fomo marketing

#3 (EN) – Deep dive: FOMO (Fear of Missing Out) and Neuromarketing

Épisode diffusé le 24 mars 2020 par Noémie Kempf

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Vitesse

Le fomo marketing n’est pas une tendance de consultant en PowerPoint. C’est une mécanique neurologique précise, exploitée quotidiennement par des équipes produit dont le seul KPI est ton clic. Et tu n’es probablement pas au courant à quel point ça fonctionne sur toi.

Noémie Kempf, journaliste et créatrice du podcast The Storyline dédié au storytelling et au content marketing, a consacré un épisode entier au sujet – un format deep dive, sans invité, juste elle et ses notes de neurosciences. Ce qui m’a frappé en l’écoutant, c’est que le FOMO n’est pas un phénomène digital récent. C’est une pulsion humaine vieille comme les troubadours du XIVe siècle. Ce qui a changé, c’est l’échelle. Et la vitesse.

Voilà ce qu’on va décortiquer ici : d’où vient cette peur, comment le cerveau y réagit chimiquement, et surtout quelles sont les tactiques concrètes que les marques utilisent pour en tirer parti. Avec, en prime, la question que personne ne pose vraiment : est-ce qu’on a le droit de faire ça ?

Le FOMO n’a pas attendu les smartphones pour exister

Rembobinons. Avant Instagram, avant les notifications, avant même le téléphone fixe – il y avait les crieurs publics. Ces types qui parcouraient les places de village, sonnaient une cloche et lisaient des décrets à voix haute pour que personne ne rate l’info du roi.

Et avant eux, les troubadours. Noémie Kempf les décrit d’une façon qui m’a scotché :

« They played the role of social binders. They peddled news, rumors, and gossip of all kinds from place to place, a little bit like a living and walking and talking and breathing Facebook of the 14th century, except they were people, not software. »

Un Facebook ambulant du XIVe siècle. L’image est brutale, mais elle est juste. Ce besoin de rester dans la boucle, de ne pas manquer ce qui se passe – c’est pas une pathologie de geek hyperconnecté. C’est une fonction sociale fondamentale de l’espèce.

Ce qui a changé avec les années 90-2000, c’est l’entrée dans ce que les sociologues appellent la société de l’information. Des technologies qui se multiplient, un réseau mondial qui se tisse, et en 2019 : 3,5 milliards d’utilisateurs sur au moins un réseau social. Soit presque la moitié de la population mondiale, accessible 24h/24 en quelques clics. Chaque jour, la personne moyenne passe plus de trois heures sur les réseaux sociaux. Trois heures. C’est plus que beaucoup de gens ne dorment en REM.

La conséquence directe ? Une marée de sollicitations permanentes. Et un cerveau qui n’est pas équipé pour traiter tout ça.

Ce que la dopamine a à voir avec ton feed Instagram

Il y a un concept que Noémie Kempf emprunte à Laetitia Vitaud – auteure française spécialiste du futur du travail – et qui éclaire pas mal la situation : l’entropie. En thermodynamique, c’est une mesure du désordre moléculaire d’un système. Et un des principes de base de la théorie du chaos, c’est que tout système évolue vers plus de désordre, pas moins.

Appliqué à l’information : plus on en produit, plus le chaos augmente. Et notre pauvre cerveau se retrouve à devoir traiter une masse de données pour laquelle il n’a tout simplement pas été conçu.

Du coup, deux réactions possibles. Soit la frustration – on n’arrive pas à tout traiter, on a peur de rater quelque chose. Soit des pathologies réelles : isolement social, comportements addictifs, crises d’angoisse, dépression. Noémie Kempf ne mâche pas ses mots là-dessus, et elle a raison de ne pas le faire.

Mais le mécanisme le plus intéressant – et le plus exploité par le fomo marketing – c’est la dopamine. Recevoir une notification, un like, un message : ça déclenche la même réaction neurochimique que boire de l’alcool ou consommer des drogues.

