Passer d’une agence dropshipping bricolée avec son frère à 30-50 000 € par mois de service – sans lever de fonds, sans réseau, sans diplôme. Arthur Rivière l’a fait. Et ce qui m’a frappé en écoutant son épisode sur le podcast Les Makers, c’est pas le chiffre. C’est le chemin. Parce que le chemin, il est franchement chaotique : un burn-out un Black Friday, un site de pêche qu’on finit par supprimer, une TVA qu’on avait complètement oublié d’intégrer dans les calculs. Pas vraiment le parcours lissé qu’on vend dans les formations en ligne.
Arthur Rivière, c’est le co-fondateur de Kibers, une agence spécialisée dans l’info produit et l’e-commerce. Mais avant ça, il a passé deux ans à tester des boutiques en dropshipping avec son frère, à se former sur le tas à Facebook Ads, à scaler des campagnes qu’il ne comprenait pas encore vraiment. Ce qui est rare dans le secteur, c’est qu’il a pas appris le marketing en agence – il a appris en brûlant son propre argent. Et ça change tout à la façon dont il gère les budgets de ses clients aujourd’hui.
Ce qui suit, c’est pas un résumé de l’épisode. C’est ce que j’en ai retenu – ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand je couvrais les premières vagues de l’entrepreneuriat digital en France.
La pub de 5 minutes qui a tout déclenché
En 2016-2017, Arthur est en BTS, en alternance dans une boîte qui vend des logiciels pour aéroports. Profil classique d’un mec qui avance sans trop savoir vers quoi. Et là, il tombe sur une pub vidéo – 5 à 10 minutes – d’un gars qui explique qu’il voyage en travaillant depuis son ordinateur grâce au dropshipping. Arthur ne signe pas pour la formation. Il regarde juste la pub.
« La publicité m’a suffi en fait. Le message en lui-même c’était genre un déclic pour moi parce qu’on m’a toujours dit que ce que moi je voulais, ça n’existait pas. Moi quand j’étais petit, j’avais des conseillers d’orientation qui me disaient : « Tu veux quoi faire ? » Je disais : « Moi je veux être sur la plage avec un cocktail. » Ils me disaient : « Tu es complètement fou, ça n’existe pas. » »
Ce genre de réponse, je l’ai entendue des dizaines de fois en interview. Mais là, ce qui m’a scotché, c’est la suite : il n’achète pas la formation. Il n’attend même pas le webinaire. Il commence à éplucher internet tout seul en attendant le prochain jeudi. Voilà ce que ça ressemble, quelqu’un qui a vraiment envie.
Il lance avec son frère un site dropshipping dans la niche pêche – une niche conseillée par un pote SEO, Abdel Webseller. Premier produit : un leurre de pêche qui vibre et s’illumine. Effet waouh garanti en vidéo. Mais ce qui fait la différence, c’est pas le produit en lui-même – c’est l’offre. Là où les concurrents vendent l’unité à 12-13 €, les deux frères proposent un lot « 1 acheté 1 offert » à 25 €. Naïvement. Sans vraiment calculer pourquoi ça marcherait mieux. Et ça explose.
80 000 € en un mois, au pic. Sur un marché de pêcheurs français – 2 à 3 millions de personnes. C’est pas rien pour une niche aussi contrainte. Et pour une approche entre affiliation et dropshipping qui se cherchait encore un modèle.
Scaler sans comprendre – et ce que ça coûte
Trois mois et demi. C’est combien de temps la machine a tourné avant que les perfs commencent à fléchir. Pendant ce temps, Arthur gère Facebook Ads. Son frère fait la créa et l’administratif. Personne ne comprend vraiment pourquoi ça marche.
« On a pris une publicité, on l’a surexploitée et on a envoyé plein de budgets comme ça jusqu’à dépenser 2-3 000 € par jour sans jamais comprendre ce qu’on faisait sur Facebook. »
Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais c’est exactement le problème : quand ça marche sans qu’on sache pourquoi, on croit avoir craqué le code. Arthur le dit lui-même – il faisait ses calculs, multipliait le profit journalier par 365, se projetait millionnaire dans 2-3 ans. Et c’est précisément quand les chiffres ont commencé à baisser que la vraie formation a commencé.
