Le financement formation professionnelle en France, c’est un maquis. Des sigles partout, des organismes qui changent de nom, des fonds qui dorment sans que personne n’en parle – et au bout du compte, la plupart des entrepreneurs passent à côté de plusieurs milliers d’euros sans le savoir. Estelle Ballot, fondatrice du Podcast du Marketing et formatrice en master, a failli faire pareil. Elle aussi. Alors qu’elle consacre au minimum une demi-journée toutes les deux semaines à sa propre formation – soit 5% de son temps de travail, chiffre qu’elle assume complètement – elle a découvert en faisant ses recherches qu’elle avait laissé 800 euros dormir pendant cinq ans sur un compte qu’elle croyait avoir clôturé.
Ce que ça dit sur l’état du système, c’est assez éloquent.
Se former quand on est entrepreneur : la contrainte que personne ne résout vraiment
Quand tu es salarié, la formation arrive toute seule. Enfin, presque. Estelle Ballot raconte ses débuts dans une entreprise qui lui a offert six formations lors de sa première année – alors qu’elle était encore stagiaire.
« Parmi les six formations, il y en a que j’aurais jamais choisi moi-même parce qu’elles ne m’attiraient pas ou parce que je pensais qu’elles n’étaient pas importantes. Et j’aurais eu mais alors vraiment tort. »
Dit comme ça, ça remet en question l’idée qu’on sait ce dont on a besoin.
Le passage à l’entrepreneuriat casse ce mécanisme. Plus personne pour proposer, financer, planifier. Et les journées se remplissent d’elles-mêmes – les clients, les relances, les devis, le quotidien opérationnel. La formation, c’est toujours pour la semaine prochaine. Sauf que la semaine prochaine n’arrive jamais vraiment.
La solution d’Estelle Ballot : bloquer deux demi-journées par mois dans l’agenda. Pas «essayer de caser ça quelque part». Bloquer. Inscrit. Pas de rendez-vous par-dessus. Elle parle d’autoformation au sens large – un livre, un podcast, une formation en ligne, une session de veille approfondie. Le format importe peu. La régularité, oui.
Ce qui m’intéresse davantage dans son approche, c’est le principe qu’elle formule sur la délégation. On entend souvent «délègue ce que tu ne maîtrises pas» – c’est à moitié vrai. Rédiger un brief agence qui tient la route suppose que tu comprennes ce que l’agence va faire. Sans ça, tu ne peux pas évaluer, ni négocier, ni corriger.
« Si vous n’avez pas ces bases-là, vous ne jouez pas à armes égales et vous ne pouvez pas obtenir le meilleur de votre partenaire. »
Exactement le problème.
Le CPF : le financement formation professionnelle que tout le monde connaît mal
Commençons par le plus connu – et le plus mal compris. Le CPF, Compte Personnel de Formation, s’accumule pour toute personne qui travaille. En théorie, il finance des formations certifiantes, c’est-à-dire des parcours avec examen final et certification officielle. Le catalogue est consultable sur moncompteformation.fr.
Mais le vrai sujet – celui qu’Estelle Ballot soulève et qui mérite qu’on s’y arrête – c’est la question du DIF. Le Dispositif Individuel de Formation existait avant 2015. Quand le CPF l’a remplacé, les fonds accumulés sur le DIF n’ont pas été automatiquement transférés. Ils sont restés là, en attente, réclamables sur demande.
Et beaucoup de gens n’ont jamais fait la demande.
La procédure est simple : retrouver son bulletin de salaire de décembre 2014 (ou le dernier avant cette date), y lire le nombre d’heures de DIF disponibles, puis les reporter sur le site moncompteformation.fr avec un scan du document. Une heure de DIF vaut environ 15 euros. Estelle Ballot avait 50 heures – soit près de 800 euros récupérés en cinq minutes.
Le financement formation professionnelle via le CPF présente une limite réelle qu’il faut nommer : le choix de formations est contraint. Certifiantes uniquement, via un catalogue accrédité. Si tu veux une formation très opérationnelle sur un outil spécifique – un logiciel de gestion de campagnes Meta, par exemple, ou une formation copywriting non certifiée – le CPF ne couvrira probablement pas.
Et il y avait une deadline pour récupérer le DIF – le 31 décembre 2020 au moment de l’enregistrement de cet épisode. Si tu lis ceci aujourd’hui et que tu n’as pas fait la démarche, cette fenêtre est fermée. Ça, c’est une limite assumée de cet épisode – les informations de financement changent, les dispositifs évoluent, vérifier les conditions actuelles reste indispensable.
OPCO et FAF : le financement formation professionnelle que personne ne cherche
Là où ça se complique – et où c’est souvent plus intéressant financièrement. Les OPCO (Opérateurs de Compétences) financent la formation des salariés. Les FAF (Fonds d’Assurance Formation) font la même chose pour les indépendants – artisans, commerçants, professions libérales.
Avantage majeur par rapport au CPF : les formations financées n’ont pas besoin d’être certifiantes. Tu veux une formation sur la publicité Facebook, sur la gestion de ta trésorerie, sur le référencement naturel ? C’est potentiellement éligible. Et les montants ne dépendent pas de ton chiffre d’affaires – ce que beaucoup ignorent. Un entrepreneur qui débute peut bénéficier du même niveau de prise en charge qu’un professionnel établi.
La procédure est moins fluide. Estelle Ballot ne le cache pas.
« Je vais pas vous mentir, on est beaucoup moins user friendly. Il faut commencer par savoir de quel OPCO vous dépendez. Pour ça, il faut connaître votre code NAF, vous le trouverez sur votre dernière fiche de paie. Ensuite, vous allez sur Google et vous tapez OPCO et votre code NAF. »
Le résultat : une liste de plusieurs OPCO potentiels, qu’il faut contacter un par un par téléphone pour identifier lequel prend en charge votre secteur. En 2024, oui, par téléphone. (Ce qui est assez sidérant pour des organismes censés soutenir la formation au numérique, mais passons.)
