Créer un média youtube en partant d’une chaîne solo – sans sacrifier ce qui fait marcher la sauce – c’est probablement l’un des défis les plus sous-estimés de la creator economy. Micode le sait mieux que personne. 800 000 abonnés sur une chaîne tech, un débit de parole qui donnerait le vertige à un speaker professionnel, et la certitude tranquille que ce qu’il fait aujourd’hui ne suffit plus à ce qu’il veut construire demain.
Dans un épisode de Marketing Mania, Stan Leloup l’a coincé sur une question que la plupart des créateurs évitent soigneusement : pourquoi recruter ? Pas juste pour faire plus de vidéos. Pour construire quelque chose qui tienne debout même quand toi tu n’es pas là.
Ce qui ressort de cette conversation, c’est moins un tutoriel qu’un aveu. Deux créateurs qui tâtonnent, qui ont raté des trucs, qui cherchent encore. Et c’est précisément ça qui est utile.
Le piège du créateur solo : prisonnier de sa propre formule
Micode – de son vrai prénom Michael – a publié 87 vidéos depuis 2010. Sur une chaîne qui frôle le million d’abonnés. Fais le calcul : ça donne à peu près 6 vidéos par an. Lui-même le reconnaît sans se défausser.
« J’ai toujours gardé un objectif qui était d’essayer de faire un truc tous les 10 jours ou toutes les semaines. Et j’ai jamais réussi à m’en approcher un tout petit peu. C’est vraiment de ce point de vue-là, c’est vraiment un échec. »
Dit comme ça, ça fait mal. Mais c’est honnête.
Le problème n’est pas la paresse. C’est la structure. Quand tu es seul à tout faire – la recherche, l’écriture, le tournage, le montage – chaque vidéo est un projet à part entière. Micode parle de vidéos de 30, 45 minutes, écrites mot à mot, tournées avec un débit qui laisse zéro marge d’erreur. Des rushes « assez hard », dit-il, parce qu’une phrase imparfaite et c’est à refaire.
Ce qu’on perd dans ce modèle – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me explique plus tôt – c’est que la formule qui marche devient aussi la cage. Tu ne peux rien faire d’autre. Un nouveau projet ? C’est du temps pris sur les vidéos. Une opportunité ? Tu la rates parce que ta bande passante est à zéro.
Stan Leloup résume le truc avec une précision chirurgicale : « tu es prisonnier de ton truc puisque tu dois faire ce que tu fais, mais tu as pas forcément le temps de faire autre chose et tout le reste c’est une distraction, c’est à somme zéro. » Et là, les deux hommes sont d’accord. La question n’est pas de faire plus de vidéos. C’est de sortir de la somme nulle.
Créer un média youtube, ça commence par une décision inconfortable
Recruter quelqu’un pour t’aider à écrire tes vidéos. Pas juste le montage – ça, beaucoup le font. L’écriture. Le script. L’angle. C’est là que ça bloque pour la quasi-totalité des créateurs.
Pourquoi ? Parce que l’écriture d’une bonne vidéo YouTube, c’est 80% d’intuition non verbalisée. Micode en donne un exemple concret et assez brutal :
« Ma dernière vidéo Cyberpunk, j’ouvre sur le discours de Steve Jobs pour annoncer l’iPhone […] Mais comment est-ce que cette connexion elle a été faite entre Cyberpunk et le discours de Steve Jobs, c’est impossible pour moi d’expliquer et c’est impossible pour moi de dire à quelqu’un tu as pas été bon parce que tu l’as pas trouvé. »
C’est exactement le problème.
L’intuition créative, ça ne se délègue pas directement. Ça se transmet lentement, par itération, par friction. Alors comment tu onboardes quelqu’un quand tu ne peux même pas expliquer ta propre méthode ? Micode a une réponse partielle : tu te forces à travailler comme si tu devais l’expliquer. Pour sa dernière vidéo, il a écrit le script mot à mot – lui, pas son futur collaborateur – en se demandant à chaque étape « OK, là je prends cette décision, pourquoi je la prends. »
C’est du travail supplémentaire à court terme. Et ça ressemble à de l’artisanat documentaire, pas à une stratégie de scale. Mais c’est peut-être la seule vraie voie.
