Créer du contenu crypto quand il n’y a littéralement personne pour l’écouter – c’est là que commence l’histoire d’Owen Simonin, alias Hasheur, aujourd’hui numéro 1 des chaînes YouTube francophones sur la blockchain. À 22 ans, il gère 7 entreprises, dont une qui a affiché 2,5 millions d’euros de chiffre d’affaires dès sa première année. Et pourtant. Pendant un an et demi, il tournait des vidéos pour 60 vues et deux commentaires. Ce papier n’est pas un résumé de son parcours – c’est une tentative de comprendre comment quelqu’un décide de continuer quand tous les signaux disent ‘d’arrête’.
Les 115 abonnés qui ne décourageaient pas
Quand Owen lance sa chaîne sur la crypto en 2015, le marché francophone n’existe pas encore. Les conférences qu’il organise attirent quatre ou cinq personnes – dont un ou deux qui viennent lui dire qu’il se trompe. Ce n’est pas une anecdote de circonstance. C’est la condition de départ.
Au bout d’un an et demi : 115 abonnés. Il continue quand même, trois à quatre vidéos par mois.
«J’avais vraiment l’impression que j’avais trouvé une mine d’or, un truc qui allait changer le monde, et j’étais tout seul devant, personne ne voulait rentrer.»
Voilà ce qui distingue ce cas de la plupart des créateurs qui abandonnent au bout de six mois – il n’attendait pas la validation externe pour continuer. Ce qui m’agace dans les récits d’entrepreneur qu’on lit partout, c’est qu’on oublie ce moment-là. La traversée du désert dure rarement trois semaines.
Début 2017, la chaîne tourne à 3 000 abonnés. À la fin de la même année : 37 000. Et dans les premiers mois de 2018, environ 20 000 abonnés supplémentaires par mois. Le point d’inflexion ressemble à une rupture de pente brutale sur un graphique. Mais ce n’est pas sa chaîne qui a décollé – c’est le marché qui est arrivé après lui.
«J’avais l’impression d’avoir mis en place des tuyaux d’information et un jour je suis arrivé un matin et il y avait de l’eau partout.»
Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais les tuyaux, il les avait posés pendant dix-huit mois sans voir une goutte.
Opportunisme ou vocation – la vraie question derrière créer du contenu crypto
Stan Lelou lui pose la question directement : est-ce que tu es tombé dans la crypto par opportunisme, ou est-ce qu’il y avait une attraction fondamentale ? La réponse d’Owen est plus honnête que ce qu’on entend d’habitude.
Oui, il y a de l’opportunisme. Et alors ?
«Je suis certain qu’il y a de l’opportunisme. Parce que je pense que on doit toujours partir d’une opportunité. On doit se rendre compte que quelque chose fonctionne et c’est idiot de s’efforcer dans un truc qui ne fonctionne pas.»
C’est exactement le problème avec l’injonction à ‘suivre sa passion’. Ce qu’Owen décrit, c’est une intersection – jeux vidéo, argent numérique, technologie, vitesse. La crypto était à ce croisement. Et quand il a lu la première ligne expliquant le fonctionnement du Bitcoin, il dit qu’il n’a plus jamais raccroché. Ses résultats scolaires ont commencé à plonger deux mois après. (C’est, à sa façon, une forme de confirmation.)
Pour transformer un projet passion en business qui tourne, il faut souvent cette combinaison-là – quelque chose qui te correspond fondamentalement, ET un marché qui arrive au bon moment. L’un sans l’autre, ça donne soit un hobby, soit une case vide.
Ce qu’il faut retenir – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise plus tôt – c’est que l’opportunisme n’est pas un défaut de construction. C’est un réflexe de survie qui, combiné à une vraie appétence, devient quelque chose de durable.
créer du contenu crypto sans être expert – la question qui paralyse tout le monde
Quatre à cinq mois après avoir découvert le Bitcoin, Owen publie ses premières vidéos. Il n’est pas encore expert. Il est juste celui qui a compris quelque chose que les autres n’ont pas compris, et qui essaie de le traduire en français – parce qu’il n’y a rien d’autre en français.
