lancer une marque e-commerce

Crème #5 – Comment lancer une marque e-commerce → Les success stories de Bobbies, Shanty Biscuits, Bloon et SPRiNG

Épisode diffusé le 22 août 2022 par Danilo Duchesnes

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Lancer une marque e-commerce en partant d’une feuille blanche – et réussir à vendre 500 paires de mocassins en une journée sans avoir dépensé un euro en publicité. C’est exactement ce qu’Antoine Bolze et son associé ont fait en avril 2010, depuis les bureaux empruntés au père d’un copain, dans le premier arrondissement de Paris. Bobbies n’était pas encore une marque. C’était juste deux stagiaires frustrés qui trouvaient pas chaussure à leur pied (le jeu de mots est d’eux, pas de moi) et qui avaient un groupe Facebook, quelques centaines de paires en stock, et un volcan islandais qui leur avait compliqué la logistique. Shanty Baehrel, elle, a lancé Shanty Biscuits en 2013 avec un emporte-pièce à lettres trouvé sur internet et deux commandes par semaine au mieux – et la semaine où elle en avait trois, c’était la fête. Ces deux histoires ont été racontées dans le podcast Le Rendez-vous Marketing de Danilo Duchesnes, dans un épisode compilant les coulisses de plusieurs DNVB françaises. Ce qui m’a frappé en relisant la transcription, c’est pas les success stories – c’est ce qui s’est passé juste avant. La nuit où le site n’était pas live. Le post Instagram fait à l’arrache. Les 30 personnes dans la queue que personne n’attendait. C’est ça, lancer une marque e-commerce aujourd’hui. Pas un playbook. Une série de paris imparfaits qui s’enchaînent.

500 paires vendues le premier jour – et pourtant personne avait de budget

Septembre 2009. Antoine Bolze est en année de césure dans une banque – son associé Alexis est ailleurs, dans une autre boîte, ils ne sont même pas dans la même ville. C’est par échanges de mails qu’ils décident de lancer une marque de mocassins à picots. Le référentiel client ? Eux-mêmes et leurs amis. Ni étude de marché, ni deck PowerPoint, ni levée de fonds.

En avril 2010, il y a 800 paires en stock (pas toutes arrivées à temps – le volcan Eyjafjallajökull avait cloué les avions au sol, les envois express en provenance du fournisseur sont bloqués). La vente se fait dans des bureaux prêtés. Et pour attirer du monde ?

«On a fait un groupe Facebook tout simplement – avec un événement. Et sur votre feed, quand quelqu’un likait un groupe, il y avait une notification : Danilo a aimé Bobbies. Nous on a fait un mini buzz en gros sur Facebook. On pensait s’adresser qu’à nos amis, voir à nos amis d’amis. Et en fait le message s’est bien répandu dans Paris.»

Dit comme ça, ça a l’air simple. Et c’est précisément le problème – ça ne l’était pas, et ça ne le serait plus aujourd’hui. Le mécanisme de notification organique de Facebook en 2010 n’existe plus. Mais ce qui reste pertinent, c’est l’approche : utiliser un réseau existant, créer un événement autour du lancement, personnifier la marque. Jean Bobby – le petit pélican logo de Bobbies – avait son propre profil Facebook et c’est lui qui envoyait les invitations. (Ce niveau de detail, franchement, j’aurais pas osé l’inventer.)

Le jour J, Antoine descend à 11h30 pour vérifier que tout est en place. Il trouve une trentaine de personnes dans la queue – qu’il ne connaît pas. La vente ouvre à midi. Dans la journée, ils écoulent leurs 500 premières paires. Pour comprendre les stratégies d’acquisition des DNVB qui ont suivi cette génération, il faut repartir de là : tout a commencé avec ce type de lancement communautaire, bien avant que le mot « DNVB » existe.

Ce que le volcan et la journaliste de Métro ont en commun

Deux accidents de parcours ont façonné les débuts de Bobbies. Le premier, c’est le volcan islandais qui retarde les livraisons. Le deuxième – et c’est celui qui compte – c’est une journaliste du magazine Métro (le gratuit distribué dans le métro parisien) qui contacte les fondateurs après réception d’un dossier de presse envoyé à la louche.

Elle aime l’histoire. Elle prévient qu’elle publie le lendemain matin. Problème : le site n’est pas encore live.

