lancer une startup d2c

#112 – Faire 6M€ de CA en 2 ans dans le marché ultra-concurrentiel des vélos électriques avec Amélie Guicheney, Co-Founder & CEO @GAYA (1/2)

Épisode diffusé le 29 janvier 2024 par Danilo Duchesnes

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Lancer une startup d2c dans le marché des vélos électriques – l’un des plus encombrés d’Europe – et faire 6 millions d’euros de chiffre d’affaires en deux ans. Sans expérience entrepreneuriale préalable. En plein Covid. Avec un bébé de quelques mois. Amélie Guicheney, cofondatrice et CEO de Gaia, a fait exactement ça. Et ce qui est intéressant dans son histoire, c’est pas le résultat. C’est la méthode.

Parce que la plupart des fondateurs que j’observe arrivent avec une idée préconçue, un deck de 40 slides et une conviction absolue que leur produit va tout changer. Amélie, elle, est arrivée avec des questions. Et c’est cette différence-là – presque philosophique – qui explique pourquoi Gaia a trouvé son marché aussi vite.

Quand l’envie d’entreprendre précède l’idée

Quinze ans. C’est le temps qu’Amélie a mis entre l’envie de lancer quelque chose et le moment où elle a effectivement sauté. Pas par manque de courage, enfin pas seulement. Plutôt par ce syndrome qu’on connaît tous dans ce milieu : le sentiment de ne pas encore être légitime.

Ce qui a fait basculer les choses, c’est un cocktail assez particulier. Son passage chez Evaneos – marketplace de voyage responsable – où elle a piloté des équipes sur l’offre, la data, le produit et le brand content, lui a construit une colonne vertébrale managériale solide. Puis 2020 arrive, le Covid fracasse le secteur du tourisme, et elle vit de l’intérieur des plans de relance, des plans sociaux, la gestion de crise à vitesse réelle.

« Ma confiance en moi au sein de ce parcours chez Evaneos par les postes que j’ai pu prendre et par les équipes que j’ai pu diriger a grandi. Ça m’a donné un éventail de compétences et de compréhension de ces métiers-là de toute façon à la fois stratégique et opérationnel qui m’ont aidé à prendre conscience de moi. »

Voilà. La crise comme accélérateur de confiance. C’est paradoxal et pourtant c’est souvent comme ça que ça fonctionne.

Il y a eu aussi la naissance de son fils Léo en 2020. Ce changement de focale que décrivent beaucoup de parents-entrepreneurs : on commence à regarder au-delà de soi. À se demander ce qu’on construit, pas juste ce qu’on gagne. Début 2021, départ d’Evaneos avec un plan social. Et là, elle se lance.

Mais sans idée. Et c’est là que ça devient intéressant pour quiconque veut lancer une marque d2c from scratch.

La méthode : rencontrer des gens avant de rencontrer une idée

Des mois d’introspection et de conversations. Pas de pivot. Pas de brainstorming en solo sur un tableau blanc. Juste beaucoup de gens, beaucoup de questions, et un filtre assez précis en tête : un projet à impact écologique, concret, ancré dans le quotidien urbain, accessible au grand public.

C’est comme ça qu’elle croise Jacques Bonneville – via le groupe Movivia, qui deviendra leur premier investisseur. Jacques, c’est un profil rare (ce qui est rare dans le secteur, c’est quelqu’un qui cumule automobile premium ET nouvelles mobilités) : ingénieur automobile de formation, il a notamment lancé Matra, leader des vélos électriques en France dès 2014 avec 20 millions d’euros de CA sur un marché qui en pesait 70. Il a ensuite travaillé sur les scooters électriques chez Peugeot.

Le binôme se forme. Et là, au lieu de filer directement vers la production, ils font quelque chose que beaucoup sautent : une vraie analyse de marché centrée utilisateur.

« On a analysé le marché à la fois d’un point de vue expérience utilisateur, expérience client. On a regardé comment l’expérience client se faisait, c’est-à-dire que concrètement quand tu es un nouvel acheteur qui va acheter un vélo électrique, à quoi est-ce que tu es confronté notamment dans ta recherche online et offline. »

Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais combien de startups font vraiment ça avant de coder leur MVP ou de commander leur premier run industriel ?

Ce qu’ils trouvent : un océan rouge de vélos qui se ressemblent tous. Même positionnement prix, même motorisation, même esthétique vaguement sportive. Et une cible – les familles urbaines – qui n’est adressée par personne de façon sérieuse. Trois insights clients remontent de façon constante dans les entretiens : la modularité (un vélo qui suit toute la journée), la sécurité perçue à bord, et la peur du vol comme frein à l’achat ET à l’usage.

lancer une startup d2c commence par un questionnaire de 10 pages

Prototypes physiques d’abord. Compact et cargo, testés par une cinquantaine de beta-testers recrutés dans leur réseau et via leurs premières campagnes. Mais Amélie voulait aussi quelque chose de plus robuste statistiquement – sans le biais de subjectivité d’un entretien en face-à-face.

