine, un logo Canva, une page ‘qui sommes-nous’ écrite d’une traite. Et des publicités Facebook lancées directement, sans communauté préalable, sans validation de marché au sens où on l’entend d’habitude. Résultat : 16 000 commandes et 1,6M€ de chiffre d’affaires deux ans plus tard.

Ce qui m’intéresse dans ce parcours, c’est pas le chiffre. C’est la méthode – ou plutôt l’absence de méthode théorique. Laure a fait exactement l’inverse de ce que la plupart des experts conseillent. Et ça a marché. Alors soit elle a eu une chance de dingue, soit il y a quelque chose qu’on rate dans le discours habituel sur le lancement d’une marque e-commerce.

Le moment où les règles habituelles ne s’appliquent pas

La plupart des consultants – Danilo Duchesnes lui-même le reconnaît dans le podcast – te diront de d’abord construire ta communauté, valider ton product market fit, publier sur les réseaux, faire des partenariats. Laure a ignoré tout ça. Elle avait 50 euros de budget pub, un produit qu’elle connaissait par cœur, et une conviction simple : si ça marchait pour elle depuis dix ans, ça marchait pour d’autres.

Les premières campagnes tournent. 3-4 commandes par jour. Puis le Covid frappe et tout s’arrête. Deux semaines d’arrêt complet.

« J’avais failli tout laisser tomber en fait. Mais 2 semaines après, je relance les pubs en me disant les gens ils sont chez eux, peut-être que il y a un pouvoir d’achat qui est plus grand finalement qu’avant et là c’est bah c’est reparti comme jamais. »

Voilà. La décision la plus importante de l’histoire d’Emily’s Pillow, c’était de ne pas décrocher.

Ce qui est frappant ici, c’est que Laure n’a pas fait une analyse de marché. Elle a fait un pari. Un pari informé – dix ans d’utilisation du produit, une certitude sur les bienfaits – mais un pari quand même. Et le timing du Covid, les gens confinés chez eux avec une intention d’achat décuplée, a transformé ce pari en fusée. Ça, aucun plan business ne pouvait le prévoir. (Ce qui devrait nous rendre collectivement plus humbles sur la notion de ‘stratégie parfaite’.)

Pour autant, le contexte favorable ne suffit pas. D’autres ont eu le même contexte et n’ont rien fait. La différence, c’est qu’elle a relevé les pubs deux semaines après l’effondrement. Pas trois mois. Deux semaines.

Lancer une marque e-commerce à 50€/jour : ce que personne ne calcule vraiment

50 euros par jour en Facebook Ads, en mars 2020. Un ROAS – retour sur investissement publicitaire – qu’elle calculait à l’époque sans vraiment savoir ce que c’était. Et là, anecdote savoureuse :

« Je ne savais pas tout ce qui était acquisition, donc audience froide, audience chaude. Donc moi je faisais très large. Et ça a bien marché. Mais à ce moment-là en fait moi vu que je n’avais pas d’expérience là-dessus, quand j’avais presque 4 de ROAS, je supprimais la pub, je disais celle-là elle marche pas. Alors qu’aujourd’hui on sait qu’à 4 de ROAS en fait on est tous ultra content. »

C’est exactement le problème. La méconnaissance des métriques peut te coûter cher – elle supprimait ses meilleures campagnes sans le savoir. Mais dans son cas, il y en avait suffisamment d’autres qui tournaient à 6 ou 7 de ROAS pour que la machine continue.

Quatre mois plus tard, elle est à 1 000 euros par jour. La progression n’est pas linéaire – elle est brusque, déclenchée par l’arrivée d’un freelance spécialisé qui lui dit simplement : on triple le budget. Elle a une barrière psychologique à 1 000 euros, persuadée qu’au-delà elle va ‘inonder le marché’. Le ROAS descend entre 3 et 4. Elle considère ça comme acceptable. Et elle s’arrête là.

Pour les DNVBs qui réfléchissent à leur stratégie d’acquisition, ce passage est instructif : la barrière psychologique du fondateur est souvent le vrai plafond de croissance. Pas l’algorithme. Pas le marché. Le fondateur.

Stock dans une chambre d’ado et logistique familiale : le vrai MVP

Pendant que les pubs tournent, il faut bien que les taies d’oreillers arrivent quelque part. Laure ne voulait pas bloquer 5 000 euros dans du stock sans savoir si ça marcherait. Donc au départ, elle commande au fil des commandes – ce qu’on appellerait du dropshipping, même si elle déteste le terme.

Quand la traction est là, elle investit. Et là, c’est la famille qui rentre en jeu.

« À ce moment-là, on était confinés chez mes parents à Bordeaux. On a pris la chambre de ma sœur, on a mis des vieilles caisses à vin dedans et toute la famille s’est mise à la logistique et on recevait, je pense les voisins se demandaient ce qui se passait, les camions UPS débarquaient devant chez nous. »

Des demi-palettes de taies d’oreillers en soie qui débarquent dans un pavillon bordelais. L’image est parfaite.

