La reconversion professionnelle, tout le monde en parle. Mais Victor Chevillon, lui, l’a faite jusqu’au bout – et pas à moitié. Quatre ans chez Legal Start, une startup tech parisienne où il a tout fait (marketing, business, product, comptabilité, financement), et puis un matin, il décide de poser les armes. Résultat : un contrat avec les éditions François Bourin et un livre d’enquête sur l’industrie du cachemire, publié après des mois de terrain en Mongolie, en Chine, en Écosse, en Italie. Noémie Kempf l’a reçu dans son podcast The Storyline pour raconter comment tout ça s’est construit. Ce qui en ressort, c’est pas une success story propre et linéaire. C’est un truc bien plus compliqué que ça.
Quitter une startup tech : la reconversion professionnelle qui ne ressemble à rien d’autre
Janvier 2019. Victor Chevillon rend son badge chez Legal Start. Il y est arrivé tôt, a vu la boîte grossir, a touché à tout. Et c’est justement ça qui pose problème. Quand on fait tout, à un moment, on sait plus vraiment ce qu’on fait – ni pourquoi.
Ce qu’il raconte dans le podcast, c’est pas un burn-out. C’est plus diffus que ça.
« J’étais sur une réflexion un peu… on va dire profonde, sur le sens que je voulais donner à ma vie. Sur vraiment le sens du travail, sur ce qu’on veut faire. Est-ce qu’on doit voir ce qu’on fait comme une sorte de manière de se payer le temps dont on profite vraiment plus tard ? »
Franchement, cette question-là, elle traîne dans la tête de beaucoup de gens qui bossent dans la tech depuis cinq ans. Mais peu la posent à voix haute.
Ce qui distingue Victor, c’est pas d’avoir posé la question. C’est d’avoir cherché une réponse qui soit à la hauteur de la question. Pas juste changer de poste, pas juste passer d’une startup à une autre. Trouver quelque chose qui combine l’écriture, le voyage, l’enquête, la curiosité intellectuelle. Un projet qui force à apprendre quelque chose de radicalement nouveau. Et c’est là que le cachemire entre en scène – une industrie que quasiment personne ne connaît, avec presque aucune littérature disponible en français.
La reconversion professionnelle dans ce cas précis ressemble moins à un pivot de carrière qu’à un saut dans le vide avec une corde qu’on tresse en tombant. Et c’est peut-être ça qui la rend intéressante – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand j’interviewe ce genre de profil.
Comment on écrit un livre quand on n’a jamais écrit : la méthode du réseau et de la pelote
Avant même de parler de cachemire, il y a un truc qui mérite qu’on s’y arrête. Victor Chevillon signe un contrat d’édition avec François Bourin pour son premier projet d’écriture professionnel. Zéro expérience. Comment ça se passe ?
Par le réseau. Comme souvent. (Ce qui est à la fois rassurant et légèrement frustrant pour ceux qui n’ont pas ce réseau.)
Le directeur de collection, François Roche, il le connaît. Et cette connexion préexistante, c’est ce qui rend le pari possible des deux côtés – confiance de l’éditeur dans un auteur sans CV littéraire, confiance de l’auteur dans un cadre éditorial qu’il ne connaît pas. Ce que Victor décrit, c’est un encadrement sur la forme (les codes de l’édition, la structure d’un livre) et une liberté totale sur le fond – l’enquête, les voyages, les rencontres.
La phase de recherche, elle s’est construite sur une tension classique. Lire d’abord pour ne pas passer pour un amateur face aux professionnels du secteur, ou aller voir les gens directement en assumant de ne rien savoir ?
« J’étais un peu coincé entre ces deux trucs-là. Moi, spontanément, j’ai tendance à faire un peu l’option : je recherche un maximum en ligne avec tout ce que je peux trouver, et après je vais voir les gens. Mais là, je me suis forcé à faire les deux en fait. »
Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais dans un secteur opaque comme le cachemire – où les acteurs se connaissent tous et où la méfiance vis-à-vis des outsiders est réelle – c’est pas anodin de débarquer sans légitimité apparente et de demander à voir les usines.
Le principe de la pelote, il y revient plusieurs fois dans l’épisode. Une rencontre en appelle une autre, qui en appelle trois autres. C’est le principe de base du journalisme d’enquête, mais ici appliqué à un monde que personne n’a encore vraiment cartographié en français. Et ça change tout : pas de carte, pas de mode d’emploi, pas de prédécesseur à copier. Pour aller plus loin sur la question de légitimité en business quand on change de secteur, c’est souvent là que ça coince vraiment.
