valeurs de marque

Construire ses valeurs de marque avec Anthony Bourbon – Episode 63

Épisode diffusé le 4 mars 2021 par Estelle Ballot

Écouter l'épisode :

0:00 --:--
Vitesse

Les valeurs de marque de Feed n’ont pas été rédigées dans une salle de réunion avec un consultant en branding et un tableau blanc. Elles sont nées dans la cuisine d’un gamin de 22 ans qui avait connu la rue à 15 ans et qui, des années plus tard, réalisait qu’il avait encore du mal à manger correctement – pas faute d’argent cette fois, mais faute de temps. Anthony Bourbon, fondateur de Feed, a levé 40 millions d’euros en moins de quatre ans, vendu un million de repas par mois et ouvert 4 000 points de vente en Europe. Pas en dépensant des fortunes en pub. En portant un message qui a tapé quelque chose de réel chez les gens.

Ce qui m’a frappé en écoutant cet épisode du Podcast du Marketing avec Estelle Ballot, c’est que Anthony n’a pas eu à chercher ses valeurs de marque. Elles étaient déjà là, gravées dans son parcours, dans ses cicatrices. Le travail, c’était juste de les nommer. Et ça, c’est à la fois la méthode la plus simple et la plus difficile qui soit.

Mais bon – avant d’aller plus loin, il faut poser une question que la plupart des fondateurs esquivent : est-ce que tes valeurs de marque sont les tiennes, vraiment ? Ou celles que tu pensais devoir avoir ?

Ce que Feed révèle sur les valeurs de marque qu’on n’ose pas porter

Anthony Bourbon n’est pas passé par HEC. Il a vendu des caleçons de contrefaçon dans son collège, réparé des scooters, retapé des voitures, fait de l’immobilier à l’étranger. À 15 ans, il dormait dehors parce que son père était violent et sa mère dépressive. C’est ça, le backstory de Feed. Pas un pivot stratégique, pas une étude de marché qui a détecté un ‘white space’ dans la nutrition fonctionnelle.

Et c’est justement ce qui rend les valeurs de marque de Feed si difficiles à copier. On peut dupliquer un produit. On peut copier une charte graphique. Mais on ne peut pas fabriquer une origine.

« Ce qui fait la force de Feed, en résumé, c’est pas tant le produit. C’est plutôt l’esprit de la marque, le mindset, le why qui a derrière tout ça. On a à cœur chez Feed de remuer un petit peu tout ça et de faire en sorte de remettre de la méritocratie au sein de la société. »

Dit comme ça, ça ressemble à du discours de levée de fonds. Mais dans la bouche d’un mec qui a effectivement vécu ça – c’est autre chose.

Ce que beaucoup de fondateurs font, c’est construire leurs valeurs de marque dans le sens inverse. Ils regardent ce que font les concurrents, ce qui ‘marche’ dans leur secteur, et ils déduisent des valeurs par soustraction. ‘Bah nous on va être plus authentiques, plus responsables, plus humains.’ Résultat : des landing pages qui se ressemblent toutes et des ‘about us’ interchangeables. Feed a fait exactement l’opposé – et ça se voit dans les chiffres comme dans les commentaires Instagram.

La méthode des 5 proches : trouver ses valeurs de marque sans se raconter d’histoires

Concrètement, Anthony Bourbon propose un exercice qui m’a semblé à la fois évident et sous-utilisé. Tu prends tes cinq personnes les plus proches. Tu leur poses une question simple – mais tu dois les pousser à répondre vraiment, sans te ménager.

« Tu leur poses une question : quel mots vous utiliseriez pour me décrire si j’étais pas dans la pièce ? Parce qu’une marque, c’est vraiment ce que disent les gens de toi quand tu n’es pas là, tu vois. »

Simple. Brutal. Efficace. Et souvent, la réponse te surprend – parce que les adjectifs que les autres utilisent pour te décrire ne sont pas ceux que tu aurais choisis toi-même.

Dans le cas d’Anthony, ça a donné : ambition, détermination, résilience, passion, et ce côté ‘obsessionnel’ qu’il assume complètement. Ce sont ces mots-là qui sont devenus les valeurs de marque de Feed. Pas parce qu’un stratège les a validés dans un deck PowerPoint, mais parce qu’ils correspondaient à ce que les gens voyaient naturellement en lui.

Il y a une limite à cet exercice – et Anthony ne l’évoque pas vraiment, alors je le dis : ça marche quand le fondateur EST la marque. Chez Feed, il y a une fusion totale entre Anthony Bourbon et la brand identity. C’est une force extraordinaire au démarrage, mais ça peut devenir une fragilité structurelle si la marque grandit et que le fondateur s’éloigne des opérations. (Ce qui arrive, inévitablement, à un moment.) La question de savoir comment institutionnaliser des valeurs de marque aussi personnelles reste entière.

Pour aller plus loin sur la construction d’une identité forte, l’épisode sur la plateforme de marque et ses piliers est probablement le complément naturel de celui-ci.

