Grossir sur youtube en partant de presque rien – 5 000 abonnés en 2019 – pour arriver à 127 000 en l’espace d’un an : c’est ce que Victor Ferry a fait. Pas avec un budget pub. Pas avec des collabs influenceurs. Avec de la rhétorique. Deux millénaires de techniques de discours appliquées à un algorithme conçu à Mountain View en 2005. Le mariage est improbable. Et pourtant ça marche.
Victor Ferry, c’est un profil qu’on voit rarement dans les cas d’école YouTube. Docteur en rhétorique, ex-prof à la fac, il n’a pas débarqué avec une caméra Sony et un plan de contenu sur Notion. Il est arrivé avec Aristote sous le bras – et une obsession : est-ce que les outils rhétoriques qu’il avait développés pendant des années pouvaient fonctionner sur un média aussi brutal que YouTube ? La réponse, on la connaît. Ce qui est intéressant, c’est le chemin.
Stan Leloup l’a reçu dans le podcast Marketing Mania pour décortiquer tout ça. Ce qui suit, c’est pas un résumé. C’est ce que j’en retiens – avec mes propres angles morts.
Grossir sur youtube grâce à l’actualité : la stratégie de la vague
Le déclic, ça n’a pas été une vidéo parfaitement produite. C’était une réaction. Victor Ferry tombe sur une séquence d’Alexandre Benalla au journal télévisé – l’affaire du tabassage en manif, la tentative de justification rhétorique en direct. Il analyse ça en vidéo. Résultat :
« Sur ma chaîne, je faisais 100 200 vues, la vidéo a fait 15 000 vues. Et donc j’ai compris que une manière de faire grandir une chaîne, c’était d’être réactif par rapport à l’actualité. »
Ce qui m’intéresse là-dedans, c’est pas le chiffre. C’est la conclusion qu’il en tire – et surtout la façon dont il la systématise ensuite.
Parce que grossir sur youtube avec du contenu réactif, tout le monde le dit. Ce que Victor explique de plus, c’est la logique de sélection : il ne surfe pas sur n’importe quelle vague. Il cherche des sujets qui cumulent deux propriétés – le volume d’attention (tout le monde en parle) et la pertinence rhétorique (il y a quelque chose à analyser dans le discours des protagonistes). La séquence Marlène Schiappa chez Cyril Hanouna ? Deux personnalités que le public déteste. Double dose de tension. Double dose de clics potentiels.
Ce n’est pas du cynisme. C’est de la mécanique. Et la distinction est importante.
Le vrai moteur : transformer l’intéressant en utile
Là où beaucoup de créateurs restent dans l’analyse – regardez comme c’est fascinant, regardez comme c’est complexe – Victor Ferry a une règle quasi-obsessionnelle. Chaque vidéo doit se terminer par des conseils applicables. Pas de la contemplation intellectuelle. De l’action.
Il formule ça très clairement dans l’épisode :
« Ce que je me demande, c’est comment est-ce que je peux rapprocher cette séquence dont tout le monde parle dans les médias d’une situation que les gens qui me regardent peuvent vivre au quotidien. »
Exemple concret : Juan Branco face à Pauline de Malherbe sur un plateau TV. Victor regarde ça et se dit – comment est-ce que ça ressemble à un entretien d’embauche qui tourne mal ? Et voilà. L’objet rhétorique devient un cas pratique. Le spectateur passe de voyeur passif à acteur potentiel.
C’est une position éditoriale. Et c’est celle que je trouve la plus honnête intellectuellement (même si – avouons-le – c’est aussi ce qui fidélise le mieux une audience). Il dit lui-même qu’il veut éviter que son public se complaise dans un sentiment de supériorité intellectuelle. Le fameux ‘oh qu’est-ce qu’on est plus intelligents que ces gens à la télé’. Ce piège-là, la plupart des chaînes d’analyse y tombent sans s’en rendre compte.
Pour aller plus loin sur la question de stratégie YouTube contre-intuitive, Stan Leloup a d’ailleurs développé sa propre approche dans un épisode dédié – les angles divergent, c’est intéressant à comparer.
Ce que personne ne dit sur le style : la distance comme outil
On parle souvent de ‘storytelling’, de ‘hook’, d’énergie dans la voix. Rarement de style au sens rhétorique. Et c’est là que Victor Ferry fait un truc que j’ai vu nulle part ailleurs sur YouTube francophone.
