L’optimisation taux de conversion e-commerce – le CRO pour les intimes – existe depuis bien avant que les agences françaises en fassent leur fonds de commerce. Décathlon, Mano Mano, les géants du secteur : ils faisaient déjà des AB tests il y a des années, avec des équipes UX dédiées. Ce qui a changé depuis 2 ans, c’est que les coûts publicitaires ont explosé, et que les DNVBs qui ne regardaient pas leur taux de conversion ont commencé à sentir le sol se dérober. Du coup tout le monde s’y met. Mais tout le monde ne sait pas comment s’y prendre.
Pablo Le Normand et Laurent Therry cofondent Uxia, une agence tech et CRO basée sur une particularité que peu d’agences revendiquent honnêtement : ils ont été e-commerçants avant. Dropshipping, lancement de leurs propres boutiques, campagnes Facebook – les mains dans le cambouis, comme dit Laurent. C’est ce background qui leur donne, selon eux, une longueur d’avance sur les agences purement théoriques (ce qui est rare dans le secteur, franchement). Depuis 2 ans, ils se sont spécialisés à plein temps sur le CRO technique, une branche plus data et UX du métier.
Dans cet épisode du Rendez-vous Marketing de Danilo Duchesnes, ils détaillent leur process complet – de la phase de recherche jusqu’aux AB tests. Ce que j’ai retenu de l’écoute, c’est pas tant les outils cités que la logique derrière : arrête de faire confiance à ton instinct sur ton propre site. Vraiment.
Pourquoi l’optimisation taux de conversion e-commerce est devenue urgente
Le chiffre qui tue : selon Laurent Therry, le ROI théorisé du CRO tourne autour de 100x l’investissement. Soit 1 000 € investis = 100 000 € de CA supplémentaire sur l’année. C’est un chiffre encore instable, Pablo le reconnaît lui-même – on n’a pas les benchmarks sectoriels qu’on a en publicité payante. Mais l’ordre de grandeur, lui, est là.
La mécanique est simple à comprendre. Une boutique à 1,2 million d’euros de CA annuel. Si le CRO gratte 2-3 % sur les vues de page produit, 2-3 % sur les ajouts au panier, 2-3 % sur le checkout – tu arrives facilement à 7-8 % de CA en plus. Pour une mission à 1 000, 2 000 ou 3 000 euros. Le calcul est violent.
Et surtout – c’est le point que Danilo souligne et que j’aimerais qu’on tatoue quelque part – quand tu arrêtes de payer de la pub, tu n’as plus de nouveaux clients. Une optimisation de conversion, elle reste. Elle travaille pour toi sans que tu repasses à la caisse chaque mois.
Clairement, la plupart des e-commerçants passent à côté de ça. Pas par bêtise. Par priorité mal calibrée – et parce que le marché français du CRO n’a pas encore produit les benchmarks qui rendraient l’argumentaire imparable. C’est en train de changer. Mais bon.
CRO technique : ce que ça veut dire concrètement
Dans l’écosystème CRO français, Pablo identifie trois grandes familles. Les CRO branding – comme Sébastien Tortu, passé sur ce épisode sur le branding et la conversion en e-commerce – qui viennent du monde de l’identité de marque, du copywriting, du persona. Les CRO data, comme Édouard de l’agence Starfox, dont l’obsession c’est le tracking. Et les CRO UX/data, comme eux.
La distinction n’est pas juste une question de positionnement commercial. Elle change vraiment la façon dont une mission se déroule.
« Le CRO c’est un mélange entre de l’UX, de la data, du branding, de la testing… enfin un peu tout ça quoi. Et donc généralement dans l’écosystème CRO que ça soit l’écosystème US ou français, tu vas avoir plutôt des CRO qui vont être spécialisés en branding… tu vas avoir des CRO qui sont plutôt UX… et tu as des CRO aussi data. »
Ce que Pablo décrit là, c’est un écosystème encore en train de se structurer. Et c’est exactement le problème.
Le CRO technique, selon leur définition, c’est un process rigoureux calqué sur le growth hacking : hypothèses, maquettes, tests, validation ou rejet. Avec une base UX design solide et une lecture de la data pour identifier les problèmes avant de les résoudre. Pas l’inverse. Jamais l’inverse.
La phase de recherche : là où tout se joue (et où tout le monde triche)
Première étape du process. Et la plus mal exécutée dans 90 % des cas.