Stan lui demande pourquoi il n’a pas eu peur de dire des conneries. La réponse tient en deux raisons.
La première : c’était sa troisième tentative sur YouTube. Il avait déjà fait du gaming, créé un serveur Minecraft (Minecraft Versus Wild, toujours en ligne huit ans après). Il savait ce que c’était que de prendre la parole en vidéo. La deuxième : la solitude. Créer du contenu crypto était sa façon d’exister dans un espace où personne ne l’entendait autrement.
Beaucoup de créateurs attendent d’avoir un diplôme, une légitimité formelle, un titre. Owen avait une obsession et un vide à combler. C’est souvent suffisant pour commencer. Pas pour finir – mais pour commencer, oui.
D’ailleurs, créer du contenu régulièrement sans filet de sécurité est un exercice que beaucoup de créateurs décrivent comme la seule vraie école – pas les formations, pas les masterclasses. Le flux.
Le business derrière la chaîne – là où ça devient intéressant
450 euros. C’est ce que rapportent les gros mois d’Adsense sur la chaîne d’Owen. Pas 4 500. Pas 45 000. 450 euros. Et il laisse la pub tourner uniquement pour que YouTube le mette en avant dans l’algorithme – pas pour l’argent.
Ce chiffre-là, il faut l’avoir en tête quand on parle de YouTubeurs. La plupart des gens imaginent que la pub représente la majorité des revenus. Sur une chaîne spécialisée crypto avec 150 000 abonnés, c’est anecdotique.
Le vrai business, il est ailleurs. Owen le structure en plusieurs couches :
- Les contenus sponsorisés – qu’il sélectionne lui-même, après analyse, et dont il dit rejeter 90% des demandes
- L’affiliation – variable selon les cycles du marché
- Une agence marketing crypto qui accompagne des projets blockchain sur leur positionnement, leurs relations presse, leur présence chez des influenceurs (y compris des créateurs américains)
Et puis Just Mining – la boîte de mining hardware fondée à 19 ans, 2,5 millions de chiffre d’affaires la première année, levée de 75 000 euros avec 2 300 abonnés sur un compte PayPal personnel après dix refus bancaires.
Cette dernière info mérite qu’on s’arrête dessus. Dix refus bancaires. Et il a quand même trouvé les fonds. C’est ce qui sépare les gens qui ont une idée de ceux qui ont un business – la capacité à contourner les murs plutôt que de les regarder.
Pour ceux que la question de faire exploser un projet de contenu en parallèle d’une activité entrepreneuriale intéresse, ce cas est probablement l’un des plus documentés en francophone.
La loi d’expansion du gourou – ou comment on devient expert de tout sans le vouloir
Stan a une théorie. Il l’appelle la loi d’expansion du gourou. En gros : toute personne qui crée du contenu sur internet va se faire progressivement tirer vers des domaines adjacents, jusqu’à devenir une sorte d’oracle universel sur lequel les gens projettent une compétence globale.
Il l’a vécu lui-même en marketing – les gens lui demandent des conseils de productivité. Owen l’a vécu en crypto – les gens lui demandent son avis sur les marchés financiers traditionnels, les actions, les stratégies d’investissement long terme.
Owen valide totalement. Mais il ajoute quelque chose de plus précis : il a été forcé d’étendre ses compétences parce que les questions avaient étendu leur périmètre avant lui.
«On m’a mis un coup de pied dans le dos et on m’a dit tu te débrouilles, tu dois savoir ça parce qu’on va te poser la question. Et même si tu réponds, ça m’intéresse pas, c’est pas mon monde – on dit on s’en fout, on va te poser la question devant plein de monde en plus.»
C’est exactement le problème. La communauté ne demande pas la permission avant d’élargir son champ de questions. Et le créateur a deux options : refuser (au risque de décevoir) ou apprendre (au risque de se noyer).
