marketing luxe e-commerce

Le webmarketing appliqué au monde du luxe – avec Robin Hanna

Épisode diffusé le 7 novembre 2019 par Marketing Mania

Écouter l'épisode :

0:00 --:--
Vitesse

Le marketing luxe e-commerce devrait, selon la théorie, se réduire à du branding pur – belles images, égéries hors de prix, budget pub qui donne le vertige. Robin Hanna, consultant spécialisé mode haut de gamme et fondateur de Conversation, a décidé de tester l’hypothèse inverse. Et ça a marché. Pas un peu. Vraiment.

La première fois qu’on entend son histoire, on croit à une anecdote sympa de stagiaire en cabinet d’avocats qui s’ennuie. Sauf que derrière, il y a dix ans de lecture intensive de copywriting américain, des entrepreneurs du web comme contacts proches, et une conviction de plus en plus solide : les techniques qui vendent des formations en ligne peuvent vendre des chaussures à 500 euros.

Ce qui suit, c’est le détail de comment il l’a prouvé – avec des chiffres, des campagnes concrètes, et quelques idées qui bousculent pas mal d’idées reçues sur la mode et le luxe.

Un stagiaire, une campagne Ulule à 9 % et un PDF de 18 pages

L’histoire commence en 2014, dans un cabinet d’avocats d’affaires où Robin Hanna survit en lisant le Twitter de Bonne Gueule entre deux dossiers. Il tombe sur la campagne Ulule de Jacques Demeter, une marque de chaussures en cuir. Il veut acheter une paire. La campagne est à 7 %.

Un mois plus tard, elle est à 9 %. Ça sent le naufrage.

« Je me suis dit, putain, ça va jamais se lancer. Qu’est-ce que je pourrais faire ? Parce que j’avais vraiment envie d’avoir une de leurs paires de chaussures, je suis vraiment tombé amoureux de leur design. »

Voilà. La motivation de départ, c’est pas une vision entrepreneuriale. C’est une paire de chaussures que t’as envie d’acheter.

Il passe ses deux heures de trajet quotidiennes à rédiger un plan marketing. Un vrai – 18 pages. Il l’envoie. Maxime, le fondateur, répond : ils n’ont aucune idée de ce qu’ils font côté marketing, ils en sont au même point depuis trois ou quatre ans, et si Robin veut prendre le truc en main, il est le bienvenu.

Pas d’argent à la clé, mais carte blanche totale. Robin accepte. (Ce qui est rare dans le secteur, où en général tu passes six mois à convaincre quelqu’un de changer la couleur d’un bouton.)

Le contexte : une base email de 900 personnes. Dont 450 qui n’avaient jamais demandé à recevoir quoi que ce soit.

Comment le marketing luxe e-commerce devient une série de mails qui éduquent

Deux semaines et demie. C’est le temps qu’il reste sur la campagne Ulule quand Robin prend le dossier. Il réécrit la page entière, puis construit une séquence de sept mails.

Pas de mise en avant du fondateur. Pas d’histoire de passion familiale transmise de père en fils. Zéro justification.

« À aucun moment on s’est justifié de quoi que ce soit. C’est c’est intéressant que j’avais jamais remarqué. Mais à aucun moment on a fait toutes ces choses qu’on se sent obligé de faire normalement. On s’est vraiment dit : ils s’en foutent de nous, ils ont un problème, ils ont une envie, on va leur montrer qu’on peut le régler. »

Ce que j’aurais voulu qu’on me dise plus tôt – enfin, ce que la plupart des gens dans le branding refusent d’admettre – c’est que les clients de mode achètent avec les mêmes mécanismes que les autres. Ils ont des problèmes concrets. Ils ont des objections. Ils veulent qu’on les traite intelligemment.

La séquence suit un fil éducatif très structuré. Premier mail : la croûte de cuir – c’est quoi, pourquoi c’est nul pour l’environnement et pour vos chaussures. Deuxième mail : comment prendre soin de ses chaussures. Troisième : quel animal donne quel cuir, et pourquoi Jacques Demeter a choisi le veau.

Chaque mail pose un principe. Et à la fin de la série, la révélation : voilà des chaussures qui respectent exactement tout ce qu’on vient de vous expliquer – à un prix inférieur au marché, et encore moins cher en période de prélancement.

Résultat : 40 paires vendues sur les 900 contacts. Sur une base froide, dont la moitié ne s’était jamais inscrite volontairement. L’objectif total de la campagne était 100 paires, soit environ 30 000 euros. La moitié des ventes est venue des mails.

Et la campagne a atteint 100 % deux jours avant la deadline. Après, Ulule l’a mise en avant. Mais le travail était déjà fait.

La Skyscraper technique et les chaussures qu’on cherche à agrandir

Après le lancement, Maxime pose la vraie question : et maintenant, on fait quoi ?

Pas de budget pub. Pas d’argent pour de la publicité Facebook. Robin ne s’affole pas – il applique ce qu’il a appris en lisant Backlinko pendant des années. Un article par mois. Pas n’importe lequel : le meilleur article possible sur chaque sujet ciblé. Mieux illustré que la concurrence, mieux écrit, avec un bonus téléchargeable (guide, checklist) pour capturer une adresse email.