Le piège classique : tu gères ta boutique depuis 3 ans, tu penses savoir ce qui ne va pas. Tu as des intuitions. Des certitudes, même. Et tu te plantes. Pablo est direct là-dessus :
« Il faut vraiment en CRO, faut être – faut pas faire appel à son instinct mais il faut vraiment aller faire de la recherche data, de la recherche utilisateur pour essayer de comprendre ce qui va pas sur son site. On a des feelings sur ce qui marche pas mais il faut surtout pas s’y fier. »
Dit comme ça, ça a l’air simple.
La phase de recherche se décompose en trois niveaux. L’analyse macro d’abord – Google Analytics ou Shopify, les grands chiffres, les entonnoirs, les taux de drop par étape. Ça te dit qu’il y a un problème sur ton checkout. Ça ne te dit pas lequel.
L’analyse micro ensuite. Hotjar, Content Square, Microsoft Clarity (gratuit, et sous-utilisé). Les heatmaps, les cartes de scroll, et surtout les recordings – des vidéos enregistrées de tes utilisateurs réels qui naviguent sur ton site.
Laurent glisse un détail que j’avais jamais vu mentionné ailleurs : les cartes de mouvement de souris. Là où la souris s’accumule sur une zone sans clic, il y a friction. L’utilisateur bute sur quelque chose. Le scroll ne le montre pas. Le recording peut le montrer. Mais la heatmap de souris le rend visible d’un coup d’œil.
Et puis il y a le shadowing. Le truc le plus simple et le plus efficace que j’aie entendu dans cet épisode. Tu mets 5 à 10 vraies personnes sur ton site. Tu regardes par-dessus leur épaule. Tu te tais. Et tu vois.
« Le shadowing va te remonter 85 % de tes problèmes. Il suffit d’avoir 5 à 10 personnes qui vont tester ton site sous tes yeux et tu vas remonter 85 % de tes problèmes. »
85 %. Avec 5 à 10 personnes. Pas besoin de 10 000 sessions Hotjar pour ça.
L’anecdote de la barre code promo illustre exactement pourquoi cette phase est critique. Un client avait une zone code promo hyper visible sur sa page panier. Résultat : tous les utilisateurs qui arrivaient au panier partaient en quête du code perdu – dans les FAQ, sur Google, sur Instagram. Et ne revenaient pas. Énorme drop. Invisible sans les recordings. Résolu en cachant la barre derrière un lien cliquable discret.
C’est ce genre de truc – un truc con, comme dit Pablo – qui coûte des dizaines de milliers d’euros par an sans que personne le sache. Pour d’autres exemples concrets d’éléments qui cassent la conversion, l’épisode avec Sébastien Tortu sur les optimisations concrètes par page clé va plus loin sur les cas pratiques.
Du benchmark au backlog : construire sa liste d’hypothèses
Phase de recherche terminée. Tu as des insights. Maintenant, qu’est-ce que tu en fais ?
Tu les mets dans un backlog. Une liste priorisée d’hypothèses à tester. Mais avant ça – et c’est la phase 2 du process Uxia – tu fais du benchmark.
Le benchmark, c’est aller regarder comment les autres résolvent les problèmes que tu as identifiés. Les concurrents directs, oui. Mais surtout les sites américains, qui ont souvent 2-3 ans d’avance sur les pratiques CRO européennes. Et les sites hors de ton secteur, ce que Pablo insiste là-dessus :
« Ne restez pas fermés sur votre secteur, allez découvrir d’autres secteurs parce que vous pouvez trouver des pépites qui sont vraiment pas du tout dans le secteur dans lequel vous êtes et qui pourront vraiment être game changer pour votre business. »
C’est exactement le problème des e-commerçants qui font du benchmark en cercle fermé. Tout le monde regarde les mêmes sites, copie les mêmes patterns, converge vers le même site moyen. Les vraies innovations de UX viennent rarement de l’intérieur d’un secteur.
Le backlog qui en résulte, c’est l’artefact central du process. Chaque hypothèse documentée, sourcée (data ou benchmark), priorisée selon son impact potentiel et sa facilité d’exécution. C’est ce backlog qui pilote ensuite les phases de maquettage et de test – pas l’humeur du client, pas une bonne idée en réunion.
Quand la page de destination casse tout – et personne ne s’en rend compte
Un cas concret que Pablo et Laurent ont évoqué, et qui illustre à quel point l’optimisation taux de conversion e-commerce dépasse la seule question du site : l’impact de la page de destination des publicités.
