Quand Arthur Auboeuf parle de créer une communauté, il commence toujours par dire ce que ce n’est pas. Pas des codes promo. Pas des ads. Pas un funnel déguisé avec un logo dessus. Et franchement, ça fait du bien d’entendre ça – parce que la plupart des articles sur le sujet partent dans l’autre sens dès la deuxième ligne. Arthur, lui, a commencé à 16 ans. Sa première communauté sur Facebook permettait aux gens de raconter leurs pires anecdotes sexuelles de façon anonyme. Plusieurs millions d’abonnés. Ensuite une douzaine de millions d’abonnés sur différentes verticales – humour, culture générale, musique. Et aujourd’hui il pilote la croissance de Time for the Planet sur LinkedIn, 115 000 abonnés et 30 000 actionnaires actifs en un an et demi, zéro euro de pub. Il était l’invité de Caroline Mignaux dans l’épisode 43 de Marketing Square, et ce qu’il a raconté mérite qu’on prenne le temps de le décortiquer vraiment.
Le why avant tout – et arrêtez de l’oublier
Commençons par où ça plante en général. Les marques veulent créer une communauté mais elles commencent par choisir le canal. Discord ou Circle ? Groupe Facebook ou newsletter ? C’est mettre la charrue avant les bœufs. Arthur pose une règle simple : avant tout outil, avant tout contenu même, il faut le why. La croyance commune. Ce qui rassemble les gens autour de quelque chose de plus grand qu’un produit.
Ce n’est pas un concept abstrait. Pour Time for the Planet, la croyance tient en une phrase : l’écologie doit se marier avec l’économie. Court. Clair. Clivant dans le bon sens du terme. Les gens qui partagent cette vision se reconnaissent immédiatement dans le projet. Et ceux qui ne la partagent pas… bah, ce n’est pas leur communauté. C’est ça aussi, un why fort.
Une communauté, c’est pas des codes promo, c’est pas des ads qu’on va payer, c’est vraiment des choses humaines à la base.
Dit comme ça, ça a l’air simple. Et pourtant 90 % des marques que je vois tentent exactement l’inverse – elles construisent d’abord leur stack d’outils, ensuite elles cherchent quoi raconter.
Arthur insiste sur la sémantique. Chaque mot renvoie un imaginaire collectif. Si tu arrives à trouver les bons mots qui déclenchent cet imaginaire chez un maximum de personnes, la communauté se crée presque naturellement. Ce travail-là – enfin, c’est celui que j’aurais voulu qu’on me décrive plus tôt – est souvent bâclé parce qu’il ne ressemble à rien de marketable. C’est de la philosophie d’entreprise, pas du growth hacking. Et pourtant c’est le fondement.
Créer une communauté sans budget : le bouche à oreille comme moteur principal
60 %. C’est la part du trafic que représente le bouche à oreille pour la plupart des marques selon Arthur. Plus que tous les canaux d’acquisition réunis. Et c’est souvent le dernier truc sur lequel les équipes marketing passent du temps – parce que ça ne se mesure pas facilement dans un dashboard.
Le vrai démarrage d’une communauté, c’est ça : aller chercher 100 personnes qui t’aiment vraiment. Pas 1 000 qui t’aiment un petit peu. La formule vient à la base de Paul Graham chez YCombinator, Arthur le précise lui-même. Mais l’idée est centrale. Tu ne peux pas scaler l’attention à 1 million de personnes en partant de zéro. Tu peux, par contre, créer un noyau dur de 100 ambassadeurs convaincus – et eux, ils vont le faire à ta place.
Ce qui m’a frappé dans cet épisode, c’est la logique d’algorithme qui se cache là-dedans. Quand tu as une petite communauté et que tu t’impliques vraiment avec elle – réponses aux commentaires, messages privés, interactions – ton taux d’engagement explose proportionnellement à ta visibilité. Les plateformes lisent ça comme du contenu de qualité. Et elles te donnent plus de portée. Tu n’as pas hacké l’algorithme avec un outil. Tu as hacké l’algorithme en étant humain. (Ce qui est assez ironique, si on y pense.)
Pour aller plus loin sur les mécaniques d’algorithme, notamment sur LinkedIn, l’article sur les 4 actions qui font remonter dans le fil d’actualité LinkedIn donne des clés très concrètes.
Les haters, on les invite au restaurant
Nicolas, l’associé d’Arthur chez Time for the Planet, a payé des repas à plusieurs haters. Pour de vrai. Pas comme exercice de relations presse. Parce que Time for the Planet considère que les commentaires négatifs, si ton post fait 100 000 vues, sont vus par 10 000 personnes. Et ces 10 000 personnes peuvent être influencées.
Si tu désamorces les haters un par un en leur expliquant et en faisant comprendre ce que tu fais, parce que souvent c’est juste des quid pro quo avec les réseaux sociaux, bah en fait c’est hyper efficace.
C’est exactement le problème. On pense que ne pas répondre à un troll, c’est la stratégie safe. Mais le silence laisse le terrain libre. Arthur renverse la logique : chaque hater désamorcé devient potentiellement quelqu’un qui comprend le projet, voire qui l’embrasse.
Il y a une nuance importante ici – et Arthur la pose clairement. Être clivant peut fonctionner, mais seulement quand le clivant est aligné avec le why. Une marque qui essaie d’être clivante pour créer du débat et de l’engagement, sans que ça corresponde à une vraie croyance, prend un risque réel de bad buzz. La différence entre les deux ? L’authenticité de la posture. Sur ce sujet, le piège de l’authenticité en marketing vaut vraiment le détour – c’est une tension que beaucoup de marques ne voient pas venir.