Mission, promesse, valeurs de marque : Anthony Bourbon décrypte les trois étages

Beaucoup confondent valeurs, mission et promesse. Anthony les distingue avec une clarté assez rare – et en partant toujours du fondateur, pas de la marque.

La promesse d’abord. C’est la question du lit de mort, littéralement :

« Je me pose une question : quand je serai sur mon lit de mort, qu’est-ce que j’ai envie d’avoir réalisé ? Et si je réponds par la négative à cette question, ben j’aurai loupé ma vie. Donc cette question moi elle est simple : je veux faire une révolution en France et montrer qu’il n’y a pas assez de méritocratie. »

Inatteignable. Volontairement. C’est le principe du voyage vs. le but – une idée que GaryVee défend aussi avec son obsession pour les New York Jets : peu importe si tu les achètes un jour, c’est la direction qui organise chaque décision.

Ensuite les valeurs de marque – ambition, détermination, résilience, passion – qui sont le carburant quotidien, ce qui permet de répondre à chaque arbitrage sans réunion de comité.

Et entre les deux : la mission. Chez Feed, c’est ‘aider les gens à dépasser leurs objectifs grâce à la nutrition.’ C’est le pont. Ce qui raccorde une barre de protéines à une révolution méritocratique. Et franchement, quand tu formules la chaîne comme ça, ça fait quelque chose. Ce n’est plus de l’alimentation fonctionnelle. C’est de la mobilité sociale compressée en 200 calories.

Sur ce point, l’approche de Feed rappelle ce qu’Heineken fait à un niveau beaucoup plus corporate – si ça t’intéresse, l’épisode sur la stratégie de marque d’Heineken expliquée par son directeur marketing montre comment une grande marque organise les mêmes étages de sens.

Être clivant n’est pas un risque – c’est une valeurs de marque stratégique

Feed divise. Estelle Ballot le dit directement dans l’épisode : c’est ‘j’adore’ ou ‘je déteste’. Pas de tiède, pas de ‘mouais’. Et Anthony confirme que c’est voulu – en citant Simon Sinek sur les early adopters et l’appartenance communautaire.

Ça me fait penser à quelque chose qu’on entend jamais dans les briefs créatifs : ‘on veut que 40% des gens n’aiment pas notre marque.’ Personne ne dit ça. Tout le monde veut plaire au plus grand nombre. Du coup, tout le monde ennuie tout le monde.

Feed a compris que ses clients ne mangent pas une barre nutritive. Ils rejoignent quelque chose. Ils montrent leur appartenance à une tribu qui croit que le mérite peut battre la naissance, que le temps est une ressource qu’on optimise, que se nourrir en 5 minutes ce n’est pas une capitulation – c’est une stratégie.

Et les clients qui détestent ? Les ‘ancrés dans le passé’, comme les appelle Anthony avec une ironie douce – ceux qui veulent du foie gras à chaque repas. Ce ne sont tout simplement pas leurs clients. Et en l’assumant, Feed garde une cohérence de message qui est rare dans le secteur food.

Les marques responsables font le même pari de polarisation, avec des résultats similaires – l’épisode sur construire une stratégie de marque responsable explore cette tension entre conviction et audience.

Le produit n’est pas le sujet – ce que la plupart des marketeurs ratent

Apple ne parle pas de gigaoctets. Feed ne parle pas de glucides. C’est la même leçon, appliquée avec la même rigueur.

Anthony l’explique avec une précision qui mérite d’être citée presque intégralement :

« On n’a pas besoin d’en parler parce qu’on est sûr de nous. Ce qu’on va pousser, ce qu’on va vendre, c’est plutôt la finalité. Qu’est-ce que tu vas pouvoir faire avec ce produit ? Tu vas pouvoir gagner du temps et travailler plus si tu as envie de gagner plus d’argent. Tu vas pouvoir lire plus de bouquins entre midi et deux. »

Ce qui m’agace dans la plupart des pages produit que je lis, c’est exactement l’inverse de ça. Les marques passent 80% de leur espace à décrire ce que le produit EST, et 20% à dire ce qu’il FAIT pour toi. Feed inverse le ratio – et c’est pour ça que leurs fiches produit donnent envie alors que techniquement, de la poudre à mélanger avec de l’eau, c’est pas le truc le plus sexy du monde.

C’est aussi ça, avoir des valeurs de marque solides : ça te donne un filtre automatique pour décider ce qu’on dit et ce qu’on tait. Pas besoin de réunion. Pas besoin de validation externe. Les valeurs de marque répondent à la question à ta place.

Sur ce sujet des contenus qui vendent sans vendre, les réflexions sur créer du contenu de qualité sont un bon prolongement pratique.

Recrutement, BSPCE et alignement : comment Feed vit ses valeurs de marque en interne

Les valeurs de marque qui restent sur un mur de bureau, c’est du décor. Ce qui m’a intéressé dans ce que raconte Anthony, c’est comment Feed traduit ses valeurs en process concrets – notamment en recrutement.

