Le modèle d’abonnement e-commerce – tout le monde en parle depuis que Netflix a colonisé nos soirées, mais personne ou presque n’ose le transposer au retail alimentaire. Lucas Lefèvre, co-fondateur de La Fourche, l’a fait. Et pas à moitié : 75 000 adhérents, un panier moyen à 100 €, et une promesse de 400 € d’économies par an sur les courses bio. Dans un secteur où la grande distribution écrase tout, c’est soit du culot, soit du génie – probablement les deux.
Ce qui m’a frappé en écoutant l’épisode du Rendez-vous Marketing de Danilo Duchesnes, c’est la clarté du raisonnement derrière le projet. Lucas n’a pas construit une boutique en ligne avec un système d’abonnement scotché dessus en guise de fonctionnalité secondaire. Il a tout conçu à l’envers : l’adhésion d’abord, les courses ensuite. Un modèle qui ressemble plus à Costco qu’à Naturalia, et qui pose une question simple : et si la vraie innovation dans le bio, c’était pas le produit mais la structure tarifaire ?
L’idée de fond, elle tient en une phrase que Lucas formule très bien dans l’épisode : ils échangent de la fidélité contre du pouvoir d’achat. Tu payes 59 € par an, tu accèdes à un catalogue de 4 000 produits à des prix 30 % en dessous du marché. Et toi, en échange, tu restes. Tu commandes régulièrement. Tu deviens prévisible – ce qui, en logistique comme en trésorerie, vaut de l’or.
Un déclic en classe de 4e, une boîte à 35 ans
Ça commence pas par une slide deck ni par un pivot stratégique. Lucas tombe sur un magazine WWF dans un kiosque, il a 14 ans, et les conclusions sur le réchauffement climatique lui font peur. Vingt ans plus tard, les mêmes conclusions. Pire, même.
« Les analyses étaient exactement les mêmes qu’aujourd’hui. Personne n’en parlait à l’époque, c’était vraiment… c’était magazine de WWF, c’est très niche. Et donc j’ai suivi ce sujet depuis ce temps-là en fait, j’ai jamais décroché. »
Ce genre de trajectoire, ça explique pourquoi La Fourche n’est pas une startup bio comme les autres. La mission n’est pas un argument marketing. C’est le point de départ.
À 30 ans, le déclic entrepreneurial. Lucas quitte son boulot, retrouve deux amis, et lance La Fourche depuis un sous-sol de 80 m² à La Courneuve. Trois gars qui préparent les colis la nuit et font les pubs Facebook à côté. (Ce qui est finalement assez représentatif de comment se lance vraiment une boîte e-commerce, loin des pitchs bien léchés.)
L’ambition dès le départ : pas s’adresser aux CSP+ des centres-villes qui ont déjà un magasin bio à 300 mètres. Mais au Français moyen, celui qui n’a pas les moyens d’aller en bio, ou pas de magasin bio à portée. Accessibilité financière et géographique, les deux à la fois. C’est ambitieux. C’est aussi le genre de positionnement qui complique tout – parce que viser le mass market avec un produit perçu comme premium, c’est pas une mince affaire.
L’impôt GAFAM, ou pourquoi le modèle d’abonnement e-commerce change tout
Voilà la partie qui m’a le plus intéressé. Lucas a une manière de formuler le problème de l’acquisition payante qui est brutalement juste.
« Il y a une espèce de dîme, il y a un impôt que n’importe quel e-commerce paye pour apparaître en fait pour exister en ligne qui est l’impôt publicitaire que tu payes en général aux GAFAM. Et cet impôt, il représente entre 10 et 30 % du prix. »
Dit comme ça, ça remet les choses en place.
Un e-commerçant classique paye cet impôt sur chaque transaction. Il acquiert un client, vend un produit, repaye Meta ou Google pour vendre le suivant. Le coût d’acquisition se dilue jamais vraiment. Avec le modèle d’abonnement e-commerce, La Fourche paye l’acquisition une fois – pour un adhérent qui va générer 30, 40, 50 commandes sur plusieurs années. Divisé par 50, le coût d’acquisition devient presque anecdotique.