« Studies have shown that people with high dopamine levels tend to be more extreme, looking for risk, looking for excitement. There also seems to be a link between an overflow of dopamine and attention disorders. »

C’est exactement le problème. On a bâti des plateformes entières sur ce circuit de récompense. Et maintenant on s’étonne que les gens scrollent sans pouvoir s’arrêter.

Instagram a commencé à masquer le nombre de likes sur certains posts – ce qui est une décision intéressante, et probablement bonne pour la santé mentale. Mais comme le note Kempf : « It’s too little too late. » Les comportements sont déjà installés. Les patterns de consommation sont créés. Le mal est fait, en quelque sorte. La question maintenant c’est : qui en profite, et comment ?

Dark patterns : quand le fomo marketing devient manipulation

C’est là que ça devient franchement inconfortable à regarder en face. Noémie Kempf cite dans son épisode un ebook produit par Algolia – la scale-up française qui édite un moteur de recherche pour sites web – sur ce qu’on appelle les dark patterns. Des techniques UX/UI conçues délibérément pour induire l’utilisateur en erreur et le pousser à effectuer une action qu’il n’aurait peut-être pas faite autrement.

Deux dark patterns retiennent l’attention parce qu’ils jouent directement sur nos biais cognitifs – et donc sur le fomo marketing.

Le premier : le confirm shaming. Tu connais ce moment où tu veux refuser de t’abonner à une newsletter, et le bouton de refus dit quelque chose comme « Non merci, je préfère rester ignorant » ? C’est ça. On reformule le refus de façon à te faire honte de l’avoir choisi. Noémie Kempf donne l’exemple d’un site de jardinage dont le bouton de refus disait : « No thanks, I already know absolutely everything about gardening. » C’est mesquin, mais ça marche.

Le second : le friend spam. Une plateforme te demande l’accès à ta liste de contacts « pour retrouver tes amis ». Et ensuite elle envoie des messages à tous tes contacts en ton nom pour qu’ils s’inscrivent. LinkedIn a fait ça pendant des années, jusqu’à se prendre une amende de 13 millions de dollars.

« These two dark patterns play on users’ insecurities, but they do so at the expense of two fundamental things : people’s psychological well-being and their free will, and the relationship of trust between a brand and its customers. »

Voilà. Ce que je trouve personnellement stupide dans ces approches – au-delà de l’aspect éthique qui est déjà suffisamment problématique – c’est que c’est du court-termisme pur. Ça convertit une fois. Après, l’utilisateur ne se fait plus avoir. Et il part avec une mauvaise image de la marque. La rétention s’effondre. C’est perdre sur tous les tableaux.

Pour comprendre comment construire une relation de confiance durable avec son audience plutôt que de jouer sur la peur, la réflexion sur la plateforme de marque de Pauline Laigneau est un bon point de départ – c’est exactement l’antithèse des dark patterns.

Le fomo marketing en action : 3 tactiques que tu utilises peut-être sans le savoir

Au-delà des dark patterns, il y a des techniques plus courantes, moins agressives en apparence, que le fomo marketing a normalisées. Noémie Kempf en liste trois qui méritent qu’on s’y attarde.

La preuve sociale en temps réel. Ces petits plugins qui apparaissent en bas d’une page produit : « Jean-Luc de Lyon vient d’acheter cet article » ou « 47 personnes regardent cet hôtel en ce moment ». Il existe même un site entier dédié à ça – fomo.com – qui vend ces widgets sous le nom de « live social proof ». L’idée est simple : si d’autres achètent, je rate quelque chose si je n’achète pas.

La rareté. Afficher « Plus que 2 articles en stock » en rouge clignotant sur une page produit. Booking.com est, selon Kempf, le roi absolu de cette technique (et c’est vrai – leur interface est un cas d’école de fomo marketing à chaque étape du parcours). La rareté influence la perception de valeur : si c’est rare, c’est forcément désirable.