90 % du cachemire mondial vient de Mongolie – et personne ne le sait
Voilà un chiffre qui claque. 90 % de la matière première mondiale (entre la Mongolie et la Mongolie intérieure) concentrée dans une région que les consommateurs de pulls à 300 euros n’imaginent même pas. C’est le cœur de l’enquête de Victor, et c’est aussi le cœur du problème de cette industrie.
Sur place, la réalité du terrain, c’est exactement ça : une moitié planifiée, une moitié improvisée. Il avait organisé quelques rencontres en amont – des acteurs de l’industrie, des contacts au Ministère de l’Industrie Légère mongol, des ONG. Et puis l’autre moitié, elle s’est faite au culot, sur place, parce qu’Oulan-Bator reste une petite capitale (3 millions d’habitants dans tout le pays) et que le monde du cachemire industriel, en dehors des éleveurs, tient dans peu de salles.
Ce qu’il raconte sur le quotidien avec les nomades, ça vaut le détour.
« On passe sa journée avec les chèvres, il faut aller les sortir, il faut les traire, il faut aller les amener au puits. Et donc je me suis retrouvé à devoir aller traire des chèvres. Et puis après, on finit par se mettre des cuites avec les nomades, avec de l’alcool de lait de chèvre, pendant qu’ils nous disent difficilement quelques noms de joueurs de football français pour briser la glace. »
Le rayonnement culturel de la France passe par Mbappé et Zidane, apparemment. On a vu pire comme ambassadeurs.
Mais au-delà de l’anecdote pittoresque, il y a quelque chose de plus grave dans ce que Victor explore. L’industrie du cachemire est profondément opaque. Les éleveurs nomades sont au bas de la chaîne de valeur, physiquement isolés dans des steppes où le voisin le plus proche est à plusieurs kilomètres. La désertification progressive des steppes mongoles (un point que des spécialistes lui ont expliqué en termes techniques dans le livre) menace directement les pâturages des chèvres de Cachemire. Et pendant ce temps, les marques de luxe vendent des pulls en jouant sur l’image de l’artisanat noble.
Il y a aussi la ville fantôme. Victor ne s’y attendait pas – il pensait arriver dans une ville normale pour visiter l’une des plus grandes usines de cachemire au monde. À la place, il tombe sur une construction chinoise gigantesque, prévue pour des centaines de milliers d’habitants, des esplanades vides, un stade de 70 000 places sans équipe de foot. Sidérant. Ce genre de truc, on peut pas l’inventer – c’est précisément ce qui justifie d’aller sur le terrain plutôt que de travailler depuis Paris.
Le téléphone anesthésie le cerveau – reconversion professionnelle et créativité déconnectée
Ce passage du podcast, il m’a scotché. Pas parce que c’est original comme observation – tout le monde sait que les notifications plombent la concentration. Mais parce que Victor le décrit avec une précision chirurgicale qui change la nature du constat.
Dans le désert de Gobi, déconnecté par défaut, il note ses impressions chaque soir. La prose est dense, vivante, personnelle. Et puis un jour, la voiture se rapproche d’une ville, il récupère Internet, vérifie deux messages. Résultat :
« J’ai eu l’impression que ça m’avait anesthésié le cerveau pour 6 heures. Après, j’arrivais plus à écrire des trucs – je pouvais donner des faits, mais toute la partie d’écriture un peu intéressante où on y met un peu de son âme, de son humour… disparaissait complètement. »
Six heures. Pour deux messages vérifiés.
La suite logique, il l’applique pour finir le livre. Il s’isole chez sa grand-mère à Époisses (le village du fromage, oui), dans un bâtiment où les murs épais bloquent le réseau. Il écrit au coin du feu pendant des heures. Et ça marche. Ce n’est pas une posture romantique sur l’artisanat – c’est une contrainte technique qu’il s’impose parce qu’il a observé que ça fonctionnait.
Ce que ça dit sur la reconversion professionnelle en général, c’est intéressant. Quitter un environnement de startup, c’est aussi quitter une culture de l’hyperréactivité – les Slack qui sonnent, les KPIs à rafraîchir, les réunions qui s’enchaînent. Écrire un livre d’enquête demande exactement l’inverse : des plages longues de pensée dense, des connexions entre des informations hétérogènes, une forme de lenteur qui est radicalement incompatible avec le rythme tech.
Pour ceux qui jonglent entre plusieurs projets en parallèle, la question de gérer son temps et ses priorités quand on entreprend se pose différemment selon qu’on est en mode startup ou en mode création longue. Ce sont deux cerveaux différents.