C’est mathématiquement élégant. Mais ça suppose une chose : que la rétention soit excellente. Parce que si l’adhérent se barre au bout de deux mois, tout le calcul s’effondre. Et c’est là que le vrai travail commence – on y revient.
Sur la question des coûts publicitaires, Danilo – qui gère lui-même une agence Social Ads – admet que l’acquisition payante reste quasi-incontournable pour la plupart des e-commerçants. Les DNVBs à succès ont presque toutes grossi grâce à la publicité payante, même quand elles prétendent le contraire. La Fourche ne fait pas exception – mais elle l’amortit autrement.
59 € par an : la barrière qui filtre et fidélise
59 € pour accéder au catalogue. Pas d’autoship, pas de panier imposé chaque mois. Tu payes ton adhésion annuelle, tu commandes quand tu veux, autant que tu veux, avec livraison gratuite au-delà d’un certain seuil.
Un mois d’essai gratuit avant de s’engager. C’est le filet de sécurité psychologique qui permet de lever une partie de la friction. Parce que la friction, elle est réelle :
« Tu sortais ta carte de crédit, tu dépensais 60 €. Enfin tu avais toujours un mois d’essai mais tu avais rien et ensuite il faut faire tes courses. Donc c’est quand même… la barrière elle est quand même élevée. »
Lucas le dit clairement. Et c’est ce qui explique leur stratégie d’acquisition au démarrage : aller sur des canaux sociaux où une discussion peut s’enclencher, répondre à 100 % des commentaires sous les pubs, expliquer le concept en temps réel. Pas pour faire du community management bienveillant – pour lever les objections avant qu’elles deviennent des freins à l’achat.
Ce n’est pas un achat impulsif. Tu dois en parler à ton conjoint. Tu dois réfléchir si ça change ta routine. Le cycle de décision est long, et les commentaires sous une pub Facebook sont – paradoxalement – l’un des meilleurs endroits pour accélérer ce cycle. (Ce qui est contre-intuitif quand on pense que les commentaires sont souvent une zone de chaos ingérable pour les marques.)
La modèle d’abonnement e-commerce de La Fourche repose aussi sur un engagement temporel clair : un an. Pas par hasard. Lucas explique que c’est le temps nécessaire pour créer les habitudes – apprendre à commander en vrac, rendre ses bouteilles consignées en Île-de-France, intégrer le calcul d’impact carbone dans ses choix. Un an pour que le service devienne une routine, pas juste un service.
Panier moyen à 100 €, fréquence à 40 jours : les chiffres qui tiennent le modèle
100 €. C’est le panier moyen chez La Fourche. Avec 40 items dedans en moyenne – ce qui explique pourquoi aucun logisticien externe n’a pu gérer ça. Les prestataires classiques sont calibrés pour 2-3 produits par commande, pas pour des paniers d’épicerie complets. La Fourche a dû internaliser toute la logistique dès le départ, dans ce fameux entrepôt de 80 m² à La Courneuve.
La fréquence de commande, elle, tourne autour d’une fois toutes les 5-6 semaines en moyenne. Mais la variance est énorme : des familles qui commandent chaque semaine, des célibataires qui passent une commande tous les 3 mois. Lucas segmente l’occasion d’achat en trois catégories que les pros du retail connaissent bien – le quick trip (15 € de panier moyen, le truc qu’on commande en urgence), l’hebdomadaire (fruits, légumes, frais), et le stock-up mensuel (épicerie sèche, fond de placard).
C’est ce troisième cas qui colle parfaitement au modèle d’abonnement e-commerce : prédictible, sans frais de livraison excessifs (produits secs = pas de chaîne du froid), liste de courses stable. La question du panier moyen en e-commerce est souvent traitée comme une tactique de vente – chez La Fourche, elle est structurelle.
Et les 400 € d’économies annuelles ? C’est la moyenne sur 75 000 adhérents. Mais Lucas glisse un chiffre plus saisissant : leurs super-adhérents économisent entre 1 000 et 2 000 € par an. Pour une famille, c’est 200 € par mois. C’est pas du marketing, c’est une vraie différence de budget alimentaire.
Le modèle d’abonnement e-commerce face aux défis logistiques réels
Trois personnes. Un sous-sol. 400 références au lancement. Et des paniers à 40 items à préparer à la main.
