effet dunning-kruger

[Best Episode] Compétence et Incompétence – Episode 112

Épisode diffusé le 26 mai 2025 par Estelle Ballot

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L’effet dunning-kruger, c’est l’histoire d’un type qui attaque deux banques en 1995, le visage enduit de jus de citron, convaincu d’être invisible aux caméras de surveillance. Persuadé. Serein. Les policiers qui l’arrêtent doivent se pincer. Lui, non. Deux psychologues de Cornell, David Dunning et Justin Kruger, travaillaient justement sur son cas – et ils ont compris que cet homme n’était pas fou. Il illustrait quelque chose de profondément humain : l’incapacité à mesurer sa propre incompétence.

Darwin l’avait formulé bien avant eux. « L’ignorance engendre la confiance en soi plus fréquemment que ne le fait la connaissance. » On est en 1871. L’effet dunning-kruger, lui, date de 1999. Mais l’idée, elle, est vieille comme le monde.

Ce qui rend ce biais cognitif intéressant – vraiment intéressant, pas juste anecdotique – c’est qu’il touche tout le monde. Vous. Moi. Les CMO qui ont lu trois articles sur le brand purpose et qui refont la stratégie globale le lendemain. Les entrepreneurs qui ont regardé un webinaire sur le growth hacking et qui pensent avoir tout compris à la psychologie humaine. Et surtout, surtout, les réseaux sociaux – mais on y reviendra.

Estelle Ballot, fondatrice du Podcast du Marketing, en a fait l’un de ses épisodes les plus écoutés. Et en l’écoutant, j’ai réalisé que ce biais méritait mieux qu’une définition Wikipedia. Il mérite qu’on regarde en face comment il fonctionne, et ce qu’on en fait concrètement – en tant que manager, freelance, ou simplement humain qui apprend des trucs.

Ce que l’effet dunning-kruger dit vraiment – pas la version simplifiée

La plupart des gens résument l’effet dunning-kruger à « les nuls se croient bons ». C’est vrai. Mais c’est seulement la moitié de l’histoire.

La courbe complète ressemble à ça. Au départ, vous découvrez un sujet. Votre sentiment de compétence monte en flèche. Très vite. Trop vite. Vous venez de lire une fiche Wikipedia sur les léopards – exemple réel utilisé par Estelle Ballot pour décrire sa fille en CE2 – et vous êtes convaincu de pouvoir partir vivre avec eux dans la savane.

« Manon doit réaliser un exposé sur les léopards. Autant vous dire que là tout de suite, elle pense qu’elle est une experte absolue des léopards puisque Manon a passé une partie de l’après-midi à lire la fiche Wikipédia des léopards. »

C’est ça, le pic. Et c’est là que ca coince vraiment.

Parce que juste après ce pic, si vous continuez à creuser le sujet, la courbe s’effondre. Brutalement. Vous réalisez l’étendue de ce que vous ne savez pas. La confiance s’évapore. C’est la vallée de l’humiliation – certains appellent ça la « vallée du désespoir ». Manon revient voir sa mère : « Maman, je suis nulle en léopard, j’y connais vraiment rien. » Et elle a raison.

Mais il y a une troisième phase. Si vous persistez, si vous traversez la vallée au lieu de faire demi-tour, vous remontez progressivement vers un vrai niveau d’expertise. Pas le sentiment d’expertise du début – la compétence réelle. Celle qui s’accompagne, paradoxalement, d’une bonne dose d’humilité.

Et c’est là que le corollaire du biais devient fascinant : les experts véritables ont tendance à sous-estimer leur niveau. Parce qu’ils savent la montagne qu’il reste à gravir.

Le corollaire qu’on ne cite jamais : pourquoi les vrais experts doutent

Retournons la question. Si les débutants se surestiment, qu’est-ce qui se passe de l’autre côté de la courbe ?

Les personnes les plus qualifiées sur un sujet ont tendance à sous-estimer leur compétence. Pas par fausse modestie (ce qui m’agace, d’ailleurs, c’est quand on confond les deux). Mais parce qu’elles ont une vision précise et étendue du domaine – et donc de tout ce qu’elles ne maîtrisent pas encore.

« Ceux qui maîtrisent, en fait, savent qu’un sujet est extrêmement complexe. Donc, cet effet Dunning-Kruger finalement, on peut le voir sous deux angles ou peut-être sous deux étapes. »

Voilà. Dit comme ça, ça a l’air simple.

Mais les implications pratiques sont sérieuses. Un expert qui hésite, qui nuance, qui dit « ça dépend » – il peut sembler moins crédible en entretien qu’un débutant qui répond avec aplomb à tout. C’est un vrai problème de recrutement. Et c’est un vrai problème de communication professionnelle.

J’ai vu ca des dizaines de fois dans le monde du marketing digital : des consultants juniors qui vendent la lune avec une confiance absolue, face à des experts seniors qui hedgent chaque affirmation. Le client, souvent, choisit le junior. L’effet dunning-kruger joue aussi sur la perception externe – pas seulement sur l’auto-évaluation.

