Un contenu qui ne vend pas, c’est probablement le truc le plus frustrant qui existe en marketing. Tu publies. Régulièrement. Tu as des vues, des likes, parfois des commentaires enthousiastes. Et pourtant, côté chiffre d’affaires – silence radio. Estelle Ballot, consultante marketing et créatrice du Podcast du Marketing (328 épisodes au compteur, c’est pas rien), a mis le doigt dessus dans un épisode qui m’a franchement obligé à reposer ma tasse de café.
Parce que le problème, il est pas là où on croit. C’est pas un problème de fréquence, de format, d’algorithme ou de budget. C’est un problème de stratégie – et la nuance est énorme.
Le diagnostic qu’elle pose est simple, peut-être même un peu brutal : tu optimises pour la mauvaise chose. Et depuis que j’ai entendu son exemple sur Rihanna et le Super Bowl, je vois cette erreur partout – chez des créateurs, chez des marques, chez des responsables marketing qui savent pourtant très bien ce qu’ils font.
1,5 million de vues. Zéro vente. L’histoire du post Rihanna
Voilà le genre d’anecdote qui devrait figurer dans tous les cours de marketing. Il y a deux ans, Estelle Ballot publie un post LinkedIn un dimanche matin – cinq minutes de rédaction, un post émotionnel sur la performance de Rihanna enceinte au Super Bowl, le message que ça envoie aux femmes, à sa fille. Rien de préparé.
Résultat : 1,5 million de vues. Des milliers de commentaires. Un de ces posts qui font le tour de LinkedIn et qu’on partage sans réfléchir.
« Ce post, si vous voulez vous amuser à remonter l’historique… c’était un post sur Rihanna quand elle a fait sa performance au Super Bowl. Donc on voit discrètement un petit baby bump sur son show. Nombre de ventes. Nombre même de contacts pris pour discuter de mes offres, vous vous en doutez, zéro. Et c’est logique parce que ce post n’avait absolument rien à voir avec mon offre. »
Zéro. Logique, dit-elle. Et oui, c’est logique – mais quand tu vois 1,5 million de vues, tu n’as pas envie que ce soit logique.
Ce que ce chiffre illustre mieux que n’importe quel cours, c’est la déconnexion totale qui peut exister entre la performance d’un contenu et sa capacité à générer du business. Les gens ont aimé Rihanna. Pas Estelle Ballot consultante marketing. Et dans leur tête, aucun pont ne s’est construit entre les deux.
Ce qu’on appelle les vanity metrics – vues, likes, partages – sont des signaux d’attention. Pas des indicateurs de performance commerciale. Calculer la vraie valeur de son audience demande d’aller chercher ailleurs.
Pourquoi ton contenu attire les mauvaises personnes (ou les bonnes au mauvais moment)
La première erreur structurelle que pointe Estelle Ballot : optimiser pour la visibilité quand ce qu’on cherche, c’est de la conversion. Ce sont deux objectifs différents. Souvent opposés.
Quand tu choisis tes sujets pour faire des vues, tu vas naturellement vers le large, le généraliste, ce qui parle au plus grand nombre. Et tu vas attirer une audience froide – curieuse, peut-être intéressée, mais absolument pas en phase de décision.
« L’intention d’achat, elle se situe ailleurs, elle se situe au moment où une personne va rechercher une réponse concrète à un problème précis. Quand cette personne est dans une phase de décision et pas de découverte, là on est dans l’intention d’achat. Si votre contenu il n’adresse jamais ce moment-là, bah il ne peut pas convertir, c’est aussi simple que ça. »
Dit comme ça, ça paraît évident. Et pourtant, c’est exactement le problème.
La vraie question à se poser avant de publier – enfin, celle qu’on ne se pose presque jamais – c’est pas « est-ce que ce sujet va faire des vues ? » mais « est-ce que la personne qui lit ça est prête à passer à l’action ? ». Ce sont deux audiences radicalement différentes. L’une consomme. L’autre achète.