Pour aller plus loin sur cette tension entre croissance YouTube et modèle solo, monter un business sur YouTube est une question que Stan Leloup a déjà disséquée en détail dans un autre format.
Le hack de la deuxième chaîne – et pourquoi c’est plus malin qu’il n’y paraît
Stan Leloup a trouvé une solution que j’ai trouvée franchement élégante pour quelqu’un qui dit tâtonner.
Il ne pouvait pas lâcher sa chaîne principale à quelqu’un. Psychologiquement impossible. Trop d’enjeux, trop d’ambition sur chaque vidéo, trop d’écart entre ce qu’il fait et ce qu’un nouveau peut produire en arrivant. Alors il a créé une deuxième chaîne – délibérément moins ambitieuse, formats plus courts, sujets plus accessibles – et c’est là qu’il forme son collaborateur.
« Il faut que je fasse rentrer quelqu’un et que j’apprenne avec quelqu’un et que je forme quelqu’un. Mais j’arrive pas à faire rentrer une personne sur ma chaîne principale. Donc du coup le hack que j’ai trouvé, c’est de me dire je vais faire une deuxième chaîne. »
Voilà. Simple. Presque trop simple.
Ce que ça crée en pratique, c’est un incubateur. Les recherches faites pour la chaîne secondaire deviennent parfois la matière première d’une vidéo principale – c’est ce qui s’est passé avec Cyberpunk. Le collaborateur monte en compétence sur un format moins exposé. Et si une idée est vraiment forte, elle remonte naturellement vers la chaîne principale.
La limite de ce système – et il faut l’assumer – c’est qu’il ne résout pas le problème central. La chaîne principale reste entièrement dépendante du créateur. Ce n’est pas encore créer un média youtube au sens plein du terme. C’est un premier pas, pas une révolution.
La question de faire décoller plusieurs chaînes YouTube en parallèle est d’ailleurs un sujet que d’autres créateurs ont exploré avec des approches radicalement différentes.
Personal branding vs marque média : la vraie tension que personne ne résout proprement
C’est là que la conversation devient intéressante – enfin, plus intéressante encore, parce que les deux hommes lâchent du terrain sur leurs certitudes respectives.
Il y a deux modèles. Soit tu construis sur ton nom, ta tête, ton image. Soit tu construis une entité qui te survit, incarnable par d’autres, avec une identité propre. Micode avait longtemps cru que le premier modèle était une erreur. Que le personal branding, c’est du gaspillage – tu t’enchaines à ton projet, et s’il t’arrive quelque chose, tout s’effondre.
Et puis il a regardé HugoDécrypte travailler.
Hugo – présenté dans l’épisode comme « le Da de l’internet », une sorte de caution journalistique de référence pour toute une génération – a réussi à transformer son nom propre en quelque chose qui ressemble de plus en plus à un média. Il a gardé « Hugo Décrypte » comme identité. Et pourtant, aujourd’hui, même les médias traditionnels le traitent comme une rédaction à part entière.
Ce que ça montre, c’est que le personal branding n’est pas une impasse. C’est peut-être même une rampe de lancement. Tu génères d’abord de l’attachement émotionnel – quelque chose qu’une marque abstraite met des années à construire – et ensuite tu pivotes progressivement vers quelque chose de plus grand.
« Au début moi j’étais en mode cette deuxième stratégie est bien mieux à tous les niveaux. Et en fait je me rendais pas forcément compte de ce que tu perds aussi. Parce qu’il y a des trucs dans le personal branding qui sont très forts, notamment l’implication émotionnelle des gens qui va être beaucoup mais beaucoup plus simple à générer quand tu es la figure de ce que tu développes. »
Micode a changé d’avis. Ce n’est pas rien.
Reste que cette transition – du nom propre vers la marque-média – personne ne sait vraiment comment elle se fait. Hugo la fait peut-être en ce moment. Micode la regarde et prend des notes. Et entre les deux modèles, il y a une zone grise inconfortable où se trouve probablement la vérité.