Ce qui m’amène à une question ouverte : est-ce qu’on forme les gens à communiquer leur expertise avec confiance, ou est-ce qu’on les laisse se débrouiller avec leurs doutes ?

Sur LinkedIn et les réseaux sociaux, l’effet dunning-kruger est une feature, pas un bug

Quelques secondes. C’est le temps de vie moyen d’un post LinkedIn avant qu’il disparaisse dans l’algorithme. Deux jours maximum pour une vidéo bien distribuée.

Estelle Ballot pointe quelque chose de redoutablement juste sur ce point :

« Les réseaux sociaux, ce sont des médias de l’immédiateté, hein. On travaille vraiment sur quelque chose qui se passe maintenant, dans 2 heures, dans 2 jours ou dans 2 semaines, le post, la vidéo que vous avez vu sur un réseau sera morte, n’existera plus. Donc, on est vraiment sur de l’immédiateté. »

C’est exactement le problème.

Sur les réseaux, on n’a jamais le temps d’atteindre la deuxième phase de la courbe – la chute, la prise de conscience de son ignorance. On reste bloqué sur le pic initial, le moment où on a lu trois articles sur un sujet et où on pense avoir la solution définitive. Et on la poste. Avec assurance. Avec des bullet points.

Du coup, LinkedIn est structurellement un amplificateur de l’effet dunning-kruger. Pas parce que les gens sont idiots – parce que le format le favorise. L’immédiateté, la pression du contenu permanent, la récompense algorithmique de la prise de position tranchée : tout pousse vers le pic de surconfiance.

Et les vrais experts, eux, postent moins. Ou postent des trucs nuancés qui font moins d’engagement. Cercle vicieux. (Ce qui explique, au passage, pourquoi certains des meilleurs professionnels que je connais sont quasi-absents des réseaux.)

Si vous voulez construire une stratégie marketing qui attire les bons clients, commencer par comprendre ce biais vous évitera de vous positionner comme expert d’un domaine où vous n’avez fait que survoler la surface.

L’effet dunning-kruger en management : recruter autrement

Concrètement, qu’est-ce qu’on fait avec ca quand on manage des équipes ?

La première réaction – la mauvaise – c’est d’utiliser la connaissance de ce biais comme outil de jugement. « Toi, t’es en phase 1, t’es arrogant, t’as rien compris. » Non. Ca ne sert à rien. Et c’est un peu condescendant.

La deuxième approche – la bonne – c’est de comprendre où en est chaque personne sur la courbe et d’adapter l’accompagnement.

Un candidat en entretien qui déborde de confiance sur un sujet : est-ce qu’il est vraiment compétent, ou est-ce qu’il est sur le pic ? La différence se voit dans les questions de détail. Demandez-lui les limites de sa méthode. Demandez-lui ce qu’il ne sait pas faire. La personne sur le pic aura du mal à répondre. Celle qui a traversé la vallée et remonté aura une liste précise.

Et pour les collaborateurs déjà en poste ? L’enjeu, comme le souligne Estelle Ballot, c’est de soutenir ceux qui sont dans la vallée – pas de les abandonner parce qu’ils ont « perdu confiance ». Cette chute de confiance est un signal positif : ca veut dire que la personne a commencé à vraiment apprendre. C’est là que le développement des soft skills prend tout son sens – accompagner quelqu’un à traverser la vallée du désespoir demande autant de compétences relationnelles que techniques.

Le rôle d’un CEO ou d’un manager n’est pas de repérer les incompétents pour les écarter. C’est de les aider à remonter la pente.

Solopreneur : l’effet dunning-kruger frappe différemment quand on est seul

Trente secondes après avoir regardé un webinaire sur le personal branding, vous redesignez votre positionnement. Ça vous parle ?

Les entrepreneurs et solopreneurs ont un rapport particulier avec l’effet dunning-kruger. La curiosité – cette caractéristique commune à presque tous les indépendants – les expose plus fortement au pic de surconfiance. On apprend en permanence. On découvre en permanence. Et à chaque nouvelle découverte, on remonte au sommet de la courbe sur ce nouveau sujet.

Le problème, c’est que ca peut pousser à des décisions prématurées. Lancer un service avant de maîtriser le sujet. Pivoter sa stratégie sur la base d’un article lu la veille. Investir dans une technique de « growth marketing » qu’on vient de découvrir – et là, clairement, les dégâts peuvent être coûteux.

« Réfléchissez-y 2 minutes, très probablement, vous vous êtes intéressé à la dernière technique de grosse marketing et en 2 secondes, vous aviez l’impression d’avoir tout compris à la psychologie humaine. Eh bien, non, très probablement, ça n’était pas le cas. »

Ce qu’il faut retenir – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand je me suis lancé – c’est que la curiosité est une force, mais seulement si elle s’accompagne d’un mécanisme de frein. Garder un pied sur le frein avant de se jeter dans un nouveau projet. Pas pour ne rien faire – mais pour se demander honnêtement : est-ce que je suis sur le pic de la courbe, ou est-ce que j’ai vraiment traversé la vallée ?

