stratégie de contenu marque

#4 – Écrire pour sa communauté, avec Estelle Zeliszewski, Content Manager @ Shine

Épisode diffusé le 31 mars 2020 par Noémie Kempf

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Une stratégie de contenu marque qui précède le produit – pas de quelques semaines, vraiment avant que l’appli existe. C’est le pari un peu dingue qu’ont fait Raphaël et Nicolas, les deux co-fondateurs de Shine, la néobanque pour indépendants et entrepreneurs. Et ça a marché. Estelle Zeliszewski, content manager chez Shine depuis les premières heures, raconte ça dans le podcast The Storyline avec une désinvolture qui cache mal la quantité de boulot que ça représente. Phobique administrative de son propre aveu, elle s’est retrouvée à écrire des articles sur les cotisations, les impôts, la CFE – relu par une comptable, certes – pour des gens qui ne comprenaient rien à leurs démarches. Ce qui m’a intéressé dans cette conversation, c’est pas tant le ‘comment’ – on va y venir – c’est surtout le ‘pourquoi ça tient’. Parce que la plupart des boîtes font du contenu pour exister sur Google. Shine l’a fait pour exister tout court.

Avant le produit, le blog – et ce que ça dit d’une stratégie de contenu marque

Trois mois avant de lancer l’application, Shine avait déjà un blog. Pas un blog vitrine avec deux articles de présentation. Un vrai blog qui répondait aux vraies questions des futurs utilisateurs. C’est le fondement de toute leur stratégie de contenu marque : identifier le principal problème du persona avant même d’avoir un produit à vendre.

Estelle résume ça très bien :

« En fait avant même qu’on lance l’appli sur les stores, Raphaël et Nicolas ils avaient en tête une chose, c’était que le principal problème des indépendants, c’est de pas du tout savoir ce qu’ils doivent faire, d’être complètement perdu dans leurs démarches et cetera. C’est un peu le fondement de Shine, c’est se dire bah en fait un indépendant, il sait jamais ce qu’il doit faire. »

Dit comme ça, ça a l’air évident. Ça l’est pas. La plupart des boîtes construisent leur contenu autour de leur produit, pas autour des douleurs de leurs utilisateurs. Shine a fait l’inverse – et c’est précisément ce qui leur a permis de constituer une communauté de beta-testeurs engagés bien avant d’avoir quelque chose à leur vendre.

Le choix éditorial était précis : quelque chose de fiable ET compréhensible. Pas l’un ou l’autre. Sur les questions admin des indépendants, tu trouves soit du jargon juridique incompréhensible, soit du contenu simplifié à l’extrême mais douteux. Shine a cherché l’intersection. Vulgarisation sérieuse, vérifiée par des comptables, rédigée comme on parlerait à un ami.

C’est une stratégie de contenu qui demande une vraie rigueur éditoriale – pas juste un brief freelance envoyé en cinq minutes.

La communauté ne se construit pas, elle se cultive

Le groupe Facebook Shine, au départ, c’était un espace pour les beta-testeurs. Aujourd’hui, il vit tout seul. Les membres se répondent entre eux, postent les articles Shine spontanément, font émerger de nouveaux sujets. Estelle y passe deux fois par jour, jette un oeil, répond si quelqu’un reste sans réponse. C’est tout.

Mais avant d’arriver là, il y a eu une phase que beaucoup sous-estiment. Et c’est là que ça coince souvent.

« Au début je passais beaucoup de temps à répondre aux questions, à leur pousser les articles, à faire émerger des sujets et cetera. Et puis en fait de fil en aiguille maintenant il vit tout seul. »

Le point d’inflexion ? Elle ne sait pas exactement le définir. Ce qu’elle repère, c’est l’apparition de deux ou trois membres plus actifs que les autres – des profils qui prennent naturellement un rôle de leader dans la communauté. Ce sont ces personnes-là qu’elle a cherché à engager différemment, à qui elle a construit un lien un peu particulier. Le reste a suivi.

Ce qui m’agace dans la plupart des articles sur la community building, c’est qu’ils présentent ça comme une mécanique propre. Un planning, des outils, des KPI. La réalité selon Estelle – et je la crois – c’est que le shift se fait organiquement, et qu’essayer de le forcer revient souvent à tuer l’élan. Il faut y passer du temps, vraiment, puis lâcher progressivement.

La mine d’or dans tout ça ? Le groupe reste une source d’informations brutes sur les questions que se posent vraiment les utilisateurs. Mieux que n’importe quelle étude de marché. Et gratis. (Ce qui est rare dans le secteur, où les tests utilisateurs coûtent une fortune.)

Pour aller plus loin sur la façon de créer et développer une communauté autour d’une marque, il y a des approches complémentaires qui méritent le détour.

