Une campagne emailing qui tombe à 80 % de délivrabilité dès le premier envoi – ça ne s’improvise pas, et ça ne se rattrape pas facilement non plus. Khadija Moutaouakkil, Senior Marketing Scientist chez Hux (filiale data marketing du groupe Nextdia), a accepté de décortiquer dans le podcast Bannouze ce que la plupart des équipes CRM font mal, ou font trop vite. Et franchement, la conversation est une des plus concrètes que j’ai entendues sur le sujet cette année.
Ce qui m’a frappé dès le début : elle ne commence pas par les taux d’ouverture. Elle commence par la donnée. La qualité de la base. L’optin. Le RGPD. Des trucs que beaucoup traitent comme une contrainte administrative – alors que c’est là que tout se joue.
La question de départ posée par Laurent, l’animateur du podcast : quelles sont les métriques à surveiller quand on lance une campagne CRM par email ? Simple en apparence. La réponse, elle, l’est beaucoup moins.
La base de données : l’endroit où une campagne emailing gagne ou perd avant même d’être envoyée
C’est le point que Khadija martèle en premier, et elle a raison de le faire. Avant de parler d’objet accrocheur ou de bouton CTA bien placé, il y a une question brutale : est-ce que tes contacts sont valides, engagés, et conformes RGPD ?
La réponse honnête, dans beaucoup d’entreprises, c’est non. Ou du moins : pas vraiment vérifiée.
« On pilote un certain nombre de règles notamment pour assainir la base lorsqu’il y a des NPAI ou bounce ou plainte et faire en sorte que la base soit la plus clean possible avant chaque sollicitation. Donc ça c’est le premier point et le point le plus critique dans une stratégie CRM marketing. »
Le plus critique. Pas le taux d’ouverture. Pas le design. La propreté de la base.
Ce qu’elle décrit concrètement : un processus de qualification en continu, où chaque envoi devient aussi un signal sur l’état de la base. Les hard bounces – adresses inexistantes, définitivement invalides – sont purgés immédiatement. Les soft bounces – boîte pleine, message d’absence – font l’objet d’une nouvelle tentative. Et les contacts qui ne s’engagent plus depuis trop longtemps sont soit réengagés, soit sortis de la liste active.
Ce dernier point est souvent le plus douloureux à accepter pour un marketeur. Supprimer des contacts, c’est faire baisser un chiffre. Mais garder une base gonflée d’inactifs, c’est plomber sa réputation d’expéditeur auprès des FAI. Et ça, ça coûte bien plus cher à terme. Si tu veux comprendre les fondamentaux d’une campagne emailing saine, c’est souvent là que la réflexion doit commencer.
Délivrabilité : le grand « fourre-tout » qui cache une mécanique précise
Khadija utilise elle-même le mot. La délivrabilité, c’est souvent présenté comme un concept flou que seuls les experts comprennent vraiment. En pratique, elle le découpe proprement.
Premier niveau : sur 100 emails envoyés, combien sont pris en charge par les FAI ? C’est le taux de réception brut. Il permet de détecter les adresses invalides, les boîtes pleines, les erreurs techniques.
Deuxième niveau, plus subtil : combien ont été bloqués malgré une adresse valide ?
« Bloqués, ça veut dire qu’une adresse email est valide mais que le FAI considère que l’envoi n’est pas qualitatif parce que le HTML de l’email n’est pas propre, parce que le poids de l’email est trop lourd, trop d’image, pas assez de texte, enfin ne respecte pas les standards du email marketing. »
Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais en réalité, ce taux de blocage est un signal sur la réputation de l’IP d’envoi – donc de la plateforme, donc de la marque. Et une réputation dégradée, ça se reconstruit lentement.
Chez Hux, elle mentionne des indicateurs de délivrabilité à 99 % ou plus. C’est une référence utile. Si tu es en dessous de 95 %, il y a clairement quelque chose à investiguer – et vite. Pour aller plus loin sur les grandes tendances de l’email marketing et ce que ça implique techniquement, c’est un épisode complémentaire intéressant.
Mais la délivrabilité ne s’arrête pas aux blocages. Elle inclut aussi deux indicateurs que beaucoup rangent ailleurs : le taux de désabonnement et le taux de plainte. Ce ne sont pas des métriques de confort – ce sont des signaux envoyés directement aux FAI sur la qualité perçue de tes envois.
Taux de plainte : le bouton que personne ne veut voir pressé
0,5 %. C’est le seuil de désabonnement qu’elle cite comme « acceptable ». Au-delà, on est dans la zone rouge.
Pour les plaintes, le mécanisme est encore plus direct. Quand un internaute clique sur « Ceci est un spam » dans sa boîte mail, cette information remonte au serveur d’envoi via les boucles de rétroaction des FAI. Le contact est automatiquement désabonné dans la plateforme. Mais surtout, le FAI cumule ces signaux pour évaluer si la marque fait du spamming.
« Il y a des seuils à ne pas dépasser. Un certain nombre de plaintes à ne pas dépasser pour rester en dessous des radars des FAI. »
Ce qui m’agace dans beaucoup de stratégies CRM, c’est que ces seuils sont connus mais rarement affichés clairement en interne. L’équipe qui envoie les campagnes et l’équipe qui gère la réputation d’expéditeur ne se parlent pas toujours. Résultat : on découvre le problème quand les taux de délivrabilité s’effondrent, pas avant.
Et à ce stade, le dégât est déjà fait.
