marketing d'influence

#5 – Travailler avec des influenceurs pour faire rayonner sa marque, avec Anne-Sophie Bielawski, ex-Influence Marketing @ The Walt Disney Company

Épisode diffusé le 7 avril 2020 par Noémie Kempf

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Le marketing d’influence tel qu’on en parle aujourd’hui – avec ses tableaux Excel de KPIs, ses briefs de 40 pages et ses agences dédiées – ressemble assez peu à ce que vivaient les équipes qui l’ont construit de zéro. Anne-Sophie Bielawski, ancienne responsable des partenariats chez Maker Studios (racheté par Disney en 2014 pour environ 500 millions de dollars), a géré des campagnes avec Cyprien, Mister V, PewDiePie et Enjoy Phoenix à une époque où la plupart des marques ne savaient même pas qu’un youtubeur pouvait valoir autant qu’un spot télé. Ce qu’elle raconte dans le podcast The Storyline de Noémie Kempf, c’est pas un manuel. C’est un retour de terrain.

Ce que Maker Studios faisait vraiment – et pourquoi Disney avait besoin d’eux

Maker Studios, à l’origine, c’est un groupe de youtubeurs qui ont décidé de mutualiser leurs forces. Pas une agence classique. Pas une boîte de prod. Quelque chose d’intermédiaire – un studio né du bas, construit par des créateurs pour des créateurs, qui a fini par devenir une infrastructure de marketing d’influence à l’échelle mondiale.

Disney a racheté ça pour une raison très précise. Le groupe touchait parfaitement les enfants (Disney Channel, les parcs) et les parents. Mais les Millennials – cette cible floue, insaisissable, qui zappe la pub en 0,3 secondes – leur échappaient complètement.

« Disney c’est un groupe énorme qui a énormément de lignes de produits… mais ils avaient du mal à adresser une cible, c’est celle des Millennials. En fait, ils touchent très bien les enfants et les parents, évidemment. Mais ils avaient beaucoup plus de mal à parler aux jeunes qui sont notamment une cible de plus en plus insaisissable. »

Voilà. Disney n’a pas racheté Maker Studios pour faire du contenu. Ils ont racheté un accès à une audience qu’ils n’arrivaient plus à atteindre par leurs canaux habituels.

Ce qui est fascinant – et qu’on oublie souvent quand on parle de marketing d’influence – c’est que Disney est devenu le premier client de la structure qu’il venait d’acheter. Quand ils sortaient un film et voulaient parler aux jeunes filles de 15-25 ans, ils briefaient leurs propres équipes Maker Studios pour travailler avec Enjoy Phoenix. L’acheteur est devenu l’annonceur numéro un. C’est une logique d’acquisition assez rare.

Le vrai problème du marketing d’influence : la marque qui veut tout contrôler

Parmi toutes les tensions que décrit Anne-Sophie Bielawski, il y en a une qui revient systématiquement. Et c’est celle-là que la plupart des marques gèrent encore très mal aujourd’hui.

Une marque arrive avec son brief. Elle a ses guidelines, ses axes de communication, son approbation juridique, son brand safety qui interdit à peu près tout ce qui rend un youtubeur regardable. Et en face, tu as quelqu’un dont la valeur repose précisément sur le fait qu’il parle comme il veut, à qui il veut, sans filtre.

« On se lâche un peu, ce qu’ils veulent les gens juste c’est de l’authenticité, il faut accepter ça, il faut accepter que le youtubeur connaissent sa cible et qu’il sait mieux que la marque ce qui va fonctionner. »

Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais en pratique, faire comprendre à un directeur marketing que son youtubeur va peut-être dire « putain » trois fois dans la vidéo sponsorisée – et que c’est exactement pour ça que ça va fonctionner – c’est un boulot en soi.

Ce travail de pédagogie, Anne-Sophie l’appelle de l’évangélisation dans les deux sens. Vers la marque d’abord : lâcher du lest, accepter l’imperfection, comprendre que l’iPhone dans la chambre peut faire des millions de vues quand le spot produit en studio fait un flop. Vers le créateur ensuite : lui faire comprendre les enjeux réels de la marque, les contraintes légales, ce qu’il ne peut absolument pas dire (mentionner la concurrence, par exemple).

Ce que j’aurais voulu qu’on me dise – enfin, ce que j’aurais voulu lire dans les articles sur le sujet à l’époque – c’est que le marketing d’influence n’est pas un canal de distribution. C’est une négociation permanente entre deux cultures éditoriales qui n’ont rien en commun.

Sur ce point, si tu veux aller plus loin sur la construction d’une stratégie de contenu de marque cohérente avant même de contacter un influenceur, c’est probablement la priorité.

La campagne Amazon : comment le marketing d’influence peut vraiment cartonner

Cyprien refuse quasi systématiquement les projets sponsorisés. Peu importe le montant. C’est son positionnement, sa crédibilité, la raison pour laquelle ses vidéos fonctionnent. Amazon arrive chez Maker Studios et dit : on veut Cyprien. Pour pousser Amazon Prime Student – la réduction étudiante, livraison en 24h.