La règle est simple, et elle a été apprise à la dure : si les valeurs ne matchent pas, on ne prend pas. Même si le CV est brillant. Même si le timing est urgent.

« Au début, on a essayé de faire rentrer des ronds dans des carrés et la réalité, c’est qu’au bout de 6 mois, 1 an, 2 ans, ça craque parce que tu es pas aligné, tu as pas la même manière de voir la vie. »

Et il y a un levier financier derrière : tout le monde chez Feed est incentivé au capital. L’équivalent de quatre ans de salaire en BSPCE. Ce n’est pas une petite ligne dans le contrat – c’est un signal fort que les gens viennent chercher une aventure, pas un poste. Ça change radicalement qui postule et pourquoi.

Anthony cite aussi Justine de Respire et Cyril des Petits Bidons comme exemples de fondateurs qui vivent leurs valeurs sans transiger. Cyril préfère perdre son business plutôt que d’intégrer du pétrole dans sa lessive. C’est ça, l’alignement réel entre valeurs personnelles et valeurs de marque. Ce n’est pas ce qu’on dit dans les interviews. C’est ce qu’on refuse quand personne ne regarde.

Et si tu veux comprendre comment cette cohérence se traduit visuellement – comment une personnalité de marque s’incarne jusque dans les détails – l’épisode sur la signature vestimentaire et le personal branding pose des questions similaires sur l’authenticité de surface vs. l’alignement profond.

La vraie question, au fond, c’est celle-là : est-ce que tes valeurs de marque tiennent quand ça coûte quelque chose de les tenir ? Quand un deal est sur la table, quand un investisseur pousse dans une direction que tu sens fausse, quand un recrutement est urgent et que le seul candidat disponible n’est pas exactement dans le moule ? C’est là que les valeurs de marque deviennent autre chose qu’un exercice de branding. Ou qu’elles révèlent qu’elles n’ont jamais vraiment existé.

Questions fréquentes

Comment définir les valeurs de marque de son entreprise ? +
La méthode proposée par Anthony Bourbon part du fondateur, pas de la marque. Concrètement : tu demandes à tes cinq personnes les plus proches quels mots elles utiliseraient pour te décrire si tu n'étais pas dans la pièce. Les adjectifs qui reviennent forment un pattern - ce sont vos valeurs de marque réelles, pas celles que vous pensez devoir avoir. Ensuite, vous les transférez sur la marque.
Quelle est la différence entre mission de marque et valeurs de marque ? +
Les valeurs de marque sont le carburant quotidien - ambition, résilience, détermination chez Feed. La mission est le pont entre ces valeurs et la promesse finale. Chez Feed, la mission est 'aider les gens à dépasser leurs objectifs grâce à la nutrition', ce qui raccorde une barre protéinée à une ambition méritocratique beaucoup plus large. La promesse, elle, est quasi inatteignable par définition - c'est une direction, pas un objectif SMART.
Pourquoi les valeurs de marque de Feed ont autant de succès ? +
Parce qu'elles ne sont pas construites - elles sont vécues. Anthony Bourbon a réellement dormi dans la rue à 15 ans, a réellement eu du mal à manger correctement malgré ses revenus. Le produit Feed est né de cette contradiction personnelle. Quand les consommateurs achètent du Feed, ils ne rejoignent pas une promesse marketing - ils s'associent à un parcours réel et à un message sur la méritocratie qui résonne dans leur propre vie.
Comment intégrer les valeurs de marque dans le recrutement ? +
Feed applique une règle simple : si les valeurs ne correspondent pas, on ne recrute pas - même si le candidat est techniquement brillant. Anthony Bourbon l'a appris à la dure après avoir essayé de 'faire rentrer des ronds dans des carrés'. Le résultat craque toujours après 6 à 24 mois. En parallèle, Feed incentive toute l'équipe au capital via des BSPCE équivalant à quatre ans de salaire, ce qui filtre naturellement les candidats qui veulent une aventure plutôt qu'un poste.
Faut-il que les valeurs de marque soient clivantes ? +
Pas nécessairement clivantes au sens agressif du terme - mais assumées, oui. Feed divise entre ceux qui adhèrent au message méritocratique et ceux qui n'en ont pas besoin. C'est voulu. Essayer de plaire à tout le monde produit des marques tièdes que personne ne défend vraiment. Une marque avec des valeurs de marque fortes accepte de ne pas être pour tout le monde.
Peut-on construire des valeurs de marque solides sans être le fondateur historique ? +
C'est la vraie limite de l'approche d'Anthony Bourbon - et il ne l'évoque pas vraiment. Quand les valeurs de marque sont fusionnées avec la personnalité d'un fondateur, elles sont authentiques et difficiles à copier. Mais elles peuvent devenir une fragilité si la marque grandit et que le fondateur s'éloigne. La question de comment institutionnaliser des valeurs aussi personnelles reste entière pour les marques en phase de scale.

Épisodes similaires

  • Branding & Réseaux Sociaux