Parce qu’avant ça, se former ne semblait pas nécessaire. Pourquoi apprendre à optimiser quand l’algo te récompense sans effort ? Le truc, c’est que cet apprentissage forcé – déclenché par la peur de perdre – a posé des bases qu’une formation classique n’aurait pas posées de la même façon. La différence entre quelqu’un qui a brûlé ses propres 750 € par jour sur Facebook et quelqu’un qui gère un budget client de 10 000 €, c’est viscérale. (Et c’est souvent là que ça coince dans les agences qui recrutent des juniors directo sur les comptes clients.)
Ils continuent sur la pêche. Une dizaine de produits lancés, un blog sur Shopify pour le SEO – Abdel Webseller les aide à professionnaliser le site. Longue traîne peu concurrentielle, trafic organique qui tombe tous les jours. Ils envoient des leurres par la poste avec des petits mots écrits à la main pour les commandes au-dessus d’un certain montant. Arthur appelle les clients au téléphone et fait semblant de comprendre ce que le pêcheur lui raconte de sa session.
Et puis la limite arrive. Pour vraiment anticiper la demande et gérer les ruptures de stock, il aurait fallu comprendre la pêche en profondeur – eau douce ou eau salée, carpe ou carnassier. Et les fournisseurs chinois sur Alibaba disaient oui à tout. Impossible de construire un parcours client cohérent dans ces conditions.
Brûler ses bateaux – ou l’art de se mettre au bord du précipice
Ce moment où Arthur quitte son BTS à un mois de l’obtention, personne ne l’a compris. Ni ses profs, ni sa famille, ni son employeur. Et franchement, vue de l’extérieur, c’est une décision difficile à défendre rationnellement.
« Je voulais pas de sécurité. Je voulais vraiment brûler tous mes bateaux et me dire il y aura pas de retour en arrière. C’est ça ou rien. »
Je suis pas forcément d’accord avec cette philosophie appliquée à tout le monde – c’est une limite réelle, et Arthur lui-même le reconnaît : ça dépend de ta personnalité. Certains bossent mieux avec un filet de sécurité. Mais pour lui, le stress de ne pas pouvoir reculer a toujours été un moteur. Il le reproduit encore aujourd’hui : surinvestir dans un mastermind qu’il n’a pas encore le budget pour se payer, acheter les outils avant d’avoir le projet finalisé.
C’est une technique. Discutable. Mais cohérente avec comment il fonctionne. Et ça dit quelque chose d’intéressant sur la façon dont certains entrepreneurs se construisent leurs propres contraintes artificielles quand l’environnement n’en crée pas assez.
Deux ans de dropshipping en mode classique après la pêche – trouver des produits, lancer des sites, créer des ads, recommencer. Puis la transition vers l’agence dropshipping commence à se dessiner. Pas parce qu’ils l’ont planifié. Parce que la TVA s’est pointée dans le bureau de l’expert-comptable et que personne n’avait pensé à l’intégrer dans les calculs.
Comment une agence dropshipping se construit vraiment
La plupart des articles sur le sujet te donnent un plan en 5 étapes. Trouver des clients, fixer ses prix, signer des contrats, recruter, scaler. Propre. Symétrique. Inutile.
Ce qu’Arthur décrit, c’est plus chaotique que ça. Jungle Agency démarre comme une agence hybride – à la fois infopreneurs et e-commerce. Les deux frères, complémentaires : Arthur côté créa et Facebook Ads, son frère côté structure, admin, tunnel de vente. Ça tourne. Ils arrivent à faire 30, 40, 50 000 € de service par mois à deux.
Et arrive le Black Friday 2020. Les deux sont en surcharge. Ils travaillent à la performance sur tous leurs clients – ce qui veut dire qu’ils doivent être excellents partout, tout le temps. Arthur fait un burn-out. Trop de taf, trop de pression, trop de tout.