Problème évident : comment tu fais accepter un placement de produit à quelqu’un qui refuse les placements de produit ?

La réponse, c’est en trouvant un concept qui correspond exactement à son univers. L’équipe a imaginé une battle d’unboxing entre Cyprien et Mister V. Chacun commande les objets les plus improbables trouvés sur Amazon, envoie le colis à l’autre, l’autre l’ouvre en se filmant et essaie tout. Potache, spontané, dans l’ADN exact des deux créateurs.

« Cyprien a sélectionné tous les trucs les plus improbables qu’il a trouvé sur Amazon, ça mettait en même temps bien en valeur la profondeur de catalogue d’Amazon. Ensuite le côté j’envoie un colis, ça faisait penser évidemment à Amazon Prime. […] derrière la campagne a eu pas mal d’engagement, elle a fait plusieurs millions de vues sur Facebook. »

Ce qui m’a scotché dans cet exemple, c’est la mécanique : le produit n’est pas mis en avant, il est le prétexte au jeu. Amazon Prime n’est pas vanté, il est démontré – par le fait même que les colis arrivent, que le catalogue est vaste, que la livraison rapide rend le défi possible. C’est ça, le contenu natif qui fonctionne vraiment.

Et c’est aussi pour ça qu’un marketing d’influence bien exécuté coûte cher en réflexion créative, pas seulement en cachet d’influenceur. La partie recherche de produits improbables, l’écriture du concept, le tournage, le montage – ça représente probablement autant de travail que la négociation du deal lui-même.

Pour voir d’autres approches créatives sur la vidéo et la viralité, l’épisode sur l’expérimentation et les vidéos virales traite exactement ces mécaniques.

Écrire un bon brief : ce que les marques font systématiquement faux

Paradoxe classique du marketing d’influence : plus le brief de la marque est précis et détaillé, plus c’est difficile à faire passer auprès d’un créateur. Et pourtant, un brief trop vague donne des campagnes trop floues pour mesurer quoi que ce soit.

Ce qu’Anne-Sophie identifie comme les éléments vraiment essentiels tient en quelques lignes. La cible, d’abord – comprendre exactement à qui on parle, pour s’assurer que le talent adresse bien cette audience. Les objectifs réels de la campagne : est-ce qu’on cherche de la notoriété pure, du téléchargement d’app, de l’inscription à un service ? Ca change tout dans la façon de briefer.

Et puis les dos and don’ts – sans en faire une liste exhaustive qui paralyse la créativité.

« Il faut partir du principe que le youtubeur, il est super spontané, super naturel et donc parfois il va pas penser à des choses qui peuvent sembler très naturelles pour la marque. Donc par exemple, mentionner la concurrence. »

C’est exactement le problème. Ce qui est évident pour le juriste de la marque est totalement invisible pour quelqu’un dont le métier est de raconter des histoires drôles dans sa chambre. D’où l’intérêt de l’intermédiaire – pas juste pour gérer la logistique, mais pour traduire entre deux langues qui ne se comprennent pas spontanément.

Une chose que je n’entends quasiment jamais dans les discussions sur le marketing d’influence : le contrôle du montage. Les marques réclament souvent un droit de regard final sur l’editing. Anne-Sophie est très claire là-dessus – c’est non. Pas parce que c’est contractuellement impossible, mais parce que ça tue systématiquement le résultat. Un youtubeur dont on coupe les répliques pour qu’elles soient brand safe perd exactement ce qui le rend efficace.

Pour aller plus loin sur la construction d’un tone of voice de marque avant de se lancer dans des collaborations, c’est souvent là que tout commence.

Quand est-ce qu’une marque ne devrait pas faire de marketing d’influence

La question que Noémie pose à la fin de l’interview est, à mon avis, la plus importante. Et la réponse d’Anne-Sophie est honnête – ce qui est rare dans le secteur (c’est souvent là que les consultants éludent).

Une startup au tout début de son existence n’a probablement pas encore les fondations pour tirer profit du marketing d’influence. Pas seulement une question de budget. Une question d’identité.

Sans persona clairement défini, sans ligne éditoriale propre, sans savoir vraiment à qui tu parles – tu ne peux pas choisir le bon talent. Et si tu ne peux pas choisir le bon talent, tu vas juste payer pour de la visibilité auprès d’une audience qui n’est pas la tienne.

La métaphore qu’elle utilise est assez juste : tu peux trainer avec les gens populaires du lycée, mais si tu n’as pas ta propre personnalité, tu disparais dans leur ombre. Le marketing d’influence amplifie ce qui existe. Il ne crée pas quelque chose à partir de rien.

Ça rejoint exactement ce que j’observe depuis des années : les marques qui font les meilleures campagnes d’influence sont celles qui ont une identité forte et qui savent exactement pourquoi elles choisissent tel créateur plutôt qu’un autre. Les autres dépensent du budget pour des millions de vues qui ne convertissent pas grand-chose.

C’est d’ailleurs pour ça que la plateforme de marque est souvent le prérequis qu’on oublie avant de se lancer dans l’influence. Et sur la question spécifique de planifier et réussir une campagne de marketing d’influence avec une méthodologie structurée, il y a un épisode entier qui complète bien ce que raconte Anne-Sophie ici.