Le compte à rebours. Un timer qui décompte vers une deadline. Offre flash, early bird, promotion qui expire. Mettre un minuteur sur une landing page peut augmenter les conversions de presque 10%. C’est pas rien.

Ces trois tactiques ne sont pas intrinsèquement mauvaises – enfin, ce n’est pas aussi simple que ça. La preuve sociale est un signal légitime pour un acheteur qui hésite. La rareté réelle mérite d’être communiquée. Et une offre limitée dans le temps, c’est un mécanisme commercial normal. Le problème, c’est quand c’est fabriqué de toutes pièces pour simuler une urgence qui n’existe pas.

Dans ce cas-là, on n’est plus dans le fomo marketing. On est dans la manipulation.

Sur la question de la visibilité sur les réseaux sociaux, d’ailleurs, beaucoup de marques tombent dans ce piège : créer de l’urgence artificielle pour compenser une stratégie de contenu creuse.

La question éthique que le secteur évite soigneusement

Noémie Kempf le dit clairement : son intention n’est pas de nous donner un guide pour intégrer ces tactiques. C’est de nous rendre conscients de leur existence – et de nous pousser à chercher des alternatives plus qualitatives.

Et là, je vais prendre position. Ce qui m’agace dans beaucoup de discussions autour du fomo marketing, c’est qu’on traite la question comme si elle était purement technique. « Est-ce que ça convertit ? » Oui, ça convertit. « Est-ce que c’est scalable ? » Ça dépend. Mais personne ne pose la question de base : est-ce qu’on a le droit de jouer délibérément sur les insécurités psychologiques de ses utilisateurs pour qu’ils cliquent sur un bouton ?

La réponse honnête – enfin, celle que j’aurais voulu entendre plus tôt dans ma carrière – c’est que non, pas sans limite. Il y a une différence entre informer un acheteur qu’une offre expire vendredi et construire un écosystème entier de fausse urgence pour déclencher des achats impulsifs.

La limite, elle est floue. Et c’est exactement pour ça qu’elle est si facile à franchir progressivement. Un compteur. Puis un stock affiché comme « limité ». Puis des notifications push intempestives. Et avant qu’on s’en rende compte, on a construit une expérience utilisateur dont le seul objectif est d’exploiter une anxiété numérique.

Le sujet de la modération sur le web touche d’ailleurs à cette même question de responsabilité des plateformes – qui commence, qui finit, et qui décide.

Résister au fomo marketing : ce qui marche vraiment (et ce qui est illusoire)

Il y a des réactions extrêmes aux États-Unis. Le « digital detox ». Le « dopamine fasting » – des gens qui éteignent tous leurs écrans pendant plusieurs jours. Kempf trouve ça peu réaliste, et je suis d’accord. Penser qu’on peut sortir du système en coupant le Wi-Fi une semaine, c’est confondre la cause et le symptôme.

Ce qui fonctionne – si tant est qu’on puisse parler de « fonctionner » – c’est devenir conscient des mécanismes. Comprendre que quand Booking.com t’affiche « 8 autres personnes regardent cet hôtel », c’est du fomo marketing calibré pour déclencher une réaction précise dans ton cerveau. Pas une information neutre.

Pour les utilisateurs : ne pas commencer et terminer sa journée avec le téléphone. Remplacer les interactions digitales passives (scroller, liker) par des interactions réelles. Pas révolutionnaire comme conseil, mais honnêtement sous-estimé.

Pour les marketeurs – et c’est là que Kempf est la plus intéressante – la responsabilité est double. D’abord ne pas alimenter le problème avec des techniques qui jouent sur les peurs. Ensuite construire une relation de confiance qui survive à un achat.