Pour les FAF, la logique est similaire – identifier le bon organisme selon son statut professionnel, puis le contacter directement. L’effort de démarche est réel. Mais le financement formation professionnelle disponible de l’autre côté peut largement valoir quelques appels.
Ce que j’aurais voulu qu’on me dise – enfin, ce que j’aurais aimé lire dans un article quand j’explorais ce sujet pour la première fois – c’est que ces organismes ont des budgets à dépenser. Ils cherchent des bénéficiaires. Les appeler, c’est rarement les déranger.
Le chèque numérique : 1 500 euros pour la transition digitale des commerces
Troisième dispositif, plus ciblé. Au moment où Estelle Ballot enregistre cet épisode – novembre 2020, deuxième confinement – Bruno Le Maire annonce un soutien spécifique pour les commerçants et artisans durement touchés par la fermeture des commerces physiques.
Le constat derrière le chèque numérique est brutal dans sa simplicité : les commerces sans présence en ligne n’ont aucun filet de sécurité quand le monde physique s’arrête. Et ils sont nombreux. Très nombreux.
La réponse : jusqu’à 1 500 euros financés par les régions pour couvrir la transition numérique. Ce que peut financer ce chèque est large – formation au digital, publicité en ligne, prestation de référencement, abonnement à un logiciel SaaS, création de site par un professionnel. C’est du financement formation professionnelle au sens élargi, mais aussi du financement d’outils et de services.
Restriction importante : seuls les commerces de proximité et les artisans sont éligibles. Et les conditions varient selon les régions – c’est elles qui financent et gèrent le dispositif. Un commerçant en Bretagne n’aura pas exactement les mêmes modalités qu’un artisan en PACA.
Les conditions ont probablement évolué depuis 2020. Le principe – soutien régional à la numérisation – reste pertinent à vérifier auprès de sa région, même si le nom du dispositif a pu changer.
Pourquoi se former coûte en fait moins cher que ne pas se former
Estelle Ballot pose une question simple avant chaque décision de formation : qu’est-ce que je vais gagner si je la fais, et qu’est-ce que je vais perdre si je ne la fais pas ?
Le gain, c’est concret – efficacité accrue, négociation avec les prestataires depuis une position informée, économies sur des erreurs évitées. Les compétences marketing essentielles que tu n’as pas finissent toujours par se payer d’une façon ou d’une autre – soit tu les achètes à un prestataire que tu ne peux pas briefer correctement, soit tu rates des opportunités que tu n’arrives pas à identifier.
La perte, c’est plus difficile à quantifier – les contrats qu’on ne signe pas parce qu’on n’a pas su quoi proposer, les outils qu’on n’adopte pas parce qu’on en avait peur, les adaptations qu’on ne fait pas parce qu’on ne voyait pas le marché bouger. Mais c’est réel.
« Le vrai risque, c’est de rester dans sa zone de confort, de faire ce qu’on sait déjà faire comme on l’a toujours fait. Rester dans sa zone de confort, c’est l’assurance de se planter. »
Franchement, c’est le genre de formulation qui semble évidente mais que la plupart n’appliquent pas vraiment. Se sentir déstabilisé par une nouvelle formation, ne pas être sûr du résultat à l’avance – elle le dit clairement, c’est inconfortable. Pas parce qu’on n’aime pas apprendre, mais parce qu’apprendre quelque chose qu’on ne maîtrise pas, c’est admettre une limite. Et admettre une limite sans garantie de la surmonter, ça demande un effort que la plupart préfèrent remettre à plus tard.
Le syndrome de l’imposteur joue là-dedans aussi – cette sensation que si on ne maîtrise pas déjà quelque chose, on n’a pas légitimité à l’apprendre en public ou à facturer pendant qu’on apprend. C’est une fausse piste. Mais elle coûte cher.
Ce que le financement formation professionnelle change concrètement dans l’équation
Remettons les chiffres sur la table. 800 euros de DIF récupérés en cinq minutes. 1 000 euros déjà sur le CPF. 1 500 euros potentiellement via le chèque numérique. Et un OPCO ou un FAF qui peut cofinancer des formations non certifiantes selon les secteurs.
On parle facilement de 3 000 à 4 000 euros de capacité de financement formation professionnelle que beaucoup d’entrepreneurs ont accumulée sans le savoir. Pas des aides hypothétiques – des droits acquis, des cotisations versées, des fonds qui attendent.
Et pourtant, la plupart ne le demandent pas. Par méconnaissance – c’est le cas le plus fréquent. Parfois par flemme administrative, ce qui se comprend. Et parfois parce qu’on ne se sent pas légitime à «demander de l’aide» même quand c’est son argent qu’on réclame.
La question de passer à l’action sur ces démarches, c’est souvent ça le vrai blocage – pas la complexité du système, mais le moment où on décide d’y passer une heure. Et sur ce point, Estelle Ballot a un argument simple : elle a mis cinq minutes. Pour 800 euros. Le calcul n’est pas difficile.
Ce qui reste ouvert, c’est la question de la formation elle-même – une fois le financement trouvé, comment choisir ? Comment évaluer qu’une formation va vraiment changer quelque chose dans ta pratique et pas juste te donner l’impression d’avoir appris ? C’est probablement le sujet qui suit, et il n’est pas trivial. Se laisser attirer par l’objet brillant – la nouvelle certification tendance, la formation qui promet des résultats en 30 jours – c’est un piège que le financement disponible peut paradoxalement aggraver.