Il écrit ses scripts pour qu’ils soient reconnaissables comme écrits. Rimes. Figures de parallélisme. Cadences répétées. Formules qui résonnent. Délibérément – pas pour cacher qu’il lit, mais pour marquer que quelque chose se passe au niveau du langage.
« Il y a des fois où c’est important aussi de créer une distance avec le public. Et c’est à ça que ça sert une figure de style, ça rompt la routine de l’usage quotidien du langage parce que c’est des formules qui sont pas dans le langage quotidien. »
Voilà. Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais essayez de le faire dans une vidéo de 8 minutes sans sonner pontifiant ou ridicule.
Stan Leloup, lui, va exactement dans l’autre sens – il écrit pour que ça sonne le plus naturel possible, codes YouTube natifs inclus. Les deux approches fonctionnent. Mais elles ne s’adressent pas au même public – et elles ne peuvent pas se substituer l’une à l’autre. Ce qui est bien avec cette conversation, c’est qu’ils l’admettent franchement au lieu de prétendre qu’il y a une vérité universelle.
Grossir sur youtube en assumant son identité plutôt qu’en la gommant – ça semble contre-intuitif. Ça ne l’est pas. Victor a essayé de copier les codes des youtubeurs au début (il parle de ‘choses vraiment ridicules’ où il jouait différents personnages). Ça ne marchait pas. Quand il a arrêté d’imiter et qu’il a misé sur son vrai différenciateur – le doctorat en rhétorique, la rigueur académique, la référence aux anciens – ça a décollé.
C’est un point que se différencier par son personal branding illustre bien aussi : l’originalité forcée se voit. L’originalité qui vient de ce qu’on est vraiment, pas.
Les modèles de discours : comment grossir sur youtube sans recommencer à zéro à chaque vidéo
Là on entre dans la cuisine. Et c’est là que ça devient vraiment praticable.
Victor a fait quelque chose que peu de créateurs font explicitement : il a analysé ses meilleures vidéos, identifié des structures narratives récurrentes, et les a formalisées en modèles réutilisables. Un rhétoricien qui fait de l’ingénierie inverse sur lui-même. C’est cohérent.
Le modèle de la quête, par exemple. Il présente un problème, montre que ce problème est dangereux et concerne le spectateur, puis annonce qu’il va lui donner ‘l’épée et le bouclier’. Structure classique : premier danger, on l’affronte, on gagne une bataille – mais pas la guerre, deuxième danger. Ce n’est pas nouveau. C’est du Joseph Campbell adapté à YouTube. Mais le fait de l’avoir conscientisé lui permet de l’appliquer rapidement, sur des sujets différents, sans perdre du temps à réinventer la structure à chaque fois.
L’autre modèle qu’il cite, c’est le ‘twist polaire’. Inspirer une fausse piste au spectateur – lui faire croire qu’il va endosser une position qu’il déteste – puis retournement en fin de vidéo. Il l’a testé sur une vidéo consacrée aux Quatre Accords Toltèques : son public est plutôt sceptique vis-à-vis du développement personnel, donc la première moitié de la vidéo donne l’impression qu’il va adhérer au livre. Et puis bim – le pivot critique.
« J’essaie de regarder dans différents formats que je vois quelles sont les petites astuces rhétoriques que je peux récupérer et une fois que j’en ai identifié une, je l’applique dans trois vidéos de suite pour être sûr que je le maîtrise. »
Trois vidéos de suite sur le même modèle. Pour l’ancrer. Puis on passe à autre chose. C’est méthodique d’une façon qui ne ressemble pas du tout à ce que les YouTubeurs racontent habituellement quand ils parlent de ‘processus créatif’.
Pour ceux qui veulent comprendre comment gérer plusieurs chaînes YouTube en parallèle avec des formats différents, l’épisode avec Yann Piette pose des questions similaires – avec un angle plus opérationnel.
Vidéos buzz vs vidéos de fond : le deal que Victor s’impose
Clairement, il y a une tension dans l’approche de Victor Ferry. Et il ne la cache pas.
