Devenir développeur freelance à 25 ans, sans diplôme d’ingénieur, après avoir codé ses premiers projets entre deux parties de Dofus – c’est le parcours de Guillaume Souillard. Fondateur d’Affilisting et de ClankApp, il a vendu sa première appli crypto 6 000 dollars, facturé 400 à 500 euros la journée en mission grand compte, et cofré suffisamment de thunes pour lancer ses propres produits. Pas de MBA. Pas d’école. Juste du code, des erreurs, et un moment décisif passé chez North Star Network qui a tout changé.
Ce qui m’a accroché dans cet épisode du podcast Les Makers, c’est que Guillaume parle rarement de ce qu’on lit d’habitude sur le sujet. Pas de ‘trouve ta niche’, pas de ‘personal branding d’abord’. Il parle de la maladie des devs – ce truc très réel où tu passes des années à être brillant techniquement, sans jamais comprendre comment l’argent circule autour de toi. Et comment une seule expérience professionnelle, bien choisie, peut corriger ça en douze mois.
La trajectoire qu’il décrit – autodidacte, CDI, freelance, puis SaaS – n’est pas un plan. C’est une succession de prises de conscience. Et c’est précisément ce qui la rend utile à étudier. Pas pour la copier, mais pour comprendre ce qui se joue à chaque étape.
La maladie des devs, ou pourquoi savoir coder ne suffit pas
Chez ses premières agences, Guillaume ne voyait jamais les chiffres. Chiffre d’affaires de la boîte, marges sur les projets, valeur réelle de ce qu’il produisait – rien. C’est banal dans les agences web, et c’est exactement le problème.
« Dans mes anciennes expériences en CDI, j’ai toujours été caché, enfin, les chiffres étaient cachés, on connaissait pas vraiment comment le business fonctionnait. Et donc, en fait, je suis vite tombé dans ce que j’appelle la maladie des devs. C’est les devs qui se concentrent uniquement sur la tech, qui sont passionnés, et c’est très bien, mais qui n’ont pas la notion du business et de la puissance qu’ils peuvent avoir, en fait. »
Voilà. Dit comme ça, c’est brutal mais juste.
Ce qui m’agace dans cette situation – et je l’ai vue souvent côté médias tech – c’est que les devs les plus talentueux restent parfois les plus mal payés, précisément parce qu’ils n’ont aucune idée de la valeur marchande de ce qu’ils font. Ils optimisent du code. Personne ne leur a montré qu’ils pourraient optimiser leur position.
Tout bascule quand Guillaume rejoint North Star Network, la boîte de Yann de Coatman. Là, pour la première fois, les chiffres sont accessibles. Transparence totale. Et sa réaction – qu’on pourrait croire naïve – est en réalité exactement la bonne.
« Au contraire, j’ai dit : non, je veux être ce mec. Bah, c’est une réaction, c’est tout l’inverse en fait. Parce que ça te met dans un mood qui te donne envie de tout péter encore plus les chiffres. »
Ce n’est pas de l’admiration béate. C’est de la motivation calibrée. Il a vu ce qui était possible, et il a décidé d’y aller – mais par lui-même, pas pour quelqu’un d’autre.
Un an chez North Star. Pas plus. Juste ce qu’il fallait pour comprendre le business de l’intérieur, et repartir avec une boussole que ses expériences précédentes ne lui avaient jamais donnée. C’est ce que j’aurais appelé du mentoring par immersion – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me décrive comme tel à l’époque où on parlait encore de ‘stages formatifs’.
Apprendre le code seul : ce que les formations ne disent jamais
16 ans. Site du Zéro. HTML, puis PHP. Le cliché absolu – sauf que le cliché, ici, il a fonctionné.
Guillaume a appris à coder sans savoir que ça deviendrait un métier. C’est précisément ça qui explique sa vélocité. Quand tu ne ‘travailles’ pas, tu ne comptes pas tes heures. Tu crées un clone de Mappy un dimanche soir parce que c’est marrant, et tu comprends les APIs Google sans t’en rendre compte.
« Si tu prends du plaisir à apprendre quelque chose, tu vois pas ça comme une corvée, et en fait, tu levels up à une vitesse monumentale. Vraiment. Et si tu prends pas de plaisir, fais pas ça, quoi. »
Simple. Peut-être un peu trop simple pour ceux qui cherchent une méthode en cinq étapes. Mais c’est honnête.
La vraie question qu’on pose toujours dans ce contexte : quel langage choisir ? Sa réponse est irritante de bon sens. PHP d’abord parce que ça rendait ses pages dynamiques. Ensuite JavaScript parce qu’il en avait besoin. Puis un peu de Python pour la Blockchain. Jamais de plan d’apprentissage. Toujours le besoin du projet en cours comme driver. Aujourd’hui, il travaille principalement avec Laravel – mais ça, il l’a découvert en chemin, pas en lisant un comparatif de frameworks.
Pour une reconversion professionnelle à 35 ans avec des enfants et un crédit, le chemin est évidemment plus escarpé (et c’est souvent là que ça coince vraiment). Guillaume ne le nie pas : ça demande un engagement personnel énorme, et un mentor peut faire la différence sur la durée. Mais le principe reste le même : il faut un projet qui a du sens pour soi, pas juste des exercices de syntaxe. Pour aller plus loin sur ce sujet, créer son activité en ligne passe aussi par comprendre pour qui et pourquoi on crée.
Le passage freelance : devenir développeur freelance sans filet – ou presque
Quand Guillaume quitte North Star, il ne part pas en claquant la porte. Il part parce qu’il a envie de tenter l’aventure par lui-même. Nuance importante.