Segmenter une campagne emailing : pas un conseil de bon sens, une nécessité mécanique
Le deuxième conseil de Khadija est celui que j’entends le plus souvent – et qui est le plus souvent mal appliqué. Segmenter. Mais elle va plus loin que la définition basique.
Elle ne parle pas juste de séparer prospects et clients. Elle parle de détecter des signaux comportementaux : qui a ouvert dans les 3 derniers mois ? Qui n’a plus ouvert depuis longtemps ? Qui est sur le point de partir à la concurrence ? Chaque profil mérite une approche différente – un message de réengagement, une offre de rétention, ou un contenu d’accueil adapté à la source d’acquisition.
Ce dernier point est rarement travaillé. Pourtant, elle donne un exemple très concret :
« Il n’y a rien de pire qu’un prospect qui s’inscrit à un jeu concours pour par exemple gagner un coffret beauté et de recevoir derrière un email qui n’a rien à voir avec la thématique initiale qui a permis la collecte de son adresse. »
C’est exactement le problème. On recrute 10 000 contacts via un jeu concours, on les balance dans la séquence de bienvenue générique, et on s’étonne que le taux de désabonnement explose dès le premier envoi.
La source d’acquisition conditionne le contenu du premier message. C’est une règle simple – mais ça demande que les équipes acquisition et CRM se parlent vraiment. Ce qui est rare dans le secteur (c’est un euphémisme). Pour aller plus loin sur la construction d’une base qualifiée, l’épisode sur comment construire une mailing list solide pose les bons fondamentaux.
Et la segmentation ne concerne pas que les prospects. Khadija cite l’exemple d’un client cosmétique versus un client automobile. Leurs cycles d’achat, leurs attentes, leur rapport à la marque – tout diffère. Un client machine à laver ne se comporte pas comme un client frigo. Ça paraît évident dit comme ça. Mais combien de campagnes emailing envoient encore le même message à toute la base ?
Les créas, les objets, le test and learn : ce que tout le monde sait et que personne ne fait vraiment
Troisième conseil : tester les créations. Objets, visuels, structure HTML, CTA. De l’A/B test systématique, dès le premier envoi à une nouvelle cohorte.
Ce qui est intéressant dans la façon dont elle le formule, c’est qu’elle relie directement les créas à la délivrabilité. Un HTML mal construit, des images trop lourdes, un ratio image/texte déséquilibré – ça ne nuit pas seulement à l’expérience utilisateur. Ça dégrade la réputation d’envoi. Les deux sujets sont liés.
Et elle ajoute quelque chose que j’aurais voulu qu’on me dise plus tôt : aujourd’hui, toutes les marques font à peu près la même chose. Le même type de mise en page, les mêmes formats promotionnels, les mêmes objets avec emoji. Du coup, le test and learn n’est plus une option pour se différencier – c’est la condition minimale pour ne pas disparaître dans la masse.
Les clients attendent du personnalisé. Une expérience de bout en bout cohérente. Pas juste un email avec leur prénom dans l’objet.
Pour les équipes qui veulent structurer cette approche de façon plus rigoureuse, le sujet du marketing automation et du choix d’outil est directement complémentaire – parce que tester à grande échelle sans automatisation, c’est épuisant.
Salesforce, Acoustic, Adobe : les outils ne font pas la stratégie
Laurent pose la question des outils. Khadija cite Salesforce Marketing Cloud (connecté à Sales Cloud pour les ponts e-commerce), Acoustic (ex-Watson Campaign d’IBM), Adobe, Splio. Des plateformes sérieuses, pensées pour des structures avec des volumes importants.
Mais ce qu’elle dit ensuite est plus utile que la liste elle-même. L’outil doit permettre deux choses : bien piloter la donnée, et mettre en place des parcours automatiques. Welcome, post-achat, réengagement. Ce n’est pas une option – c’est l’enjeu central d’une stratégie CRM aujourd’hui.
80 % de la relation client automatisée. C’est l’objectif qu’elle pose. Pas pour remplacer l’humain – pour être présent au bon moment, après chaque action, sans dépendre d’une saisie manuelle.
Le choix de l’outil dépend de la taille de l’entreprise et de ses objectifs, elle le dit clairement. Une PME n’a pas besoin de Salesforce Marketing Cloud. Mais elle a besoin de quelque chose qui trace les comportements, segmente automatiquement, et déclenche les bons messages au bon moment. Ce qui rejoint d’ailleurs les réflexions sur l’email marketing adapté aux usages mobiles – parce que la moitié de tes contacts ouvre sur smartphone, et si le rendu casse, l’outil ne sert à rien.
Une limite à assumer ici : tout ce que décrit Khadija suppose des ressources – humaines et techniques – que beaucoup de petites structures n’ont pas. Mettre en place une segmentation fine, des parcours automatiques, du test and learn sur les créas… ça prend du temps, ça demande des compétences, et ça suppose une plateforme qui le permet. Pour les équipes CRM d’une ou deux personnes, il faudra prioriser. La base propre d’abord. La délivrabilité ensuite. La segmentation après. Et les créas en dernier – même si elles sont souvent les premières à mobiliser l’attention.
Ce qui ne change pas, quelle que soit la taille de la structure : rien n’est acquis. Les algorithmes des FAI évoluent. Les comportements des contacts changent. Une campagne emailing qui performe bien aujourd’hui peut s’effondrer dans six mois si on n’y touche plus. Mais bon, c’est peut-être exactement ce qui rend ce métier intéressant.