«Notre IT de l’époque – qui est aujourd’hui devenu un associé très important chez Bobbies – nous a passé la nuit pour que le site puisse être lancé. Et donc à 8h du matin le site était live. Et on s’est réveillé le matin, il y avait déjà une trentaine de commandes passées sur Bobbies.fr.»

Trente commandes. En 2010. Sur un site lancé en urgence la nuit même. C’est objectivement rien – sauf que c’est tout. C’est la preuve que le canal web fonctionnait, à une époque où la vente de mode en ligne représentait environ 5% du marché total (contre 40-50% aujourd’hui, hors contexte Covid).

Ce que j’aurais voulu qu’on me dise – enfin, ce que cette anecdote dit clairement – c’est que le dossier de presse envoyé à un listing de journalistes sans grande conviction a produit un résultat que zero euro de pub Facebook n’aurait peut-être pas produit à l’époque. Pas parce que c’était brillant. Parce que c’était là, au bon moment, devant la bonne personne. Lancer une marque e-commerce en 2010, c’était aussi ça : beaucoup d’improvisation sous pression.

Bobbies a ensuite construit sur trois canaux : les ventes privées (toujours actives aujourd’hui, mais pour les prototypes et les invendus de shooting), les grands magasins (le Printemps notamment, ce qui donnait une crédibilité immédiate), et le site web. Ces trois canaux sont toujours là en 2020. Ce qui a changé, c’est juste l’échelle – et le fait qu’aujourd’hui, si la livraison n’est pas trackée sous 48h, les clients paniquent. Antoine Bolze le dit avec une ironie tranquille : avant, une semaine de délai, personne ne s’inquiétait. Les fondateurs de la génération DNVB suivante ont hérité de ces standards qu’ils ont eux-mêmes contribué à créer.

Shanty Biscuits : lancer une marque e-commerce par accident, puis trouver son identité 4 ans plus tard

Shanty Baehrel n’avait pas prévu de monter une boîte. Pour ses 24 ans, on lui offre un lot d’accessoires de cuisine. Dans le lot, un tampon à biscuits avec marqué : « Approuvé par le chef ».

«Je me suis dit c’est marrant d’avoir un message sur un biscuit mais approuvé par le chef, c’est nul. S’il y avait eu un message plus drôle, j’aurais pu les offrir à quelqu’un. Et c’est ce que je me suis dit – ce serait génial de pouvoir offrir des biscuits avec des messages personnalisés. J’ai vu que ça existait pas et je me suis dit : vas-y, je vais le faire pour le fun.»

Voilà. Pas de pitch, pas de business plan. Un emporte-pièce à lettres commandé sur internet, une cuisine, et un site mis en ligne en douce – sans en parler à personne pour éviter les conseils non sollicités.

Les premières ventes viennent des mariages. Shanty l’avait identifié comme une niche évidente – elle avait des copines qui se mariaient, elle savait qu’il y avait une demande. L’avantage tactique : une commande de mariage, c’est 100 à 300 biscuits d’un coup. Et tous les invités voient le produit. Seth Godin appellerait ça un « idée virus » – les early adopters contaminent leur entourage. Shanty, elle, dit juste qu’elle voulait vendre plus facilement. (La nuance est réelle, et elle est honnête là-dessus : elle n’avait pas pensé à l’effet bouche-à-oreille en termes stratégiques.)

Pour développer une DNVB à succès, le vrai enjeu n’est souvent pas le lancement – c’est ce qui se passe dans les 18 mois qui suivent. Shanty le prouve à sa façon.

Le post Instagram qui a tout changé – et qui n’était pas prévu

Quatre ans. C’est le temps qu’il a fallu à Shanty Biscuits pour trouver sa vraie voix sur Instagram. Quatre ans à accumuler 4 000 abonnés – ce qui, pour être honnête, c’est vraiment peu. Le compte mélange selfies à la plage et photos de biscuits, sans ligne éditoriale, sans stratégie. Shanty le reconnaît sans fard : il n’y avait rien de pensé.

Le déclic arrive en 2017. Une cliente envoie un message sur Facebook : elle veut larguer son copain, elle vient de découvrir les biscuits, elle commande des biscuits avec « je te quitte » dessus.

«Nous dans l’équipe, on est un peu sarcastique. Donc on était là – ouais, elle aurait dû aller encore plus loin et mettre un autre truc du genre « je te quitte connard ». Et je me suis dit : vas-y, je vais le faire pour Instagram.»