« On était à la performance en plus sur tous nos clients. Donc on avait besoin d’être excellent dans tout ce qu’on faisait et donc c’était énormément de travail et arrive le Black Friday, je fais un burn-out parce que trop de taf, trop de pression, trop de tout. »
C’est exactement le problème du modèle à la performance pour une agence dropshipping en démarrage : tu mutualises le risque avec ton client, et du coup tu absorbes aussi son stress opérationnel. Sans les épaules d’une structure plus grande, ça casse. Et ça casse souvent en novembre.
Ce qui m’agace dans la façon dont on présente souvent l’agence dropshipping comme un modèle idéal, c’est qu’on oublie ce moment-là. Le moment où tu as trop de clients, trop de campagnes en live, et plus personne pour absorber si quelque chose part de travers. La stratégie marketing digital e-commerce à la performance, c’est séduisant sur le papier. C’est brutal dans les faits.
Le duo frères – ou pourquoi la complémentarité n’est pas un argument de vente
Arthur compare sa relation de travail avec son frère à PNL. Ce qui est drôle, et pas vraiment faux.
Lui : créatif, dans tous les sens, incapable de faire sa comptabilité (et il assume volontiers de ne même pas vouloir apprendre). Son frère : organisé, carré, à l’aise avec l’administratif et le management. Même éducation, profils opposés.
Ce qui rend ce duo intéressant, c’est pas juste la complémentarité des compétences – c’est la confiance. Arthur le dit clairement : avec un associé extérieur, cette confiance serait plus longue à construire, plus fragile. Avec son frère, elle est quasi-inégalable. (Ce qui est rare dans le secteur où les associations entre personnes qui se connaissent à peine sont légion – et souvent catastrophiques.)
Mais attention. Ce modèle marche parce qu’ils ont les mêmes valeurs de base. Pas juste parce qu’ils sont frères. Les exemples de fratries qui ont coulé leur boîte ensemble existent aussi. La question c’est pas « est-ce que tu peux faire confiance à ton frère » – c’est « est-ce que vous avez vraiment le même rapport à l’argent, au risque, à l’effort ».
Arthur veut aller encore plus loin dans la division des rôles : ne plus être que dans la réflexion, la vision, la stratégie. Laisser l’exécution à d’autres. C’est un modèle qui a du sens pour un profil comme le sien. Mais ça suppose une structure solide autour – et c’est un autre chantier. Pour les entrepreneurs qui veulent bâtir une activité digitale pérenne, la question de qui fait quoi est souvent sous-estimée au démarrage.
Ce que l’agence dropshipping apprend qu’une formation ne peut pas enseigner
Voilà ce que je retiens – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand je commençais à couvrir ce secteur en 2009 : les meilleures agences en e-commerce sont souvent fondées par des gens qui ont d’abord perdu leur propre argent.
Pas par des gens qui ont suivi une formation, travaillé en agence 2 ans, puis décidé de s’installer. Par des gens qui ont regardé leurs 750 € de Facebook Ads partir chaque matin et qui se sont demandé si la landing page était en cause ou si l’audience était épuisée. Cette viscéralité, elle se retrouve dans la façon dont une agence dropshipping gère le budget de ses clients.
Arthur le formule bien : quand c’est ton argent, chaque centime est important. Quand c’est l’argent d’un client avec un budget d’un million, tu penses en pourcentages. Et les deux n’engendrent pas – pardon, ne produisent pas – les mêmes réflexes. Un mec qui a investi 10 € et voulu en voir 20 ressortir va gérer un compte client différemment de quelqu’un qui n’a jamais eu de peau dans le jeu.
Et puis il y a ce truc avec l’affiliation et le marketing de performance en général : la discipline de la rentabilité à la ligne, pas au global. Tu peux te consoler d’une campagne déficitaire si le compte est globalement dans le vert. Mais si tu as appris à être rentable sur 10 €, tu appliques ce réflexe partout. C’est mécanique.
Reste une question que l’épisode n’adresse pas vraiment : est-ce que ce modèle – agence dropshipping à deux, à la performance, construit sur l’expérience terrain des fondateurs – est reproductible quand on commence à recruter ? Quand les premiers salariés arrivent, est-ce que cette culture du « chaque centime compte » se transmet ou elle reste dans la tête des fondateurs ?