Et le contenu qui performe le mieux en visibilité, c’est presque toujours du contenu qui divertit, qui émeut, qui fait réagir. Des contenus qui, par construction, ne déclenchent pas la décision d’achat. Parce qu’un achat, ça se construit – ça demande de la clarté, de la confiance, de la projection. Ça ne se fait pas dans un scroll entre deux posts inspirants sur la bienveillance au travail.
Le problème d’un contenu qui ne vend pas vient souvent de là : il parle à des gens qui ne cherchent pas encore de solution. Il instruit, il inspire, il divertit – mais il ne guide personne vers une décision.
L’engagement, ce signal qu’on a mal appris à lire
Deuxième brique du problème : on nous a formatés à regarder les mauvais chiffres.
Les likes, les commentaires, les partages. Ce sont des données immédiates, visibles, valorisantes. Elles activent quelque chose dans le cerveau – dopamine, validation sociale, sentiment de faire du bon travail. Et elles sont trompeuses.
« Quand vous vous focalisez sur l’engagement, il va vous entraîner, votre cerveau à produire ce qui plaît, pas ce qui va convertir. En fait, vous allez optimiser pour la dopamine, pas pour le revenu. »
Optimiser pour la dopamine. C’est peut-être la formulation la plus honnête que j’aie entendue sur le sujet.
Le mécanisme est pervers parce qu’il est invisible. Tu vois un post cartonner, tu en refais un similaire. Encore un autre. Tu apprends à l’algorithme ce que tu sais faire – et tu apprends aussi à ton cerveau ce qu’il doit produire. Sauf que si ce pattern ne convertit pas, tu peux passer des années à construire une audience enthousiaste qui ne sera jamais tes clients.
Ça ne veut pas dire qu’il faut ignorer l’engagement. Ça veut dire qu’il faut le remettre à sa place : c’est un signal d’attention, pas un signal de performance business. La métrique utile, c’est « est-ce que ce contenu rapproche mon audience de mon offre ? »
Et là, pour 90% des posts LinkedIn que je vois passer, la réponse est non. (Ce qui inclut certains de mes propres articles, soyons honnêtes.)
Les ruptures dans le parcours – là où les ventes se perdent vraiment
Troisième problème, et probablement le plus opérationnel : les ruptures dans le parcours de conversion.
Tu crées du bon contenu. Du contenu qui éduque, qui inspire, qui construit de la relation. Mais tu oublies un élément fondamental : la direction. Ton audience te lit, t’apprécie, apprend des choses – mais elle ne comprend pas clairement ce que tu vends. Ou pire, elle ne fait pas le lien entre ton contenu et ton offre.
Estelle Ballot pose ça très clairement :
« Chaque contenu devrait implicitement répondre à une question : pourquoi est-ce que je devrais travailler avec vous ? Si vous parlez de sujets qui sont trop éloignés de ce que vous avez à offrir, vous allez créer de la dissonance. Votre audience, elle vous suit pour une chose, mais vous lui vendez autre chose. Résultat, elle se projette pas. »
La dissonance. Voilà le mot.
Et juste après ça, il y a ce qu’elle appelle l’absence de pont entre contenu gratuit et proposition commerciale. C’est le point le plus critique, dit-elle. Et je crois qu’elle a raison.
En gros : tu crées de la valeur, tu construis de la confiance, mais tu n’expliques jamais comment passer à l’étape suivante. Tu espères que les gens vont aller sur ton profil, comprendre tout seuls, et venir te contacter. Dans la réalité, ça n’arrive presque jamais – parce que l’attention de ton audience est fragmentée, elle consomme des dizaines de contenus par jour, et elle n’a pas le temps de deviner.
Un pont, c’est un mécanisme simple : un appel à l’action, un lead magnet bien construit, une invitation à en savoir plus. Quelque chose qui guide – pas qui force. Et ce pont doit être cohérent avec le problème que tu viens d’adresser dans ton contenu. Sinon, c’est encore de la dissonance.