Ce premier biscuit produit spécialement pour Instagram – pas pour une commande client, pas pour un shooting commercial, juste pour le compte – génère 3 000 likes. Le compte tourne habituellement à 500. Des blogs reprennent le post. Il y a un micro-buzz autour du concept « comment larguer son mec avec un biscuit ».

Ce qui m’agace dans la plupart des articles sur le community building, c’est qu’ils décrivent ce type de moment comme le résultat d’une stratégie. Ici, ce n’est clairement pas ça. C’est Shanty qui réagit à une commande bizarre avec son humour naturel – et qui comprend, après coup, que c’est ça l’identité du compte. Des situations du quotidien, inattendues, avec un biscuit dedans. Pas « je t’aime », pas « bonne fête maman ». Quelque chose qui polarise un peu, qui fait sourire, qui se partage.

Shanty Biscuits est passée de 4 000 abonnés à une communauté significative – principalement féminine – à partir de ce pivot éditorial. Et les stories Instagram arrivent à peu près au même moment, ce qui n’est pas anodin : le format renforce exactement le type de contenu spontané et sarcastique qu’elle avait trouvé.

Pour lancer une marque e-commerce avec une communauté durable derrière, le timing éditorial compte autant que le timing produit. Mais la plupart des gens font l’inverse : ils réfléchissent pendant des mois à leur identité de marque avant de poster quoi que ce soit. Shanty a posté pendant 4 ans avant de comprendre qui elle était. Ce n’est pas un conseil – c’est un constat.

Ce que Bobbies et Shanty Biscuits ont vraiment en commun

En surface, rien. Une marque de chaussures parisienne fondée par deux anciens stagiaires de banque. Une créatrice de biscuits personnalisés qui bossait dans sa cuisine le soir. Des marchés différents, des époques légèrement différentes, des trajectoires incomparables.

Mais il y a trois patterns qui reviennent dans les deux cas, et qui méritent qu’on s’y arrête.

Premier pattern : le produit était personnel avant d’être commercial. Antoine et Alexis cherchaient le mocassin qu’ils ne trouvaient pas sur le marché à un prix raisonnable. Shanty voulait offrir des cadeaux drôles qu’elle ne trouvait nulle part. Dans les deux cas, le « client idéal » initial, c’était eux-mêmes. Ce n’est pas une garantie de succès – mais c’est une protection contre le produit générique.

Deuxième pattern : le réseau personnel a servi de premier levier, sans en avoir honte. Facebook en 2010, blogueuses en 2013 (Shanty avait lu un article sur une marque américaine qui envoyait des produits à des influenceuses – le mot n’existait pas encore en France – et elle avait tout simplement reproduit le schéma). Ce n’est pas du growth hacking. C’est juste utiliser ce qu’on a sous la main.

Troisième pattern – et c’est celui qu’on oublie toujours : aucun des deux n’avait un site parfait au moment du lancement. Le site de Bobbies a été mis en ligne en urgence la nuit précédant la parution dans Métro. Le site de Shanty faisait sourire ses équipes quand elles le revoyaient des années plus tard. Lancer une marque e-commerce avec un site imparfait, c’est mieux que ne pas lancer du tout. C’est banal à dire. Mais les deux fondateurs en parlent avec le même mélange de honte rétrospective et de fierté.

Reste une question que l’épisode ne tranche pas vraiment : est-ce que ces deux histoires sont reproductibles aujourd’hui ? Les mécaniques Facebook de 2010 n’existent plus. Le marché du cadeau personnalisé est saturé. Ce qu’est réellement une DNVB a évolué depuis la génération Bobbies. Mais ce qui reste constant, c’est la logique : trouver un premier groupe de personnes qui veut vraiment le produit, pas un grand marché hypothétique. Les deux fondateurs ont fait ça naturellement. Sans le formaliser. Et peut-être que c’est justement pour ça que ça a marché.

Les trois choses concrètes à retenir pour lancer une marque e-commerce aujourd’hui

Pas de liste exhaustive. Juste ce que ces deux histoires disent clairement, sans que personne le formule vraiment dans l’épisode.