La stratégie pour lancer une marque dans le luxe passe souvent par l’image et les relations presse. Robin, lui, passe par Google. Et ça donne des résultats bizarres – dans le bon sens.

Le mot-clé qui ramène le plus de trafic sur le site Jacques Demeter ? « Comment agrandir des chaussures ». Et « comment étirer des chaussures ».

« Comment agrandir des chaussures, c’est un peu une recherche de raccroc. C’est pas des personnes qui ont envie de mettre 400 500 euros dans une paire de chaussures. Donc toute l’idée c’est de les prendre, de les faire venir sur le site, de les transformer et de leur expliquer qu’il ferait mieux d’acheter des chaussures à 350 400 500 balles. »

Dit comme ça, ça a l’air simple. Ça l’est. Mais personne ne le faisait dans la mode.

Dix-huit mois après le début, le site tourne à 20 000 visiteurs mensuels. Positionné sur les premiers résultats pour ses mots-clés. Et une machine à générer des leads qui tourne en autonomie, alimentée par des gens qui cherchent des trucs pratiques sur la chaussure et qui découvrent une marque.

Le système de lancement que la mode n’avait pas encore copié

Deux fois par an – à chaque nouvelle collection – Robin met en place une séquence de lancement complète. Le truc, c’est que personne ne faisait ça dans la mode française à l’époque. Bonne Gueule envoyait un mail de lancement. Un seul.

La mécanique est directement importée du monde de la formation en ligne, de Noah Kagan et ses cours AppSumo, de Brian Harris chez Video Fruit. Elle repose sur un principe simple : les pics de vente arrivent aux deadlines. Donc tu multiplies les deadlines.

Concrètement, ça ressemble à ça. D’abord, trois mails de pré-lancement espacés de cinq jours – des croquis, des indices, une graine plantée dans la tête du lecteur. Ensuite, la présentation des nouveautés, toujours avec un angle storytelling centré sur le client. Puis l’ouverture des précommandes Early Bird : moins 5 à 10 %, des embauchoirs offerts, un kit d’entretien. Un mail d’ouverture. Un mail de fermeture Early Bird dans la journée.

Ensuite, palier suivant : plus que la réduction, plus les embauchoirs. Puis 5 %. J-3, J-1, H-1. Parfois une réouverture de panier en fin de séquence – mais pas trop souvent, parce que ça brûle la liste.

En tout : au minimum 14 mails par lancement. Chacun raconte quelque chose. Aucun n’est un simple « cliquez ici pour acheter ».

Pour ceux qui bossent sur comment vendre sans s’épuiser à créer du contenu en permanence, cette mécanique est instructive : le contenu existe, il est dans les mails de lancement. La newsletter entretient le lien le reste du temps. Et les articles SEO amènent du trafic froid.

Le marketing luxe e-commerce fonctionne parce que les gens touchent les prix

Ce qui m’agace dans beaucoup de discours sur la mode haut de gamme, c’est cette idée que parler prix serait vulgaire. Que raconter en quoi vos chaussures sont moins chères que ce que vous auriez ailleurs, c’est faire « vendeur de tapis ».

Robin démonte ça avec une observation assez évidente, mais que personne ne formule vraiment :

« Tu peux aller dans n’importe quelle boutique parisienne où tu as de la mode haute gamme voire du luxe, les personnes se comportent comme n’importe quel autre magasin, ils regardent les prix, ils touchent, ils ont envie qu’on leur raconte des histoires. »

C’est exactement le problème. Le marketing luxe e-commerce perd du temps à imiter les codes du luxe traditionnel – les visuels épurés, la retenue, le prix jamais mis en avant – alors que les clients, eux, regardent les prix. Ils ont des objections. Ils hésitent.

La différence entre une marque qui fait 50 000 euros et une qui dépasse le demi-million, c’est souvent juste ça : quelqu’un qui a accepté d’être direct.

Et le branding dans tout ça ? Robin ne le jette pas. Il le remplace par autre chose. Les histoires. Pas les histoires de fondateur ému aux larmes devant un établi en cuir. Des histoires tournées client : leur problème, leur objet qui vieillit mal, leur questionnement sur comment entretenir. Le fondateur n’arrive qu’à la fin, comme la solution – pas comme le héros du récit.

C’est une différence de structure narrative qui change tout. Et c’est souvent là que ça coince, même chez des marques qui ont pourtant compris l’intérêt du storytelling.

Ce qu’on oublie toujours : Robin avait 14 ans et vendait des ebooks dans la cour de récré

Avant Jacques Demeter, avant Bonne Gueule, avant les 12 000 personnes accompagnées via Conversation – il y a un gamin de 14 ans qui vend des PDFs sous le manteau.

Le contexte : Dofus, le MMO de Kama Games, phénomène culturel francophone des années 2000 (proche de ce que Fortnite représente aujourd’hui, mais en plus confidentiel). Robin maîtrise l’économie virtuelle du jeu mieux que quiconque sur son serveur. Il rédige un ebook sur comment gagner 20 millions de Kamas par jour.