Le ton de voix, ou comment une banque peut arrêter d’être chiante

Shine reste une banque. Enfin, une néobanque. Et le secteur bancaire, c’est l’anti-fun absolu dans l’imaginaire collectif. Formulaires, jargon, courriers recommandés, frais cachés. Le truc qui stresse.

La stratégie de contenu marque de Shine passe donc massivement par les mots. Chaque expression, chaque tournure, chaque émoji (oui, les émojis font partie du débat) est pensé pour casser cette image. Estelle a été une des premières à poser les bases de la Tone Bible – la bible de ton – qui formalise comment Shine s’adresse à ses utilisateurs.

« C’est hyper important pour nous de bien choisir nos mots, de bien choisir notre ton parce que on reste quand même une banque et une banque c’est pas fun, c’est rébarbatif, on a toujours peur de jusqu’à Shine. »

Ce qui m’a frappé dans cet extrait – la phrase s’interrompt sur ‘jusqu’à Shine’. C’est pas un défaut de montage. C’est exactement la pensée en train de se former. Jusqu’à Shine, la banque c’était comme ça. Maintenant non.

La cohérence passe par plusieurs niveaux simultanément : le blog, les réseaux sociaux, le service client, les wording dans l’application elle-même. Estelle relisait tout au début. Tout. Avant qu’une personne soit recrutée spécifiquement pour le branding dans l’app. C’est un boulot de directrice artistique appliqué aux mots – et c’est souvent sous-estimé dans les startups qui scalent vite.

L’écriture inclusive fait partie intégrante de cette démarche. Point médian, formulations doubles (‘toutes et tous’), visuels diversifiés. Ça peut sembler anecdotique, mais Estelle y voit quelque chose de plus structurel : si Shine prétend accompagner tous les entrepreneurs, ça inclut les entrepreneuses. Et ça commence par les mots qu’on choisit. La comparaison avec la construction d’un tone of voice de marque cohérent est directe – les principes sont les mêmes, l’enjeu aussi.

Scaler sans perdre la voix – le vrai défi de la stratégie de contenu marque

À un moment dans la conversation, Noémie pose la question qui fâche : est-ce qu’on peut déléguer 100% de la production de contenu sans perdre l’identité de marque ?

Estelle hésite. Et cette hésitation est plus instructive que n’importe quelle réponse tranchée.

Son process actuel :

  • Elle détermine les sujets en collaboration avec l’équipe acquisition (SEO ou réseaux sociaux selon les priorités)
  • Les rédactrices freelance choisissent les sujets qui les intéressent dans un board partagé en ligne
  • Elle relit tout avant publication – sans exception

C’est ce dernier point qui pose question à l’échelle. Relire tous les articles, c’est chronophage. Mais Estelle considère que c’est pas négociable, surtout sur des sujets aussi sensibles que la fiscalité des indépendants. Un article sur les cotisations qui contient une inexactitude, c’est un utilisateur qui prend une mauvaise décision. C’est pas le même risque qu’une faute de goût dans un article lifestyle.

Sa réponse sur la délégation à 100% : possible, mais seulement avec quelqu’un qui a vraiment intégré les valeurs et le ton – pas juste lu la Tone Bible une fois. Quelqu’un qui connaît l’entreprise de l’intérieur. Un freelance, même très bon, reste extérieur. (Et c’est souvent là que ça coince dans les boîtes qui grandissent vite.)

La concession qu’elle fait elle-même : la Tone Bible actuelle est un peu obsolète. C’est le document de référence, mais il n’a pas été mis à jour au rythme de la croissance de Shine. Le chantier est en cours. Les règles existent, elles sont implicites pour les gens qui sont là depuis longtemps – mais les nouvelles recrues ont besoin de quelque chose de formalisé. La plateforme de marque comme outil structurant, c’est exactement ce dont Shine a besoin à ce stade.

Newsletter et content désintéressé – où se joue vraiment la différence

Copilot. C’est le nom de la newsletter mensuelle de Shine. Et la règle éditoriale est presque radicale : on parle très peu de Shine dedans. Curation de contenu, outils pour développer son activité, retours d’expérience d’entrepreneurs. Le produit Shine arrive en toute fin, dans une rubrique clairement identifiée comme ‘nouveautés’. Minoritaire.

Sur la part de contenu promotionnel dans la stratégie de contenu marque globale, Estelle estime à 15-20% la proportion d’articles qui parlent directement de Shine. Le reste ? Du contenu qui répond à des questions réelles, sans agenda commercial visible.

La question du ROI revient évidemment. Et c’est là qu’Estelle fait une chose intelligente : elle ne prétend pas tout mesurer elle-même. Elle s’appuie sur Ham, le responsable growth marketing, pour recadrer les priorités SEO et s’assurer que le contenu désintéressé ne se fait pas au détriment des objectifs business.