Victor finit par trouver ses créneaux d’écriture entre minuit et 4h du matin – pas par romantisme, mais parce que c’est le seul moment où plus personne ne lui envoie de message. La contrainte crée la liberté. C’est un peu tordu comme logique, mais ça fonctionne.
Structurer 250 pages d’information technique sans faire une thèse : le vrai défi
Angoisse de la page blanche ? Victor n’a pas eu ce problème. Il avait le problème inverse.
Des centaines de pages de notes brutes, des dizaines d’interlocuteurs qui lui ont chacun parlé de toutes les thématiques à la fois, une bibliographie qui remonte aux écrits du 19e siècle sur les fibres de chèvre, des données économiques, des rapports écologiques sur la désertification. Et un éditeur qui attend un livre de 250 pages lisible par le grand public – pas une encyclopédie, pas une thèse.
Ce qu’il décrit comme process, c’est des allers-retours constants entre structuration et écriture. Pas l’un après l’autre – les deux en même temps, des fichiers Word multiples, des chapitres reconstruits plusieurs fois, des passages entiers supprimés avec douleur parce qu’ils ne trouvaient pas leur place dans la narration globale. La forme retenue – un récit de voyage – est un choix narratif qui sert la lisibilité. Pas juste un style, mais une stratégie pour faire passer des informations pointues (désertification, chaîne de valeur textile, économie mongole) sans perdre le lecteur qui n’est pas spécialiste.
La difficulté spécifique qu’il pointe : chaque interlocuteur rencontré lui a parlé de tout. Un éleveur mongol peut avoir un avis sur la politique commerciale des marques italiennes. Un industriel écossais peut avoir des informations sur la génétique des chèvres de Cachemire. Du coup, la structuration thématique classique (un chapitre = un sujet = une région = une étape de la chaîne) ne colle pas vraiment à la réalité du matériau collecté.
C’est ce genre de défi concret – pas philosophique, vraiment opérationnel – qui distingue l’écriture d’un livre d’enquête de la rédaction d’un rapport ou d’un article. Et c’est aussi ce que beaucoup de gens imaginent pas quand ils rêvent de quitter leur CDI tech pour écrire un bouquin. Sur ce type de erreurs classiques en reconversion business, la liste est plus longue qu’on le croit.
Et il y a une limite réelle dans tout ça, assumée par Victor lui-même : le livre fait 250 pages, mais il avait matière à en écrire quatre fois plus. Ce qui a été coupé, on ne le sait pas. Ce que ça a coûté comme choix éditoriaux, ça reste dans les coulisses. C’est une vraie concession que demande l’exercice.
Ce que la reconversion professionnelle de Victor dit (et ne dit pas) du sens au travail
Quelques semaines après la publication de Sur les Routes du Cachemire, l’épisode de The Storyline offre un recul utile. Ce n’est pas une histoire de succès instantané – le livre existe, il est publié, c’est déjà remarquable. Mais ce que le parcours de Victor illustre surtout, c’est la mécanique concrète d’une reconversion professionnelle qui ne ressemble pas à ce qu’on lit dans les guides LinkedIn.
Pas de compétence magique transférable. Pas de pivot stratégique calculé. Une envie vague d’explorer quelque chose de neuf, un réseau qui ouvre une porte inattendue, et la discipline de ne pas refermer cette porte sous prétexte qu’on ne sait pas écrire, qu’on ne connaît pas l’industrie du cachemire, qu’on n’a jamais mis les pieds en Mongolie.
Ce qui me frappe – et c’est peut-être ce que les profils tech qui réfléchissent à une reconversion professionnelle devraient retenir – c’est que la compétence de Victor chez Legal Start (tout faire, tout comprendre, tout connecter) est précisément ce qui a rendu l’enquête possible. Un spécialiste du cachemire n’aurait pas eu la curiosité de couvrir à la fois l’écologie, l’économie, l’histoire et le quotidien des nomades. Un journaliste de formation aurait peut-être manqué la lecture des mécaniques industrielles. C’est le croisement qui crée la valeur.
Bref. La vraie question que pose cet épisode, c’est pas « comment on écrit un livre » ni « comment on quitte la tech ». C’est : qu’est-ce qu’on est prêt à ne pas savoir faire – pendant combien de temps – avant que ça commence à ressembler à quelque chose ? D’autres profils ont fait des paris similaires, comme Léo Poitevin qui a tout misé sur le remote et le SEO ou Joseph Dognon entre freelance et identité professionnelle multiple. Les résultats varient. La démarche, elle, se ressemble.