Il bascule en devenir développeur freelance avec un TJM entre 400 et 500 euros, sur Lille. Pas exceptionnel pour un profil senior, mais après un salaire de 2 005 euros en CDI, le choc est réel. 8 000 à 9 000 euros de chiffre d’affaires mensuel. Brut, bien sûr. Il reste des charges, la TVA, les cotisations. Mais même net, le multiple est sans appel.
Six mois de mission chez Neuroto, grand compte. Il coffre – son mot, pas le mien. Il capitalise. Cet argent ne part pas en iPhone ou en vacances. Il sert de piste de décollage pour Affilisting. Pas besoin de lever des fonds quand tu as vendu ton temps cher pendant six mois et que tu vis correctement en dessous de ton niveau de revenus. C’est banal à dire, c’est rare à faire.
Ce modèle – freelance alimentaire d’abord, produit propre ensuite – est probablement le plus sous-estimé pour créer son entreprise quand on n’a pas de capital de départ. Pas glamour. Très efficace. Et aujourd’hui encore, Guillaume garde un client historique à environ 50 heures par mois – 2 heures par jour, recalable selon ses besoins – pendant que le reste de son temps va à Affilisting.
Sur la question du risque, il est direct : la France assiste vraiment bien ceux qui se lancent. Rupture conventionnelle, chômage, aides à la création. Ce n’est pas un argument pour ne pas y réfléchir sérieusement, mais c’est un argument pour arrêter de fantasmer sur le risque comme s’il était maximal.
De 6 000 dollars à Affilisting : ce que la crypto lui a vraiment appris
2016. Guillaume et un ami créent Crypto Alerte – une appli de tracking de portefeuille crypto, dans un marché qui n’en comptait encore que quelques-unes. Deux ans de maintenance. Vendue 5 000 ou 6 000 dollars. Ce qu’il décrit lui-même comme une bouchée de pain.
Et pourtant. En parallèle, il échangeait des conseils avec les développeurs de Delta – un tracker concurrent. Delta a été vendu quelques années plus tard pour 5 millions d’euros. Pas les mêmes chiffres, clairement. Mais la même période, les mêmes problèmes techniques, les mêmes interrogations. C’est le genre d’anecdote qui devrait rendre humble sur ce qui sépare un exit à 6 000 dollars d’un exit à 5 millions (et ce n’est pas uniquement la compétence).
Ce que Guillaume retient de cette époque, ce n’est pas le montant. C’est la preuve que quelque chose créé de zéro peut générer de l’argent réel. Game changer total, dit-il. Et je le crois, parce que c’est ce moment-là qui transforme un développeur en entrepreneur – pas le premier client freelance, pas le premier salaire, mais la première transaction où tu vends quelque chose que tu as construit, pas ton temps.
ClanCap.com suit – un tracker de baleines blockchain, gratuit, monétisé par de l’affiliation et du display, utilisé par plus de 600 développeurs via son API. Puis quelques projets NFT qui ne décollent pas. Puis Affilisting : plus de 10 000 programmes d’affiliation classés en plus de 550 niches, pour les éditeurs de sites qui cherchent à monétiser leur trafic sans passer des heures à scraper le web.
Ce n’est pas un pivot au sens startup du terme. C’est une accumulation. Chaque projet a appris quelque chose que le suivant a utilisé. Et c’est précisément pour ça que comprendre les différentes sources de revenus d’un entrepreneur ne se résume jamais à choisir un modèle sur un tableau comparatif – ça se découvre en créant des choses qui échouent différemment.
Affilisting : répondre à un vrai problème, pas créer un outil de plus
Le point de départ d’Affilisting, c’est un problème que Guillaume a lui-même vécu. Quand on se lance dans l’affiliation, on sait – plus ou moins – comment créer un site, chercher des mots-clés, produire du contenu. Mais trouver les bons programmes d’affiliation ? C’est du scraping manuel, des listes CSV bricolées, des Google Docs partagés dans des forums fermés.
Il a mixé des listes existantes, ajouté ses propres programmes testés, et scrappé le web pour compléter. Le résultat : une base de plus de 10 000 programmes, organisée en plus de 550 niches, avec une interface qui ne fait pas fuir. Rien de révolutionnaire dans la tech. Tout dans l’exécution et la curation.
Ce qui est intéressant – et c’est rarement mentionné dans les post-mortems de lancement – c’est que Guillaume parle déjà d’une évolution côté annonceurs. Affilisting ne sera plus seulement un répertoire pour les éditeurs, mais potentiellement un pont entre éditeurs et annonceurs. La V2 semble déjà dans sa tête au moment de l’interview.
Sur ce point précis, je suis plus prudent. La marketplace biface (éditeur + annonceur), c’est un modèle qui a l’air évident sur le papier et qui est en réalité un enfer opérationnel. Mais bon – Guillaume n’en est pas à son premier rodéo, et il ne prétend pas que c’est simple. Pour ceux qui réfléchissent à la monétisation de ce type de produit, le framework AARRR reste un outil utile pour structurer comment les revenus vont réellement circuler.
Ce qui ressort de l’épisode, au fond, c’est que devenir développeur freelance n’est qu’une étape – souvent nécessaire, rarement suffisante pour ceux qui visent l’indépendance réelle. L’indépendance, pour Guillaume, c’est ne plus vendre son temps. Et ça, ça passe par créer des actifs qui tournent sans lui. Affilisting est un premier actif. ClanCap en est un autre. La prestation de service est un financement de transition, pas un modèle. C’est une distinction que beaucoup ratent – et qui coûte des années.
Et si tu veux comprendre comment structurer ce type de réflexion sur le long terme, les paliers financiers d’un entrepreneur est un bon point de départ – parce que le chemin de 2 000 euros en CDI à 8 000 euros en freelance à ‘je vis de mes produits’ n’est pas linéaire, et mieux vaut le savoir avant de partir.