D’un côté les vidéos réactives – celles qui surfent sur l’actualité, qui font exploser le compteur d’abonnés, qui amènent du monde sur la chaîne. De l’autre les vidéos qui lui tiennent vraiment à cœur – celles où il reprend ‘son costume de professeur’, où il choisit le sujet indépendamment de ce qui buzzle cette semaine. Ces dernières font dix fois moins de vues. Et reçoivent les commentaires ‘c’est ta meilleure vidéo’.
Il s’impose une règle : au moins une vidéo sur quatre vient de sa bulle, pas de l’actualité. C’est une proportion. Pas un idéal. Et c’est honnête – parce qu’une chaîne qui vit uniquement de ses convictions sans regarder l’algorithme, ça dure rarement très longtemps.
La question que ça pose – et que ni Victor ni Stan ne tranchent vraiment dans l’épisode – c’est : est-ce que les vidéos buzz servent vraiment les vidéos de fond, ou est-ce qu’elles attirent un public qui ne restera jamais pour le reste ? L’audience du buzz et l’audience de la profondeur, ce n’est pas toujours la même. Grossir sur youtube peut signifier deux choses très différentes selon ce qu’on mesure.
Ce sujet rejoint d’ailleurs une réflexion que monter un business sur YouTube pose frontalement : est-ce qu’on construit une audience ou est-ce qu’on construit une communauté ? Ce ne sont pas les mêmes métriques.
La chaîne secondaire : quand la mission dépasse le format
À un moment de l’épisode, Victor parle de sa deuxième chaîne – l’Atelier de Rhétorique. Et là, le créateur laisse place au citoyen.
L’idée : demander à son audience d’envoyer des textes – manifestes politiques, nouvelles, discours – pour les analyser et les travailler en live. Créer un flux ascendant, où c’est le public qui alimente la chaîne. Reconstruire quelque chose qui ressemble à une grande université ouverte, avec des intellectuels et des auteurs dans chaque ville.
Ambitieux. Peut-être un peu naïf. Sûrement sincère.
Il a essayé de faire ça sur sa chaîne principale – un calendrier de l’avant rhétorique en décembre, une vidéo par jour, des exercices, des discours. Ça n’a pas marché. Le public s’est senti ‘spammé’ parce qu’il n’était pas là pour ça – il voulait de la formation-divertissement, pas de la formation pure.
D’où la séparation. La chaîne principale pour grossir sur youtube et toucher le plus grand nombre. La chaîne secondaire pour faire du travail réel avec ceux qui veulent vraiment bosser. Ce n’est pas une compromission – c’est une architecture. Deux espaces, deux contrats différents avec l’audience.
Ce genre de questionnement sur ce qu’on fait avec son audience une fois qu’on en a une, Louis Grenier en parle très directement dans son épisode – avec une franchise qui fait parfois mal.
Le piège de la perfection et le retour au piratage
Un dernier truc que j’ai noté – et que je trouve vraiment utile pour quiconque cherche à grossir sur youtube sérieusement.
À un moment, Victor décrit une phase où il a commencé à se mettre ‘une pression de dingue’. Plus d’abonnés, donc plus d’exigence, donc plus de temps de production, donc moins de réactivité. Le cercle vicieux de la qualité perçue.
Sa solution : redevenir pirate. Voir un sujet émerger – en l’occurrence JP Fanguin, un influenceur suisse – et torcher une vidéo en 3 heures. La vidéo a très bien marché. Et ça lui a rappelé quelque chose d’important :
« Quand on a fait plus de 100 vidéos on peut faire du bon travail même si on le fait vite. »
Ce qui est vrai. Mais – et c’est la nuance que j’ajouterais – ça ne vaut que si les 100 premières vidéos ont servi à quelque chose. Si on a vraiment développé des modèles, des réflexes, une façon de penser les structures. Sinon, ‘faire vite’ c’est juste faire mal vite.
La rapidité n’est pas une vertu en soi. C’est le fruit d’une préparation longue. Victor Ferry a mis plusieurs années à construire les outils qui lui permettent aujourd’hui de produire en 3 heures ce qui prendrait une semaine à quelqu’un qui part de zéro. Ce n’est pas de l’efficacité naturelle. C’est de la capitalisation.
Et peut-être que c’est ça, finalement, le vrai enseignement de cette conversation – pas la liste des techniques, mais l’idée que grossir sur youtube n’est pas une question de volume de contenu produit. C’est une question de ce qu’on accumule entre chaque vidéo.