Le contenu comme carburant – et la névrose comme outil de travail
Arthur a dit un truc que j’ai noté deux fois. Quand il gérait ses communautés de plusieurs millions d’abonnés sur Facebook, il a fait un test un jour : aligner parfaitement ses textes, faire des lignes de même longueur, des paragraphes visuellement géométriques. Résultat : +40 % d’engagement du jour au lendemain.
J’ai augmenté de 40 % mon engagement du jour au lendemain. Donc c’était juste drastique et ça a tout changé. À partir de ce jour-là, je me suis rendu compte que il fallait être un psychopathe quand on crée du contenu.
Voilà. Un test, un chiffre, une conclusion radicale.
L’explication qu’il donne est étrange et fascinante : nos cerveaux sont névrosés. On trouve beau ce qui est géométrique parce que ça représente l’opposé de la nature organique. Steve Jobs l’avait compris. Nos contenus doivent être traités comme des objets visuels – pas seulement des textes. Ça change tout dans la façon d’approcher la création de communauté : le fond compte, mais la forme conditionne si le fond sera lu.
Si tu bosses tes visuels et que tu veux aller plus loin sur ce point, les 5 astuces pour faire de meilleurs visuels de Margaux Cottet sont un bon complément pratique – notamment pour les créateurs qui partent de zéro.
Mais le contenu seul ne suffit pas. Ce qui rend le contenu puissant dans une logique de communauté, c’est qu’il devient le vecteur de la croyance. Les membres vont chercher du contenu pour le diffuser, pour porter le message plus loin. Donc le contenu doit être beau, oui – mais il doit surtout être partageable. Ça conditionne toute la mécanique de cooptation derrière.
Transformer des membres en ambassadeurs : la méthode Tupperware de Time for the Planet
Pour créer une communauté qui grandit sans toi à temps plein, il faut que les membres deviennent des ambassadeurs autonomes. Et pour ça, Arthur a une conviction forte : il faut zéro effort côté membre.
L’idée paraît simple. Elle est en réalité contre-intuitive pour beaucoup d’équipes marketing. On suppose que les gens savent poster sur LinkedIn. On suppose qu’ils savent télécharger une image, trouver le bon format, écrire une légende. Mais :
- Seulement 1 % des gens postent activement sur les réseaux sociaux.
Le reste consomme. Passif. Donc si tu veux que des membres postent pour toi, tu dois leur préparer tout le parcours – la description pré-rédigée, l’image stockée au bon endroit, un Loom qui montre étape par étape comment faire. Arthur appelle ça le système Tupperware : des conférences clé en main que les associés de Time for the Planet peuvent animer eux-mêmes, avec le déroulé complet, la démo vidéo, un jeu de questions-réponses intégré pour ne pas risquer de dire des bêtises.
Le résultat ? Time for the Planet a 7 000 « employés » sur LinkedIn – en réalité des actionnaires qui ont indiqué l’entreprise comme lieu de travail sur leur profil. Quand un contenu sort, LinkedIn notifie ces 7 000 personnes. C’est ça, le hack : pas un outil tiers, pas un bot. Une mécanique humaine qui utilise les règles de la plateforme à son avantage. (Et ça ne coûte rien.)
Cette logique d’ambassadeurs autonomes rejoint ce que d’autres ont exploré dans des contextes différents – la communauté comme levier d’hypercroissance chez Spendesk, par exemple, ou encore les modèles de monétisation de communauté qui émergent chez les créateurs indépendants.
Ce que personne ne dit vraiment sur créer une communauté : c’est du temps, pas des outils
Arthur a une formule que j’aime bien : une communauté, c’est toujours exponentielle. Travail très assidu au démarrage, puis ça prend – mais faut être encore là quand ça prend.
C’est honnête. Et c’est rare d’entendre quelqu’un dire ça clairement dans un podcast marketing, où la tendance est plutôt à vendre l’idée que trois outils bien choisis et un bon calendrier éditorial suffisent. Non. Ce que Time for the Planet a fait en un an et demi – 30 000 actionnaires, 115 000 abonnés LinkedIn sans pub – c’est le résultat de vraies heures passées à répondre à des commentaires, à appeler des haters, à filmer des Looms pédagogiques pour que les membres sachent exactement quoi faire.
Il faut pas mentir aux gens. Une communauté c’est du temps et une communauté c’est toujours exponentielle. C’est toujours un travail très très assidu au démarrage et ensuite ça prend.
La limite réelle de cette approche ? Elle ne scale pas facilement si tu es seul. Arthur le dit indirectement quand il parle de former des équipes d’associés qui se relaient pour répondre aux commentaires. À un moment, la communauté nécessite une communauté pour la gérer. C’est un paradoxe, mais c’est logique.
Et pour que le contenu produit dans cette dynamique aille plus loin, l’engagement LinkedIn mérite qu’on comprenne vraiment pourquoi la fonction Partager est une escroquerie – parce que les mécanique de portée sur la plateforme sont souvent contre-intuitives.
Le meilleur conseil qu’Arthur a reçu sur le sujet ? Sois empathique. Il l’illustre avec l’anecdote du CEO de Tinder qui répondait aux critiques en expliquant que Tinder était la seule appli de rencontre qui imitait vraiment la vraie vie : d’abord le physique, ensuite les intérêts communs, ensuite la conversation. Le digital qui marche, c’est le digital qui reproduit les mécaniques humaines réelles. Pas de raccourci. Pas d’impasse.
Bref. Si tu veux créer une communauté qui tient dans la durée, oublie le toolkit pendant les trois premiers mois. Travaille ton why jusqu’à ce qu’il tienne en une phrase que n’importe qui comprend. Trouve tes 100 premières personnes. Réponds à tout le monde. Et prépare-toi à y passer beaucoup plus de temps que ce que tous les articles de blog sur le sujet laissent entendre – y compris celui-ci.