Ce que Lucas décrit dans l’épisode, c’est exactement ce que la plupart des articles sur l’e-commerce passent sous silence : la partie où ça casse, où ça coûte, où ça ne scale pas proprement. Aucun logisticien externe n’était capable de gérer leurs paniers à la complexité requise. Pas à un coût raisonnable, en tout cas. Résultat : internalisation forcée et immédiate de toute la chaîne logistique.
Aujourd’hui La Fourche est à 4 000 références. Le chemin de 400 à 4 000 produits, c’est aussi 4 000 fiches produits à uploader, 4 000 négociations fournisseurs à mener, 4 000 emplacements à gérer en entrepôt. Et en parallèle, les pubs Facebook à 2h du matin.
Ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand je suivais les lancements de DNVB de loin – enfin, ce que j’aurais voulu que les fondateurs disent plus clairement – c’est que lancer une marque e-commerce c’est d’abord un problème opérationnel. Le marketing vient après. La Fourche le prouve à sa manière.
Et la sélection des produits, dans tout ça ? Lucas évoque trois facteurs qui expliquent les 30 % de réduction moyenne – dont il n’a pas eu le temps de tout développer dans cette première partie de l’épisode. Le modèle d’adhésion réduit les coûts marketing, mais il y a aussi le travail direct avec les producteurs et une logique d’assortiment resserrée. On reste sur notre faim là-dessus – la deuxième partie de l’épisode promet d’aller plus loin.
Ce que le modèle d’abonnement e-commerce de La Fourche dit du marché bio
Le marché du bio en France est concurrentiel. Très. Entre les enseignes spécialisées, les rayons bio des grandes surfaces et les livraisons de paniers de légumes, l’espace est encombré. Mais La Fourche occupe une position que personne d’autre n’occupait vraiment : le bio accessible, pas premium, pas niche, pas réservé aux bobos du 11e.
C’est le positionnement qui rend le modèle d’abonnement e-commerce crédible sur ce marché. Parce qu’un abonnement annuel à 59 € pour économiser 400 €, ça parle à des gens qui font attention à leurs dépenses. Pas à ceux qui achètent du quinoa en vrac parce que c’est le signe extérieur de richesse du moment.
La comparaison avec Costco revient dans l’épisode – et elle est intéressante. Costco a construit un des modèles de retail les plus rentables au monde en faisant payer l’accès à ses rayons. La carte de membre est le produit. Les marchandises sont presque un prétexte. La Fourche joue avec la même logique, appliquée au bio en ligne.
Ça ne veut pas dire que le modèle est sans limite. L’abonnement crée une barrière à l’entrée qui peut refroidir des prospects en phase de découverte. Et la rétention – dont Lucas dit qu’elle est excellente sans donner de chiffre précis dans cette partie – reste le nerf de la guerre. Si le taux de renouvellement annuel flanche, toute l’économie du modèle se retend. Les stratégies de rétention client en e-commerce sont souvent sous-estimées par rapport à l’acquisition – ici, c’est exactement l’inverse qui est vrai.
900.care a fait le même pari de l’abonnement fermé – leur modèle de produit rechargeable et d’abonnement partage cette logique de fidélité structurelle, même si le marché (hygiène vs. alimentaire) et les volumes sont très différents.
Et puis il y a la question des fonctionnalités à venir : Lucas évoque des pistes d’autoship sur les produits récurrents (couches, lessive, dentifrice), ou un système de panier pré-rempli avec notification. Des features qui pourraient encore muscler la rétention. Mais à l’heure où cet épisode a été enregistré, début 2023, c’était encore en réflexion.
Le modèle d’abonnement e-commerce de La Fourche est l’un des cas les plus aboutis qu’on ait vus dans le retail français. Pas parfait. Pas sans friction. Mais cohérent de bout en bout – de la mission fondatrice à la structure tarifaire. C’est ça qui est rare. La deuxième partie de l’épisode, consacrée à l’acquisition et à la rétention en détail, promet d’aller au fond des chiffres. Mais déjà, cette première partie suffit à comprendre pourquoi La Fourche tient debout là où d’autres boutiques bio en ligne ont planté.