Sa solution : une page e-commerce construite façon growth hacking, 1 000 euros de Facebook Ads, et un questionnaire de 10 pages en guise de formulaire de réservation d’essai.

« J’ai mis un peu plus de 1000 € en Facebook Ads. Alors moi je suis pas du tout une star de l’acquisition, faut le savoir. Donc j’ai suivi des cours en ligne pour faire mes toutes premières campagnes et pour essayer de mettre un peu de cohérence là-dedans en faisant différents groupes d’audience et en faisant différents créatifs avec différents messages. »

Résultat : plus de 400 questionnaires remplis. Pour 1 000 euros. Ce qui m’agace dans ce chiffre, c’est qu’on a des boîtes qui dépensent 50 000 euros en études qualitatives et qui sortent avec moins d’insights actionnables que ça.

Les données ont confirmé certaines intuitions – et en ont révélé d’autres. Notamment une surperformance nette sur la cible féminine 35+, sur les urbains et les parents. Un marché qui avait structurellement sous-communiqué vers les femmes. Pour quiconque cherche à comprendre les piliers du growth marketing, cette phase de validation par les données avant toute levée est exactement le type d’actif qui change la conversation avec les investisseurs.

De bout en bout – idée, interviews, prototypes, campagnes de test – Amélie estime le délai à six, neuf mois. Rapide, oui. Mais à condition de travailler 7 jours sur 7.

Un produit conçu contre les peurs, pas pour les specs

Ce qui est intéressant dans l’approche produit de Gaia, c’est qu’ils sont partis des freins – pas des features. Chaque décision technique répond à un obstacle identifié dans les entretiens.

La modularité ? Adressée via deux longueurs de vélo (compact et cargo) qui portent toutes les deux jusqu’à 160 kilos. Le compact peut transporter un deuxième adulte – ce qui est quasiment unique sur le marché. Le cargo, deux ou trois enfants.

La sécurité perçue ? Deux leviers. D’abord la géométrie du vélo : des pneus plus bas qui abaissent le barycentre, inspirés des Mobylettes (oui, les Mobylettes). Un véhicule plus stable chargé qu’à vide. Ensuite la visibilité : grand phare iconique emprunté à l’univers du scooter, clignotants avant-arrière, feu stop, klaxon de scooter. Des clignotants intégrés, c’est pas anodin – ça résout le problème de la personne qui ose pas lâcher le guidon pour indiquer un virage quand elle a deux gamins derrière elle.

La peur du vol ? Un traceur GPS intégré, connecté à une application mobile, avec alarme automatique en cas de suspicion de mouvement et blocage de l’assistance électrique. Dissuasion à deux niveaux : au moment du vol (l’alarme sonne), et après (le vélo devient invendable).

« Moi je me suis fait voler le tout premier prototype de Gaia à la sortie d’un bar dans Paris et je l’ai récupéré trois jours plus tard grâce à ça. »

La preuve par l’usage. C’est exactement le problème des fonctionnalités qui restent sur le papier.

Il faut quand même noter une limite réelle ici : ce type d’approche design-par-les-freins fonctionne très bien quand les insights sont solides. Mais si la phase de recherche utilisateurs est bâclée – et 1 000 euros de Facebook Ads sur 6 semaines, c’est un échantillon, pas une étude longitudinale – tu peux construire un produit parfaitement calibré sur les peurs d’une cible qui n’est finalement pas celle qui achète. Dans le cas de Gaia, la valeur terrain d’Amélie et l’expertise sectorielle de Jacques ont compensé cette limite. Mais c’est pas reproductible à tous les coups.

La levée de fonds comme carburant, pas comme validation

Automne 2021. Prototypes validés, données en main, premier investisseur confirmé : le fonds du groupe Movivia. Et là, deux chantiers simultanés : setuper tous les fondamentaux pour la commercialisation, et lancer la première production industrielle.

Sur le financement, Amélie évoque brièvement la piste Kickstarter – avant de l’écarter. Trop long. Et dans le secteur industriel du vélo, le lead time est brutal : entre un et trois mois d’approvisionnement de pièces en Asie, deux mois d’import maritime, puis assemblage. Tu dois verser des acomptes en amont de chaque étape. Sans cash up front, tu ne démarres pas.

Ce schéma de financement – lever d’abord, vendre ensuite – est à l’opposé du modèle bootstrapé qu’on voit dans d’autres catégories. Certaines marques choisissent de se lancer sans lever de fonds, notamment dans les compléments alimentaires où les MOQ sont plus accessibles. Dans le hardware, c’est rarement une option viable.

Ce qui a rendu la levée possible – et crédible – c’est précisément tout le travail en amont. Pas un concept. Un concept prévalidé, avec des données d’audience, des retours de beta-testers, et une thèse de positionnement documentée. La différence entre pitcher une intuition et pitcher une conviction étayée, c’est souvent là que ça se joue avec les investisseurs.