Les défis spécifiques du solopreneur rendent cette auto-évaluation encore plus difficile : sans équipe, sans regard extérieur, le biais s’auto-alimente.

Et si vous êtes dans cette phase où vous doutez de tout, où vous avez l’impression de ne rien savoir – bonne nouvelle. Vous êtes probablement en train d’apprendre vraiment. Ce n’est pas agréable. Mais c’est le chemin.

Ce que l’effet dunning-kruger dit sur l’apprentissage en 2025

Un point concret, pour finir ce tour de table.

Se former, c’est long. C’est inconfortable. Et c’est délibérément contre-intuitif dans un environnement qui valorise la rapidité, les « hacks », les résultats en 90 jours. L’effet dunning-kruger, en creux, est une plaidoirie pour la formation sur le moyen et long terme.

Estelle Ballot le dit avec une franchise qui m’a plu :

« C’est quand même plus facile finalement de rester ignorant que d’apprendre des choses. D’apprendre des choses, ça ne nous fait pas nous sentir vraiment très très bien hein puisque juste après avoir eu le sentiment de surpuissance, on comprend très très vite qu’on ne connaît pas grand-chose. »

Voilà. C’est honnête.

Apprendre fait mal. Pas physiquement – mais le passage de « je suis expert » à « je ne sais rien » est un choc réel pour l’ego. Et beaucoup de gens s’arrêtent là. Ils préfèrent rester sur le pic, ne pas creuser, garder l’illusion de compétence. C’est humain. C’est compréhensible. Et c’est une impasse professionnelle.

Ceux qui traversent la vallée et remontent – ce sont eux qui finissent par avoir une expertise réelle. Et cette expertise, paradoxalement, les rend plus humbles que le débutant arrogant du début. Boucle bouclée.

L’effet dunning-kruger n’est pas une malédiction. C’est une carte du territoire. Savoir où vous en êtes sur la courbe change radicalement la façon dont vous prenez vos décisions – en management, en solo, et même face au syndrome de l’imposteur qui, lui, est souvent l’exact opposé du problème.

La question, en pratique : sur quels sujets êtes-vous en ce moment sur le pic – et est-ce que vous le savez ?

Questions fréquentes

C'est quoi l'effet dunning-kruger en résumé ? +
L'effet dunning-kruger est un biais cognitif décrit par les psychologues David Dunning et Justin Kruger en 1999. Il montre que les personnes peu compétentes sur un sujet tendent à surestimer leurs capacités, tandis que les experts ont tendance à sous-estimer les leurs. La courbe suit trois phases : un pic de surconfiance au début, une chute brutale quand on réalise l'étendue de son ignorance, puis une remontée progressive vers une vraie expertise.
Comment repérer l'effet dunning-kruger chez un collaborateur ou lors d'un recrutement ? +
En entretien, demandez au candidat les limites de sa méthode ou ce qu'il ne sait pas faire sur le sujet. Une personne sur le pic de surconfiance aura du mal à répondre précisément. Quelqu'un qui a vraiment appris et traversé la vallée du désespoir donnera une liste précise et nuancée. La confiance excessive sur des sujets complexes est souvent un signal d'alerte, pas un atout.
L'effet dunning-kruger concerne-t-il aussi les solopreneurs et freelances ? +
Oui, et peut-être plus que les autres. Les indépendants ont souvent une forte curiosité et apprennent en permanence sur des sujets nouveaux, ce qui les expose régulièrement au pic de surconfiance. Le risque concret : lancer un service ou investir dans une technique avant d'avoir vraiment maîtrisé le sujet. Garder un mécanisme de frein conscient est essentiel.
Pourquoi les réseaux sociaux amplifient-ils l'effet dunning-kruger ? +
Parce que les réseaux sociaux fonctionnent sur l'immédiateté. Un post vit 48 heures. On n'a pas le temps d'atteindre la deuxième phase de la courbe - la prise de conscience de son ignorance. On reste bloqué sur le pic initial et on publie des avis tranchés sur des sujets qu'on vient à peine d'effleurer. L'algorithme récompense les prises de position fortes, ce qui aggrave le phénomène.
Comment sortir de l'effet dunning-kruger ? +
En acceptant la vallée du désespoir plutôt qu'en faisant demi-tour. Quand vous avez l'impression de ne rien savoir sur un sujet que vous pensiez maîtriser, c'est un signe positif : vous avez commencé à vraiment apprendre. La sortie passe par la persistance, la formation sur le moyen terme, et l'acceptation que l'expertise réelle prend du temps - souvent des années.
Quelle différence entre l'effet dunning-kruger et le syndrome de l'imposteur ? +
Ce sont deux phénomènes opposés. L'effet dunning-kruger touche les débutants qui se surestiment. Le syndrome de l'imposteur touche souvent les experts qui se sous-estiment et doutent de leur légitimité malgré un niveau réel de compétence élevé. Connaître les deux biais aide à mieux lire ses propres réactions face à l'apprentissage et à la prise de responsabilité.

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