« Si tu fais vraiment du contenu où les gens voient vraiment un réel intérêt à le lire où ils vont vouloir partager parce que ça va les valoriser ou alors ils vont y trouver une vraie information utile pour eux, je pense que ça peut perdurer dans le temps. »

C’est la thèse centrale. Et elle est défendable. Intercom, que Shine cite comme modèle, a construit une des meilleures stratégies de content marketing B2B en appliquant exactement ce principe. Du contenu qui aide les clients à mieux faire leur boulot – et la référence au produit Intercom arrive naturellement, presque en passant.

Mais – et c’est la limite qu’on n’entend pas assez souvent dans ces conversations – ça ne marche pas pour tout le monde. Ce modèle de stratégie de contenu marque désintéressée demande du temps, des ressources, et un produit qui répond vraiment à un besoin documentable par le contenu. Si ton produit est une solution à un problème que les gens ne savent pas encore nommer, le blog SEO ne va pas t’aider à court terme. C’est le paradoxe que Shine n’a pas eu à affronter – les questions des indépendants, elles, étaient très clairement nommables et cherchables sur Google.

L’article sur la CFE – Cotisation Foncière des Entreprises – est un des plus performants du blog Shine. De manière ultra-saisonnière : en décembre, tous les indépendants de France tapent ‘CFE’ sur Google parce que la taxe leur tombe dessus sans prévenir. Shine a fait un article clair, rassurant, avec un tuto. C’est ça, une stratégie de contenu marque bien construite : être là au bon moment avec la bonne réponse. Pas pousser son produit toutes les trois lignes.

Et pour ceux qui se demandent comment décliner ce contenu sur plusieurs formats pour en maximiser la portée, c’est une étape logique dans ce type de stratégie éditoriale. La question c’est de savoir quand – pas si.

Questions fréquentes

Comment construire une stratégie de contenu marque avant d'avoir un produit ? +
Shine l'a fait en identifiant d'abord les douleurs réelles de leur cible - les indépendants perdus dans leurs démarches administratives - et en produisant du contenu utile avant même de lancer leur application. L'idée : être présent sur les questions que les gens se posent déjà, pas sur celles que vous aimeriez qu'ils se posent. Ça demande de la recherche utilisateur en amont et une vraie discipline éditoriale.
C'est quoi une Tone Bible et pourquoi c'est utile dans une stratégie de contenu marque ? +
Une Tone Bible - ou bible de ton - est un document qui formalise comment une marque s'exprime : les mots qu'elle utilise, le registre (tutoiement ou vouvoiement), les émojis ou pas, les formulations à éviter. Pour une stratégie de contenu marque cohérente, c'est indispensable dès que plusieurs personnes contribuent à la production - rédacteurs freelance, service client, équipe social media. Sans ça, chaque contributeur parle avec sa propre voix et l'identité de marque s'effrite.
Quelle est la bonne proportion de contenu promotionnel dans une stratégie de contenu ? +
Chez Shine, environ 15 à 20% des articles font référence au produit. Le reste est du contenu utile sans agenda commercial visible. C'est cohérent avec les pratiques des marques qui ont les meilleures performances en content marketing sur le long terme - Intercom est souvent cité comme modèle.
Comment scaler une équipe de rédaction sans perdre la cohérence de la stratégie de contenu marque ? +
Estelle Zeliszewski de Shine recommande de travailler avec des freelances de confiance sur la durée, de partager un board de sujets collaboratif, et de garder une main sur la relecture finale - au moins au début. La Tone Bible est l'outil structurant pour onboarder de nouveaux contributeurs. Mais déléguer 100% reste risqué si la personne n'a pas vraiment intégré les valeurs de la marque, pas juste lu le document.
La newsletter est-elle encore un bon format dans une stratégie de contenu marque en 2024 ? +
Oui, si le contenu sert vraiment les abonnés. Shine a construit Copilot, une newsletter mensuelle où Shine est mentionné de façon très minoritaire. L'essentiel : de la curation, des outils, des retours d'expérience. Ce type de newsletter fonctionne parce qu'il respecte l'attention des lecteurs. La newsletter qui parle uniquement des nouvelles fonctionnalités du produit, en revanche, finit dans les spams - ou le dossier que personne n'ouvre.
Comment trouver des sujets pour son calendrier éditorial dans une stratégie de contenu marque ? +
Chez Shine, les sujets viennent de trois sources : les questions posées dans le groupe Facebook communautaire (mine d'or d'insights bruts), les évolutions du produit qui nécessitent du contenu d'accompagnement, et les priorités définies avec l'équipe acquisition selon les objectifs SEO ou social du moment. La règle implicite : chaque sujet doit répondre à une vraie question que les utilisateurs se posent déjà.

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