Ce que le chiffre de 6 millions cache vraiment

2 500 vélos vendus. 6 millions d’euros de CA. En deux ans. Sur un marché où le panier moyen d’un vélo électrique classique tourne autour de 2 000 euros, et celui d’un cargo autour de 4 000 euros.

Ce chiffre est spectaculaire. Mais ce qu’il cache, c’est la densité du travail accompli en amont de la première vente. La recherche utilisateurs, les prototypes, les campagnes de test, la levée, la construction du site e-commerce et du concept store – tout ça en une petite année, avec une équipe réduite. Danilo Duchesnes – qui accompagne Gaia sur Meta avec son agence DHS Digital depuis environ neuf mois au moment de l’enregistrement – parle d’hyper-croissance depuis la prise en main du compte publicitaire. Et il a co-animé un épisode précédent avec Mathieu Mètre, CMO de Gaia, sur la stratégie full funnel mise en place sur Meta pour vendre des vélos à plus de 2 000 euros à des inconnus.

Mais ça, c’est la partie visible. La partie acquisition, les campagnes, les ROAS – tout ça vient après. Ce que cet épisode documente, c’est la phase d’avant. Celle que la plupart des post-mortems de startups oublient de raconter parce qu’elle est moins sexy qu’une levée de série B ou qu’un passage dans les médias.

Et franchement, la plupart des fondateurs passent à côté de cette phase-là – ou la rushent. Amélie, elle, en a fait le socle. La suite – la stratégie d’acquisition, les ambitions sur trois ans – fera l’objet d’un deuxième épisode. Mais si tu veux comprendre comment lancer une startup d2c qui tient la route, c’est ici que tout commence. Pas dans les campagnes Meta.

La vraie question que cet épisode pose – et à laquelle la deuxième partie devra répondre – c’est : est-ce que cette méthode est scalable au-delà des 6 millions ? Ou est-ce que la précision chirurgicale du go-to-market initial devient plus difficile à maintenir quand l’équipe grossit et que les budgets s’emballent ?

Questions fréquentes

Comment lancer une startup d2c sans expérience entrepreneuriale ? +
La méthode d'Amélie Guicheney repose sur une phase d'introspection longue avant même d'avoir une idée. Elle a multiplié les rencontres, défini ses critères (impact, grand public, ancrage urbain) et laissé l'idée émerger des conversations plutôt que de forcer un concept. Lancer une startup d2c sans expérience préalable est possible - mais ça demande de compenser par une rigueur inhabituelle sur la phase de recherche utilisateurs.
Combien coûte une phase de validation produit avant levée de fonds ? +
Dans le cas de Gaia, moins de 1 000 euros en Facebook Ads ont suffi à collecter 400 questionnaires qualifiés. À cela s'ajoutent les coûts de prototypage physique, plus difficiles à chiffrer sans accès aux données internes. Mais l'essentiel, c'est le temps investi - pas le budget publicitaire.
lancer une startup d2c dans le secteur du vélo électrique, c'est encore possible ? +
Le marché est en forte croissance mais très encombré sur le segment classique. Gaia a choisi de cibler les familles urbaines, une niche sous-adressée. La clé : identifier les besoins non couverts (modularité, sécurité perçue, antivol connecté) avant de concevoir le produit. Oui, c'est encore possible - à condition de ne pas attaquer le marché de face.
Pourquoi choisir le modèle d2c plutôt que la grande distribution pour un vélo électrique ? +
Gaia a opté pour le d2c dès le départ, avec un site e-commerce et un concept store. Ce choix leur a donné le contrôle total sur l'expérience client et les données d'acquisition. La grande distribution implique des délais de référencement longs, des marges compressées et une perte de contact direct avec l'acheteur final - ce qui rend la validation des insights utilisateurs beaucoup plus difficile.
Comment pitcher une startup hardware à des investisseurs sans track record de ventes ? +
En arrivant avec des données, pas des projections. Gaia avait des résultats de campagnes Facebook (400 questionnaires pour 1 000 euros), des retours de 50 beta-testers sur les prototypes physiques, et une analyse de positionnement documentée. Ce n'est pas un historique de revenus, mais c'est une preuve de marché. C'est souvent suffisant pour un premier ticket d'un investisseur sectoriel - comme Movivia dans leur cas.
lancer une startup d2c : quelle est la durée réaliste entre l'idée et le premier produit vendu ? +
Dans le cas de Gaia, environ 12 à 18 mois entre les premières conversations et les premières ventes. La phase de recherche utilisateurs et prototypage a pris 6 à 9 mois. À cela s'ajoute le délai industriel : approvisionnement des pièces en Asie (1 à 3 mois), import maritime (2 mois), assemblage. C'est un minimum dans le hardware. Dans les catégories à plus faible complexité industrielle, on peut aller plus vite.

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