D’abord, le canal de distribution initial n’est pas le canal définitif – mais il structure tout. Bobbies a commencé par une vente privée physique, puis les grands magasins, puis le web. L’ordre compte : chaque étape a validé la suivante et donné une crédibilité que le pure player web seul n’aurait pas donnée aussi vite. Si vous lisez ça en vous demandant comment créer une boutique Shopify, sachez que la question du canal physique reste entière même si votre site est parfait.

Ensuite, l’identité éditoriale arrive après – pas avant. Shanty Biscuits a trouvé sa vraie ligne éditoriale au bout de 4 ans. Ce n’est pas un échec de planification. C’est le temps qu’il faut pour observer ce qui résonne, ce qui tombe à plat, ce qui vous ressemble vraiment. La plupart des articles sur le brand building laissent entendre qu’il faut tout définir avant de commencer. C’est faux, ou en tout cas c’est pas ce que montre cette histoire.

Enfin – et c’est la chose la plus contre-intuitive – les deux marques ont bénéficié d’une couverture presse qu’elles n’avaient pas vraiment planifiée. Le dossier de presse de Bobbies envoyé à un listing sans grande conviction. Les blogueuses contactées par Shanty avec un message direct et sans contrepartie demandée. La logique est la même : proposer quelque chose d’intéressant aux bonnes personnes, sans sur-engineerer le processus. Ce qui est un peu décourageant si on cherche une méthode reproductible. Et un peu libérateur si on arrête de chercher la méthode parfaite.

Pour aller plus loin sur les modèles de rétention et de croissance long terme, l’épisode avec le système d’abonnement de SPRiNG donne une autre perspective – celle d’une marque qui a réfléchi dès le départ à ce qui se passe après le premier achat.

Questions fréquentes

Comment lancer une marque e-commerce sans budget publicitaire ? +
Bobbies a vendu 500 paires le premier jour en 2010 uniquement via un groupe Facebook et le réseau personnel des fondateurs. Shanty Biscuits a envoyé des biscuits gratuits à 10 blogueuses sans rien demander en retour. Les deux approches reposent sur la même logique : activer un réseau existant avant de penser à acheter de la visibilité. Ce n'est pas forcément reproductible à l'identique aujourd'hui - les mécaniques Facebook de 2010 ont disparu - mais le principe de trouver ses premiers clients dans son entourage direct reste valide.
Faut-il avoir un site parfait pour lancer une marque e-commerce ? +
Non. Bobbies a lancé son site en urgence la nuit précédant une parution presse. Shanty Baehrel avoue que ses premiers sites lui font honte aujourd'hui. Dans les deux cas, lancer imparfaitement a mieux servi la marque qu'attendre d'avoir tout prêt.
Qu'est-ce qu'une DNVB et en quoi Bobbies en est un exemple ? +
Une DNVB - Digital Native Vertical Brand - est une marque née sur le web qui contrôle l'ensemble de sa chaîne de valeur, de la production à la relation client. Bobbies est l'une des premières DNVB françaises : fondée en 2010, elle a d'abord vendu en ligne et via des ventes privées avant d'ouvrir des boutiques physiques. La marque a gardé cette logique de distribution multicanale depuis ses débuts.
Comment trouver ses premiers clients quand on lance une marque e-commerce ? +
Antoine Bolze de Bobbies a utilisé son réseau social direct - amis d'amis sur Facebook - et un événement physique. Shanty Baehrel a ciblé les mariages comme premier marché de niche, une commande de mariage représentant 100 à 300 biscuits et exposant le produit à tous les invités. Dans les deux cas : commencer par un groupe précis plutôt que viser un marché large.
Combien de temps faut-il pour construire une communauté Instagram en partant de zéro ? +
Shanty Biscuits a mis 4 ans pour trouver sa vraie ligne éditoriale sur Instagram - passant de 4 000 abonnés sans croissance notable à une communauté active après un post viral en 2017. Ce n'est pas décourageant, c'est juste la réalité : l'identité éditoriale se construit souvent par expérimentation, pas par planification.
Lancer une marque e-commerce en 2024 est-il plus difficile qu'en 2010 ? +
D'un côté, les outils sont beaucoup plus accessibles - créer un site e-commerce en 2024 est infiniment plus simple qu'en 2010. De l'autre, la concurrence est incomparablement plus dense et les attentes des consommateurs en matière de délais de livraison et d'expérience client ont explosé. Bobbies livrait en une à trois semaines sans que personne ne s'inquiète. Aujourd'hui, 48h sans notification de livraison génère des emails de réclamation.

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