Penser son contenu comme un tunnel de vente – le vrai changement
Un contenu qui ne vend pas, c’est souvent un contenu qui existe en isolation. Une pièce seule, pas un puzzle.
Ce que propose Estelle Ballot, c’est un changement de mindset assez radical : arrêter de traiter chaque publication comme une fin en soi, et commencer à penser en tunnel de vente. Pas un tunnel agressif – un tunnel de vente comme structure logique qui guide quelqu’un depuis la découverte jusqu’à la décision.
Concrètement, ça ressemble à quoi ? Certains contenus attirent large – ils touchent une audience froide, génèrent de la visibilité. D’autres filtrent – ils parlent à ceux qui ont un problème précis. D’autres encore éduquent en profondeur. Et certains préparent la décision. Tous ces contenus n’ont pas le même rôle, et si tu ne le sais pas avant d’écrire, tu produis au hasard.
C’est là que ça coince pour la majorité des créateurs : construire une vraie stratégie de contenu qui soit consciente de chaque niveau du parcours, c’est un travail différent de « publier régulièrement ». C’est penser comme un architecte, pas comme un blogueur.
Et puis il y a la question de la peur de vendre – un truc très français, dit Estelle Ballot, et je dois admettre que je le vois tout le temps. Des gens qui ont peur de passer pour des commerciaux agressifs, qui préfèrent rester dans la posture du généreux-qui-donne-de-la-valeur et qui du coup ne vendent rien. Vendre, c’est pas manipuler. C’est montrer un chemin à quelqu’un qui cherche déjà une solution. Si tu ne le fais pas, il ira trouver quelqu’un d’autre qui, lui, aura osé parler de son offre.
Estelle Ballot donne un exemple simple : si tu proposes une méthode dans ton contenu gratuit, tu peux proposer un template pour l’appliquer. Si tu expliques un problème en détail, tu peux proposer un accompagnement pour le résoudre. C’est l’étape logique, pas une rupture. Et pour vivre de son contenu, cette logique n’est pas optionnelle.
Le contenu qui ne vend pas – comment savoir si c’est ton cas
Deux questions. C’est tout ce qu’elle propose à la fin, et c’est suffisant.
Première : est-ce que ce que je publie rapproche vraiment mon audience de mon offre ? Si la réponse est non, il y a un problème structurel. Pas de format, pas d’accroche, pas d’algorithme qui va corriger ça.
Deuxième : est-ce que j’ai un objectif clair pour ce contenu dans mon parcours ? Si tu ne sais pas pourquoi tu crées ce contenu dans la séquence globale, tu perds du temps. Et probablement de l’argent.
Ce que j’aurais voulu qu’on me dise il y a quelques années – enfin, ce que j’aurais aimé entendre avant de voir des articles générer 40 000 sessions organiques sans déclencher une seule conversation commerciale – c’est exactement ça. Produire du contenu qui ne vend pas, c’est pas un problème de talent ou de régularité. C’est un problème d’intention.
Et l’intention, ça se corrige. Ça demande de retravailler sa stratégie de contenu depuis le début, de regarder chaque publication avec un œil différent – pas « est-ce que ça va marcher ? » mais « est-ce que ça guide vers quelque chose ? »
La limite de cette approche, soyons honnêtes : elle est plus facile à appliquer quand on a une offre clairement définie. Si tu es encore en train de tâtonner sur ton positionnement, créer du contenu aligné est beaucoup plus difficile. Ce n’est pas un problème de contenu – c’est un problème d’offre. Et l’article sur le piège de l’authenticité en marketing, aussi d’Estelle Ballot, pousse la réflexion dans cette direction.
Mais pour ceux qui ont une offre, un positionnement, et qui voient leurs chiffres d’engagement monter pendant que leur chiffre d’affaires stagne – cette grille de lecture est probablement la chose la plus utile qu’ils puissent lire cette semaine. Reste à savoir combien vont vraiment repenser leur production de contenu en profondeur, plutôt que d’ajuster deux call-to-action et continuer comme avant.