Money Walkie, client de l’agence. Des pages collection qui performaient très bien en ads. Bonne conversion, bon parcours utilisateur. Un jour, décision de rediriger vers la homepage. ROS qui s’effondre. Personne ne fait le lien immédiatement.
Uxia, en monitorant la data, lève le drapeau. Le client revient sur ses pages collection. Les performances reprennent.
Ce que ça montre – et c’est là que le CRO touche à l’acquisition – c’est que changer la landing page d’une campagne Facebook sans tester, c’est potentiellement diviser ses performances par 2. Même créa, même ciblage, même budget. Juste la destination qui change. Pour aller plus loin sur la façon dont la page de destination interagit avec la performance des campagnes mobiles, l’épisode sur la conversion mobile et l’expérience d’achat avec Jérémy Pinto de Just est complémentaire.
L’ultra-personnalisation des landings va encore plus loin. Même produit, trois angles marketing différents – télétravail, déco, lifestyle – trois pages distinctes avec créa adaptée et message adapté. Tu testes. Tu gardes ce qui convertit. C’est du CRO appliqué à l’acquisition, et c’est une convergence que peu d’équipes pratiquent encore vraiment.
Pour comprendre quels indicateurs e-commerce suivre pour piloter une activité dans ce genre de contexte, il y a un article dédié sur ce site qui couvre les 15 KPIs essentiels – utile pour poser le cadre de mesure avant de se lancer dans les tests.
Le process CRO technique, étape par étape : ce qui ressemble au growth hacking (et ce qui en diffère)
Pablo résume le process avec honnêteté :
« Dans 80 % des cas d’ailleurs les hypothèses vont pas se valider et ça va pas fonctionner. Du coup vous allez jeter un peu le test à la poubelle mais au moins vous l’aurez documenté, vous saurez ce qui marche et ce qui marche pas. »
Voilà. 80 % d’échec. C’est la réalité du CRO que personne ne met en avant dans ses cas clients.
Le process en 5 grandes étapes chez Uxia ressemble à ça. Phase 1 : recherche – data macro, analyse micro via Hotjar ou Clarity, shadowing utilisateur. Phase 2 : benchmark – interne, concurrentiel, cross-sectoriel. Phase 3 : backlog et priorisation des hypothèses. Phase 4 : maquettage des solutions UX pour les hypothèses retenues. Phase 5 : AB test, validation ou rejet documenté, intégration sur le site si positif.
La différence avec un process de growth hacking classique, c’est la profondeur de la phase de recherche. Un growth hacker va souvent plus vite à l’hypothèse. Un CRO technique, tel que Pablo et Laurent le pratiquent, ne formule pas d’hypothèse sans avoir d’abord regardé la data et interrogé des utilisateurs réels. C’est plus lent sur le démarrage. C’est beaucoup plus fiable sur la durée.
La limite que j’assumne ici : ce process est calibré pour des boutiques avec un volume de trafic suffisant pour que les AB tests soient statistiquement significatifs. En dessous d’un certain seuil de sessions mensuelles – disons 10 000 à 20 000 selon les pages – les tests prennent trop longtemps pour être actionnables rapidement. Pablo le mentionne en filigrane quand il parle du ciblage de clients DNVBs. L’approche est valide, mais le contexte doit s’y prêter.
Et puis – on en parlera dans la partie 2 – il reste toute la question des pages spécifiques à optimiser, des KPIs à suivre pour mesurer la progression, et des éléments testables page par page. Le mot ‘paiement’ à bannir des boutons de checkout, par exemple. Laurent l’a dit en passant et n’a pas eu le temps de développer. Ça donne envie d’en savoir plus sur ce que ça fait psychologiquement à un utilisateur de lire ‘procéder au paiement’ au moment de confirmer sa commande. Pour ceux qui veulent déjà bosser sur les éléments de réassurance indispensables sur une boutique, c’est un bon complément en attendant la suite.
Ce que ce premier épisode pose clairement, c’est que l’optimisation taux de conversion e-commerce n’est pas une affaire d’instinct. C’est un process. Rigoureux, documenté, itératif. Avec 80 % d’échecs et quelques victoires qui changent les chiffres de façon durable. La question c’est : combien de boutiques ont encore le réflexe de scaler le budget pub avant même d’avoir regardé ce qui se passe vraiment sur leurs pages ?