Ce que le marketing d’influence nous dit sur la confiance – et pourquoi les marques ont du mal à l’entendre

Derrière toute la mécanique opérationnelle – les briefs, les contrats, les plans médias, le reporting – il y a un constat assez simple que le secteur répète depuis dix ans sans que les marques l’intègrent vraiment.

Les gens achètent sur recommandation. Soit d’un proche, soit d’une personne qu’ils considèrent comme une autorité dans son domaine. Le marketing d’influence fonctionne parce qu’il emprunte cette confiance. Pas parce qu’il crée de la notoriété au sens traditionnel du terme.

Et c’est là que le contenu natif mal exécuté fait exactement l’inverse de ce qu’on lui demande. Un placement qui sent la pub à 200 mètres ne bénéficie pas de la confiance du créateur – il la détruit. L’audience perçoit immédiatement la rupture entre la voix authentique du youtubeur et le message récité pour la marque.

Anne-Sophie résume ça très bien : il suffit pas de payer un youtubeur pour lui faire dire du bien de ton produit pour que ça fonctionne. Le contenu doit apporter quelque chose – un divertissement, une information, un moment. Le produit s’insère dans cette valeur, il ne la remplace pas.

Franchement, la plupart des marques passent encore à côté de ça. Elles traitent l’influenceur comme un panneau d’affichage avec un abonnement. Et elles s’étonnent que les taux d’engagement soient décevants.

La question que je pose souvent aux équipes marketing : si ton influenceur n’était pas payé pour en parler, est-ce qu’il parlerait quand même de ton produit ? Si la réponse est non – ou même si elle est incertaine – le brief est probablement à retravailler avant de signer quoi que ce soit. Sur la question du partenariat de marque et de comment construire des collaborations qui tiennent dans la durée, il y a des éléments complémentaires qui méritent le détour.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le marketing d'influence et comment ça fonctionne concrètement ? +
Le marketing d'influence consiste pour une marque à s'associer à des créateurs de contenu - youtubeurs, instagrameurs, podcasteurs - qui ont construit une communauté engagée autour d'eux. L'idée n'est pas de faire de la publicité classique, mais de s'intégrer dans le contenu du créateur de façon native. La marque bénéficie ainsi de la confiance que l'audience accorde au créateur. Pour que ça fonctionne, le partenariat doit respecter la ligne éditoriale du créateur et apporter une vraie valeur aux spectateurs - pas juste un message publicitaire récité.
Comment choisir le bon influenceur pour sa marque ? +
Le premier critère, c'est l'audience - pas la taille du compte, mais la correspondance entre l'audience du créateur et la cible de la marque. Un créateur avec 500 000 abonnés qui parle exactement à votre persona vaut mieux qu'un compte à 5 millions dont l'audience est trop large. Il faut aussi vérifier la cohérence entre l'univers du créateur et les valeurs de la marque. Enfin, regardez l'engagement réel : les commentaires, les partages, les interactions. C'est bien plus révélateur que le nombre d'abonnés.
Combien coûte une campagne de marketing d'influence ? +
Les tarifs varient énormément selon la notoriété du créateur, la plateforme, la nature du contenu demandé et la durée du partenariat. Un micro-influenceur (10 000 à 100 000 abonnés) peut travailler pour quelques centaines d'euros, parfois en échange de produits. Un macro-influenceur comme Cyprien peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d'euros par campagne. Il faut aussi budgéter le temps de travail interne ou d'agence pour la coordination, le brief, le suivi et le reporting.
Quand est-ce qu'une marque ne devrait pas faire de marketing d'influence ? +
Quand elle n'a pas encore défini clairement sa cible et son positionnement. Sans persona précis, il est impossible de choisir le bon talent. Le marketing d'influence amplifie une identité de marque existante - il n'en crée pas une. Une startup en phase très early stage a souvent intérêt à construire d'abord sa propre voix avant d'emprunter celle d'un créateur.
Comment écrire un brief pour un influenceur sans tuer sa créativité ? +
Le piège classique, c'est le brief trop détaillé. Plus il est précis, plus il est difficile à intégrer naturellement dans un contenu. L'idéal : quelques éléments clés - la cible visée, les objectifs de campagne (notoriété, téléchargement, inscription), les messages essentiels à faire passer, et une liste courte de dos and don'ts. Ne pas mentionner la concurrence, par exemple, est un don't non-négociable que le créateur n'anticipera pas spontanément. En revanche, laisser au créateur la liberté totale sur le format, le ton et le montage.
Quelle est la différence entre placement de produit et contenu natif en marketing d'influence ? +
Le placement de produit classique, c'est quand la marque apparaît dans la vidéo de façon visible mais distincte du contenu - une mention orale, un logo à l'écran. Le contenu natif va plus loin : le produit est intégré dans la mécanique même du contenu, il en est le prétexte ou le moteur. La campagne Amazon de Cyprien et Mister V en est l'exemple parfait : la battle d'unboxing ne pouvait exister que grâce à Amazon Prime, le produit n'était pas vanté, il était démontré par l'action elle-même.

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