Ce modèle – tester avec quasi zéro, réinvestir le cash généré, structurer ensuite – c’est ce que Laure appelle l’autofinancement. Elle aurait pu lever des fonds ? Probablement pas, elle le dit elle-même : sans expérience, sans garanties, les banques n’auraient pas suivi. Mais elle ne le regrette pas. L’autofinancement l’a forcée à une discipline que l’argent extérieur aurait pu diluer. Chaque euro dépensé en pub devait générer plus qu’un euro de marge. Simple. Brutal. Efficace.

La question du panier moyen est révélatrice aussi. Au lancement, 60 euros – déjà correct pour un produit mono. Aujourd’hui, entre 90 et 110 euros. La progression vient du cross-sell, de l’upsell, de l’extension de gamme vers les masques de nuit, les chouchous, les pyjamas, les kimonos. Toujours dans l’univers soie-bien-être-sommeil. Jamais de dispersion. Si tu veux creuser le sujet de l’augmentation du panier moyen en e-commerce, c’est exactement ce type de cohérence de gamme qui fait la différence.

Google Ads : le regret qu’elle n’aurait pas dû avoir

Septembre 2020. Six mois après le lancement. Laure ouvre enfin Google Ads. Regarde l’interface. Ferme l’onglet.

Elle le dit clairement : c’est son principal regret. Elle aurait dû s’y mettre plus tôt. Aujourd’hui, Google – notamment via les campagnes Performance Max – représente son canal principal, devant Meta. Le rapport s’est inversé.

Ce basculement méta-vers-Google est une tendance que j’observe de plus en plus chez les e-commerçants avec deux ou trois ans de recul. La saturation des audiences Facebook, la hausse des CPM, la complexité croissante du ciblage post-iOS 14 ont rééquilibré les allocations budgétaires. Lancer une marque e-commerce en 2020 et lancer une marque e-commerce en 2024, c’est pas le même sport. Les coûts d’acquisition ont explosé. La fenêtre qu’a eue Laure – ROAS à 6-7 sur du cold audience, Meta peu saturé, Covid qui booste l’intention d’achat – cette fenêtre est fermée.

Sur Performance Max, elle délègue complètement à une freelance et regarde les KPIs. C’est probablement la bonne posture pour quelqu’un qui gère seule une marque à 1,6M€ de CA. (Ce qui reste, soit dit en passant, une organisation assez impressionnante – ou terrifiante selon les jours.)

Sur Meta, par contre, elle a repris la main temporairement, pour des raisons de marges. Une seule campagne Advantage+, capée à 30% de retargeting. 2-3 heures par semaine. Elle reconnaît que c’est parfois à son détriment – mais elle assume. Ce qu’il faut retenir – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand j’ai commencé à couvrir ce secteur – c’est que la simplification forcée par le manque de ressources produit parfois de meilleurs résultats que la sur-optimisation.

L’identité de marque : ce qu’on construit quand on a enfin le temps d’y penser

Première année : la charte graphique. Refonte du logo (le Canva de lancement, ça se voyait). Palette de couleurs. Ton de marque. Deuxième année : Laure se met en avant. Photos d’elle sur Instagram. Réécriture du ‘qui sommes-nous’ à la première personne. Son histoire de chute de cheveux, la découverte de la taie en soie il y a dix ans, la conviction personnelle.

« Aujourd’hui quand les gens achètent chez des DNVBs, ils achètent avant tout des histoires et des personnes. Moi je l’ai toujours dit, j’ai été ma première cliente et c’est pour ça que j’ai lancé mon produit. »

C’est pas une découverte philosophique – c’est une réalité commerciale. Les DNVBs sans la puissance de feu des grandes marques ont un seul avantage structurel : l’authenticité du fondateur. La supprimer, c’est se battre à armes inégales.

Ce qui m’agace un peu dans les discours sur le branding, c’est qu’on présente ça comme une étape ‘avant’ le lancement. La réalité de Laure – et de beaucoup d’autres – c’est que le branding se construit en marchant. Le minimum viable au lancement, c’est une histoire sincère et un produit que tu connais. Le reste, tu le construis quand tu as du cash et du recul. Pour aller plus loin sur le lien entre branding et conversion en e-commerce, l’épisode avec Sébastien Tortu est vraiment éclairant sur ce point.

Elle note aussi quelque chose d’important sur la délégation de l’identité de marque : elle n’a pas confié la définition de son positionnement à une agence externe. Elle a accompagné le process. Parce que le ton d’une marque DTC, ça vient du fondateur ou ça vient de nulle part. Une agence peut l’affiner, le traduire en charte. Mais elle ne peut pas l’inventer.