Et il y a une troisième dimension que Stan amène – la confiance est plus rare que l’expertise. Trouver quelqu’un qui maîtrise un sujet, c’est facile. Trouver quelqu’un à qui tu fais confiance ET qui maîtrise un sujet, c’est beaucoup plus rare. Du coup, quand tu fais confiance à quelqu’un sur un domaine, tu lui demandes naturellement son avis sur d’autres domaines – même s’il n’est pas qualifié.
C’est pour ça que des traders professionnels contactaient Owen pendant le crash pour lui demander sa position sur les crypto. Pas parce qu’il était plus compétent qu’eux. Parce qu’ils lui faisaient confiance, et que leur propre réseau n’émettait plus que du bruit contradictoire.
Sur la question de se différencier par son contenu dans un espace saturé, la confiance est souvent le seul levier qui reste quand la compétition sur les sujets devient trop dense.
Gérer 7 boîtes à 22 ans – le truc que personne ne dit vraiment
14 heures par jour, 7 jours sur 7. Owen le dit simplement – et il dit aussi qu’il se lève le matin avec le sourire. Ce n’est pas de la performance, c’est une donnée brute sur ce que ça coûte de gérer autant de projets en parallèle à cet âge-là.
Mais le mot qui revient le plus souvent quand il parle de son travail, ce n’est pas ‘efficacité’ ou ‘méthode’. C’est ‘réseau’. Quand un client vient le voir pour être listé sur un exchange, il le connecte à l’un de ses agents. Pour les médias, il passe par ses partenaires au capital des plus gros médias crypto. Il suit le client lui-même – mais il délègue les cœurs de métier.
Ce modèle, c’est moins un organigramme qu’un réseau de confiance. (Ce qui est cohérent avec tout le reste de sa logique, d’ailleurs.) Il ne gère pas sept boîtes en mode chef de projet. Il gère sept boîtes en mode connecteur.
La limite assumée ici : ce modèle ne fonctionne que si le réseau est solide. Et construire ce réseau-là a pris des années de contenu, de présence, d’exposition publique. Ce n’est pas duplicable en six mois. Même avec le meilleur playbook du monde.
Ceux qui jonglent entre plusieurs projets sans vraiment savoir comment prioriser devraient lire ce que ça prend vraiment pour devenir productif – et pourquoi ça prend parfois beaucoup plus longtemps qu’on ne le croit.
Ce que le crash de crypto révèle sur la psychologie des marchés
Pendant le crash, Owen reçoit des messages de gens paniqués. Des débutants qui ont perdu trop d’argent. Mais aussi – et c’est là que ça devient bizarre – des traders professionnels qui viennent lui demander sa position.
Son WhatsApp perso lui donne la réponse la plus claire : deux de ses plus gros contacts sur la crypto lui envoient des messages à deux heures d’intervalle. L’un dit : c’est la fin du monde, il faut sortir maintenant. L’autre dit : c’est l’opportunité du siècle, il faut rentrer.
Deux heures d’écart. Deux positions diamétralement opposées. Deux profils expérimentés.
«Quand les deux plus gros profils de mon réseau me disent ça à 2 heures d’intervalle, moi je m’assois et j’ai plus envie de parler. j’ai plus envie de penser non plus quoi.»
Ce que j’aurais voulu qu’il développe davantage, c’est la réponse qu’il a trouvée : il n’y a pas de conseil universel. Au débutant qui perd trop, il dit de couper les pertes et de sortir. Au trader expérimenté qui attendait ce moment depuis dix-huit mois, il dit que l’opportunité est là. Deux conseils opposés. Les deux justes, selon le profil.
C’est une leçon qui dépasse largement la crypto – et qui s’applique à beaucoup de décisions business où le contexte de la personne devrait primer sur la règle générale. Mais bon, c’est plus difficile à scaler qu’un thread Twitter.