« I personally think it is our responsibility to respect our audiences and to say no to these methods, or at least to use them sparingly, making sure that they do not encourage users’ FOMO. »

Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais dans un contexte où les objectifs de conversion sont mesurés à la dizaine de points de base près, « utiliser ces techniques avec parcimonie » ressemble à un vœu pieux. C’est peut-être là la vraie limite de cette réflexion – elle suppose que les équipes marketing ont la liberté de sacrifier des conversions au nom de l’éthique. Ce n’est pas toujours le cas.

Sur ce terrain, une stratégie de contenu solide reste la meilleure alternative au fomo marketing : créer de la valeur réelle plutôt que de simuler une urgence artificielle.

Construire une communauté Instagram engagée, par exemple, c’est exactement ce type d’approche long-termiste qui s’oppose structurellement aux dark patterns – parce qu’elle repose sur la confiance, pas sur la peur.

Et si le fomo marketing a rendu un service, c’est peut-être celui-là : forcer la question de savoir ce qu’on veut vraiment construire comme relation avec son audience. Une relation basée sur l’anxiété ? Ou sur autre chose ?

Questions fréquentes

C'est quoi le fomo marketing exactement ? +
Le fomo marketing désigne l'ensemble des techniques marketing qui exploitent la peur de manquer quelque chose - une offre, un événement, une expérience - pour déclencher un comportement d'achat ou d'engagement. Il repose sur des mécanismes neurologiques réels : l'anxiété de choix, le circuit de récompense à la dopamine, et les biais cognitifs liés à la rareté et à la preuve sociale.
Quelles sont les tactiques de fomo marketing les plus courantes ? +
Trois tactiques dominent : la preuve sociale en temps réel (plugins qui affichent les achats récents d'autres utilisateurs), la rareté (affichage de stocks limités pour augmenter la valeur perçue), et les offres limitées dans le temps (comptes à rebours sur les landing pages). Cette dernière peut augmenter les conversions de près de 10% selon les études citées par Noémie Kempf dans The Storyline.
Le fomo marketing est-il éthique ? +
La réponse dépend de l'usage. Informer un acheteur qu'une offre expire ou qu'un stock est limité - si c'est vrai - reste une information légitime. En revanche, simuler une urgence artificielle, utiliser des dark patterns comme le confirm shaming ou le friend spam, ou construire une expérience entière sur l'exploitation de l'anxiété numérique pose un problème éthique réel. Et pratique : ces techniques génèrent des conversions une fois, mais cassent la confiance sur le long terme.
Comment résister au fomo marketing en tant que consommateur ? +
La première étape, c'est la conscience : identifier les mécanismes quand ils se déclenchent. Savoir qu'un compteur ou un stock affiché en rouge a été conçu pour provoquer une réaction spécifique dans ton cerveau. Ensuite, des pratiques simples aident : ne pas commencer ou terminer sa journée avec le téléphone, réduire le scroll passif, privilégier les interactions directes avec ses proches plutôt que la consommation de contenus.
Qu'est-ce qu'un dark pattern en fomo marketing ? +
Un dark pattern est une technique UX/UI conçue pour induire l'utilisateur en erreur. Dans le cadre du fomo marketing, deux sont particulièrement utilisés : le confirm shaming, qui reformule le refus d'une offre de façon à culpabiliser l'utilisateur, et le friend spam, qui exploite la liste de contacts d'un utilisateur pour envoyer des messages en son nom à ses proches. LinkedIn a été condamné à 13 millions de dollars d'amende pour cette pratique.
Quelle est l'origine du FOMO et pourquoi est-ce un sujet marketing ? +
Le terme FOMO - fear of missing out - a émergé dans les médias anglophones au début des années 2010, notamment popularisé par le Huffington Post en 2012. Mais le concept est bien plus ancien : le besoin humain de rester informé et de ne pas manquer ce qui se passe existe depuis les troubadours du Moyen Âge. Ce qui a changé avec les réseaux sociaux et l'hyperconnectivité, c'est l'intensité et la permanence de cette peur, que le fomo marketing exploite désormais de façon systématique.

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