Problème : son audience cible, c’est des collégiens en 2005. Pas de carte de crédit. Pas de moyen de paiement en ligne. Solution : des clés USB, vendues 20 euros pièce, sous le manteau dans la cour de récré. Total encaissé : environ 400 euros.

C’est marrant, cette histoire. Elle ressemble à ces anecdotes américaines où le futur entrepreneur tondait les pelouses du quartier à 8 ans. Sauf que là c’est avec Dofus. Et c’est 100 % français.

La vraie leçon, c’est pas l’ebook. C’est le pitch de vente qu’il fait à ses clients : « Tu dépenses 16 euros pour acheter 1 million de Kamas. Avec mon ebook, je te montre comment en gagner 20 millions à la journée. Tu rentabilises en deux jours. » ROI calculé, objection prix levée avant qu’elle soit formulée. À 14 ans.

Ce réflexe-là, il l’a gardé.

Pour ceux qui travaillent sur comment devenir inoubliable et différent dans son secteur, l’histoire de Robin illustre quelque chose d’intéressant : la différenciation vient parfois d’une transposition. Prendre des méthodes qui marchent ailleurs et les appliquer dans un marché qui n’en a jamais entendu parler.

Une limite quand même, qu’il assume lui-même : ce système fonctionne bien quand la marque a une base email à travailler et un produit avec une vraie histoire matérielle à raconter – un savoir-faire, un matériau, un processus de fabrication. Sur une marque qui vend de l’image pure, sans aucun ancrage concret, l’approche éducative par email est nettement plus compliquée à mettre en place. C’est pas une technique universelle. C’est une technique pour les marques qui ont quelque chose à expliquer.

Et ça, c’est peut-être la vraie question pour n’importe quelle marque qui se lance dans le marketing luxe e-commerce : est-ce que vous avez quelque chose à apprendre à vos clients, ou est-ce que vous comptez uniquement sur le désir ?

La différence entre les deux, c’est souvent la différence entre une campagne Ulule à 9 % et une à 100 %.

Pour aller plus loin sur les mécaniques de contenu qui construisent une audience de manière durable, les marques qui cartonnent écoutent aussi leurs clients de manière active – c’est une autre dimension du même sujet. Et si vous réfléchissez à comment positionner une marque dès le départ, trouver un nom de marque original est souvent la première décision qui engage tout le reste.

Questions fréquentes

Le marketing luxe e-commerce peut-il vraiment utiliser les techniques de direct response ? +
C'est exactement ce que Robin Hanna a prouvé avec Jacques Demeter. Les acheteurs de mode haut de gamme regardent les prix, lisent les descriptions, ont des objections. Les techniques d'email marketing et de copywriting qui fonctionnent pour les formations en ligne s'adaptent très bien au luxe - à condition de centrer le discours sur le problème client plutôt que sur l'image de marque.
Comment construire une liste email pour une marque de mode qui démarre ? +
La méthode testée par Robin Hanna : créer un article de fond par mois sur un sujet recherché par votre audience (type Skyscraper technique de Brian Dean), puis proposer un bonus téléchargeable sur chaque article en échange d'une adresse email. En 18 mois, Jacques Demeter est passé à 20 000 visiteurs mensuels avec cette approche, sans budget publicitaire.
Combien de mails envoyer lors d'un lancement produit en e-commerce mode ? +
Robin Hanna travaille avec des séquences d'au minimum 14 mails par lancement : trois mails de pré-lancement, présentation des nouveautés, ouverture Early Bird, fermeture Early Bird, paliers successifs de bonus, J-3, J-1, H-1, et parfois réouverture de panier. Chaque mail raconte quelque chose - aucun n'est un simple rappel d'achat.
Faut-il mettre le fondateur en avant dans une campagne de crowdfunding mode ? +
Robin Hanna fait le choix inverse pour Jacques Demeter : zéro histoire de fondateur passionné, zéro justification d'origine. Il part du problème client - les chaussures en cuir qui se dégradent rapidement - et n'introduce le fondateur qu'à la fin, comme la solution. Résultat : 40 paires vendues sur une base de 900 contacts froids, et 100 % de l'objectif atteint deux jours avant la deadline.
Le marketing luxe e-commerce nécessite-t-il un gros budget pour démarrer ? +
Non. Jacques Demeter a dépassé 500 000 euros de chiffre d'affaires essentiellement via l'email marketing et le SEO de contenu, sans budget publicitaire au départ. La clé : une séquence email éducative, des articles optimisés pour Google avec lead magnets, et des lancements structurés deux fois par an.
Quelle différence entre branding luxe classique et direct response marketing dans la mode ? +
Le branding luxe classique mise sur l'image, l'aspiration et la retenue - on ne parle pas prix, on ne fait pas d'offres. Le direct response marketing, appliqué au luxe par Robin Hanna, part du problème concret du client, l'éduque sur le produit, crée des deadlines d'achat et mesure chaque action. Les deux peuvent coexister : le storytelling remplace le branding générique, mais garde la rigueur de la vente directe.

Épisodes similaires

  • Branding & Réseaux Sociaux