Email, fidélisation, points de vente : la troisième phase

2022. Emily’s Pillow entre dans les points de vente physiques et les marketplaces. Nouveau terrain. Nouvelle logique.

Mais avant ça, il y a l’email. Laure a construit une base email conséquente – directement alimentée par les campagnes Facebook Ads des premières années. Chaque client acquis via Meta est aussi un contact email. Et c’est là que la rétention se joue.

Newsletters, séquences d’automation, programme de fidélité en cours de déploiement. Le discours de Laure sur ce point est limpide : avec la hausse des coûts d’acquisition, la communauté n’est plus un nice-to-have. C’est la condition de survie. Pour comprendre comment les e-commerçants structurent réellement cette stratégie de rétention client, l’épisode avec Coralie Dussart de Spaag est une bonne référence complémentaire.

Et les points de vente physiques ? Elle n’en parle pas très longuement dans l’épisode, mais l’entrée dans le retail en 2022 représente un vrai pivot. Une DNVB qui commence à penser omnicanal, c’est une DNVB qui a trouvé sa vitesse de croisière sur le digital et qui cherche d’autres leviers de volume. Ou qui répond à une demande client qu’elle n’arrivait pas à satisfaire uniquement en ligne.

Ce que j’aurais voulu lui demander – et que Danilo ne pose pas vraiment – c’est si les points de vente ont cannibalisé son e-commerce ou créé un effet d’entraînement. La réponse aurait été intéressante. Mais bon, une heure de podcast, ça laisse pas tout creuser.

En tout cas, si tu veux comprendre comment d’autres marques DTC gèrent leur infrastructure technique au moment où elles scaleent, le retour d’expérience de Soi Paris sur Shopify vs PrestaShop pose bien les enjeux. Pas forcément le même profil qu’Emily’s Pillow, mais les questions de structure se ressemblent.

Ce qui est sûr, c’est que lancer une marque e-commerce comme Laure l’a fait – en 2020, avec ce timing particulier, ce contexte Covid, ces coûts d’acquisition – c’est reproductible dans l’état d’esprit, pas dans les conditions. Le courage de relancer les pubs deux semaines après l’effondrement, la discipline de l’autofinancement, la clarté sur un produit qu’on connaît de l’intérieur : ça, personne ne peut te l’ôter. Le reste…

Questions fréquentes

Comment lancer une marque e-commerce sans budget ni expérience ? +
Laure Lagarde d'Emily's Pillow l'a fait en mars 2020 avec un site Shopify créé en une semaine, un logo Canva et 50 euros de budget Facebook Ads par jour. La clé : un produit qu'elle connaissait depuis dix ans, un storytelling sincère autour du bien-être, et la discipline de réinvestir immédiatement le cash généré dans le stock plutôt que de lever des fonds externes. Le point critique, c'est de calculer son ROAS minimum dès le départ pour savoir quand une campagne est réellement rentable ou non.
Faut-il lancer une marque e-commerce avec ou sans communauté préalable ? +
La réponse classique des experts est de construire sa communauté d'abord. Emily's Pillow prouve que c'est possible de faire l'inverse - aller directement en publicité payante si le produit est solide et le storytelling clair. Mais le contexte 2020 (coûts publicitaires bas, confinement) était exceptionnellement favorable. En 2024, cette approche est plus risquée et coûteuse.
Quel budget Facebook Ads pour lancer une marque e-commerce en 2024 ? +
Emily's Pillow a démarré à 50 euros par jour et atteint 1 000 euros par jour en quatre mois. Aujourd'hui les coûts d'acquisition ont fortement augmenté depuis 2020. Un budget minimum de 30 à 50 euros par jour reste un point d'entrée raisonnable pour tester, mais il faut calculer son ROAS de seuil de rentabilité avant de lancer la première campagne et diversifier rapidement vers Google Ads.
Quand passer de Facebook Ads à Google Ads pour son e-commerce ? +
Laure Lagarde le dit elle-même : ne pas attendre. Son principal regret est d'avoir mis six mois avant d'activer Google Ads. Aujourd'hui Google Performance Max représente son canal principal. L'idéal est d'activer les deux canaux en parallèle dès que le produit est validé, même avec des budgets asymétriques.
Comment lancer une marque e-commerce en s'autofinançant ? +
La méthode d'Emily's Pillow : commencer sans stock (commandes au fil de l'eau), réinvestir le premier cash en stock dès que la traction est prouvée, ne faire appel à un prestataire logistique externe qu'une fois les volumes stabilisés. Cette approche limite le risque initial mais nécessite d'accepter des délais de livraison plus longs au démarrage et une gestion manuelle intensive des premières commandes.
Quelle stratégie email marketing pour une DNVB qui débute ? +
Laure a construit sa base email via les campagnes Facebook Ads - chaque client acquis en publicité devient un contact email. La stratégie repose ensuite sur des newsletters régulières, des séquences d'automation et, plus tard, un programme de fidélité. Le point clé selon elle : avec la hausse des coûts d'acquisition, la base email est devenue indispensable pour rentabiliser chaque client acquis en publicité payante.

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