Pour comprendre ce que signifie réellement se différencier avec le personal branding, la question de l’identité de marque rejoint directement ce que Micode articule ici.
Le profil qui peut vraiment apprendre à écrire comme toi
Trouver quelqu’un capable de créer un média youtube dans ton style – et pas juste de faire semblant – ça ne se fait pas sur une annonce LinkedIn.
Micode a recruté Frédéric Garcia. Pas un diplômé de journalisme, pas un rédacteur web professionnel. Un gars qui suit ses formations depuis des années, qui a sa propre chaîne YouTube à une dizaine de milliers d’abonnés, et qui a un background solide en psychologie comportementale – les bouquins, les études, les références que Micode lui-même ne connaissait pas toujours.
Ce que ça illustre, c’est que le profil idéal n’est pas « quelqu’un qui sait écrire ». C’est quelqu’un qui comprend les codes de YouTube, qui a déjà produit du contenu, et qui apporte une expertise substantielle dans le domaine traité. Le reste – le style, les angles, la façon de construire une accroche – ça s’apprend avec le temps. Mais le fond, lui, ne s’improvise pas.
Stan Leloup fait le même constat côté Marketing Mania : son collaborateur est quelqu’un qu’il connaissait déjà, dont il avait pu observer le travail sur la durée. Pas un étranger recrutabilisé sur un CV. La confiance précède le contrat.
Ce qui m’agace dans la plupart des conseils sur la délégation créative, c’est qu’ils ignorent complètement cette dimension relationnelle. Tu ne formes pas un auteur en lui donnant un brief. Tu le formes en travaillant avec lui pendant des mois, en lui expliquant pourquoi tu rejettes une intro, en lui montrant comment une connexion improbable entre deux sujets peut devenir l’axe de toute une vidéo.
Si tu construis une audience et que tu te demandes comment grossir sur YouTube avec une approche différenciée, la question du style unique est centrale – et c’est précisément ce qu’on ne peut pas déléguer d’emblée.
Réussir trop vite – le désavantage qu’on n’ose pas nommer
87 vidéos depuis 2010. Une première vidéo qui marche directement. La caméra de sa mère, des skills Photoshop glanés quelque part, un passage au théâtre qui a appris à Micode à tenir une phrase jusqu’au bout sans souffler.
Stan Leloup le pointe avec une forme de jalousie bienveillante : lui, il n’avait pas compris le concept de miniature sur ses premières vidéos. Micode, lui, a catché le truc dès le début. Et c’est là que le problème commence.
Quand tu n’as pas galéré pour trouver ta méthode – quand elle est arrivée presque naturellement – tu ne sais pas l’expliquer. Pas par arrogance. Parce que tu ne l’as jamais vraiment conscientisée. Et déléguer quelque chose d’inconscient, c’est un défi d’un autre ordre que de déléguer un process documenté.
Micode l’admet directement : il faisait ses vidéos « au feeling ». Plan détaillé mais tournage improvisé, axe choisi sur le tas, accroche trouvée dans la salle de montage. Ca marchait parce que son feeling était bon. Mais un feeling qui marche seul ne se transfère pas à une équipe.
La contrainte de créer un média youtube autour d’un talent intuitif solo, c’est de devoir d’abord documenter ce talent pour pouvoir en faire une culture commune. Et c’est un travail qui prend du temps – beaucoup de temps – et qui oblige à regarder ce qu’on fait vraiment, pas ce qu’on croit faire.
Et là, je pense qu’on touche au vrai sujet de cette conversation. Ce n’est pas « comment recruter sur YouTube ». C’est comment passer de l’artisanat à quelque chose de reproductible sans perdre ce qui faisait la valeur de l’artisan.
Pour ceux qui réfléchissent à leur présence sur YouTube depuis un positionnement de niche ou d’expert, la stratégie YouTube contre-intuitive de Stan Leloup lui-même mérite un détour.











