prévente e-commerce

#5 – Comment continuer à vendre avec des ruptures de stock ? L’exemple de Mina Storm

Épisode diffusé le 31 août 2020 par Danilo Duchesnes

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La prévente e-commerce – pour beaucoup de marques, c’est une rustine. Un aveu de faiblesse. Un truc qu’on fait quand les stocks sont vides et qu’on espère que les clientes vont pas trop râler. Chloé Bernard, cofondatrice de Mina Storm, une marque de lingerie confort créée avec son associée Samantha, aurait pu raisonner comme ça. Elle a fait exactement l’inverse.

Au printemps 2020, en plein confinement, Mina Storm se retrouve en rupture totale. Tout le réassort prévu pour fin mars prend deux mois de retard à cause de la crise sanitaire. Panique ? Pas vraiment. En trois semaines, l’équipe monte un module de prévente from scratch avec leurs développeurs, le lance début mai, et se retrouve à devoir… relancer une commande urgente à l’atelier parce que la demande dépasse les quantités prévues.

Ce qui m’intéresse là-dedans, c’est pas la success story. C’est le mécanisme. Pourquoi ça marche ? Qu’est-ce que Mina Storm a compris sur la relation entre une marque et ses clientes que la plupart des e-commerçants ratent encore ? Et est-ce que cette stratégie marketing e-commerce est reproductible, ou c’est juste un cas particulier qui profite d’une communauté déjà soudée ?

Pourquoi Mina Storm a trouvé son marché là où personne ne regardait

Quatre ou cinq ans avant que l’histoire de la prévente commence, Samantha et Chloé Bernard font un constat simple. Sur le marché de la lingerie – ultra-concurrentiel, dominé par quelques gros acteurs – il y a une cible que tout le monde laisse de côté : l’adolescente.

Pas par manque de marques. Mais parce que l’offre est schizophrène : soit c’est de la lingerie de séduction (pas adaptée), soit du confort ultra-basique (pas fun). L’ado qui cherche une brassière mode, confortable, dans laquelle elle se sent bien ? Elle trouvait rien.

« On s’est vraiment dit bah c’est la personne qui pense à la brassière c’est l’adolescente, elle porte des brassières et c’était vraiment ce qu’elle recherchait, c’est-à-dire des modèles qui soient confortables et mode et fun. Alors que sur le marché de la lingerie il y a beaucoup d’offres pour des femmes plus âgées. »

Ce que j’entends là, c’est pas un brief marketing. C’est une observation de terrain, presque naïve – et c’est exactement pour ça que ça a fonctionné.

Mais il y a eu un problème. En se positionnant très fort sur l’adolescente au départ, Mina Storm s’est créé une image de marque ado difficile à décrocher. Les mamans connaissaient. Les adultes moins. Et passer de « marque pour ados » à « marque pour toutes les femmes » sans faire fuir les premières ni effrayer les secondes – ça, c’est un exercice d’équilibriste que peu de jeunes marques réussissent.

La solution ? Aller doucement. Très doucement. Pas de tanga lancé du jour au lendemain. Une gamme qui s’élargit progressivement, des tailles qui montent de bonnet AB jusqu’à bonnet E (et bientôt F), des clientes qui tirent la marque vers là où elles ont besoin d’elle.

Le body positive sans le hashtag

Ce qui me frappe chez Mina Storm, c’est pas qu’elles font du body positive. C’est qu’elles s’en foutent que ça s’appelle body positive.

« Pour nous c’est même pas un combat où… comment dire ? C’est-à-dire que pour nous c’est évident que bah il y a une tolérance, tu fais ce que tu veux, tu fais ce qui te plaît. On savait même pas que ça existait comme concept. »

Dit comme ça, ça a l’air simple. Et c’est justement là que la plupart des marques se plantent – elles construisent la posture avant le produit.

Concrètement, ça donne quoi chez Mina Storm ? Pas de retouche photo. Des mannequins sélectionnées sur Instagram sans critère de morphologie. Un casting qui change régulièrement pour montrer des corps différents. Et un anecdote qui résume tout : une mannequin qui dit juste avant un shooting qu’elle s’est pas épilée, et l’équipe qui répond « aucun souci, ça s’est même pas vu sur les photos ».

(Et ce qui est intéressant là-dedans, c’est que Chloé ne raconte pas cette anecdote comme un acte militant. Elle la raconte comme quelque chose de banal. Ce qui est, en 2024, encore assez rare dans la lingerie.)

Mais il y a une tension ici que j’aurais bien aimé explorer davantage dans le podcast. Mina Storm communique beaucoup sur Instagram sur ces valeurs, mais peu sur le site web selon Danilo. Est-ce que c’est un choix ? Un manque de ressources ? La question reste ouverte.

Vendre sans stock : comment fonctionne la prévente e-commerce de Mina Storm

Avril 2020. Rupture totale. Deux mois et demi à tenir sans produit. C’est là que la prévente e-commerce passe de concept vague à outil concret.

En trois semaines, un module est développé. Sur le site, quand une taille est en rupture, la cliente voit directement : ce modèle est en cours de production, il arrive à telle date, tu seras livrée à telle date. Pas de mystery, pas de « revenez plus tard ». Une information claire, une date précise, un engagement.

« On avait mis les quantités qu’on savait qu’on allait recevoir en juillet. Du coup on avait limité les préventes à ces quantités là et en fait le module n’avait pas été prévu pour mais on a dépassé ces quantités là et on s’est retrouvé avec des commandes qui dépassaient les quantités qu’on allait recevoir. »

Donc le succès a créé un second problème. Ce qui m’a scotché, c’est que Chloé le raconte sans le dramatiser – « là ça a été un deuxième problème », et puis on passe à la suite.

Ce que ça implique concrètement pour une marque qui veut reproduire cette mécanique de prévente e-commerce :

  • Limiter les quantités en prévente à ce qu’on est certain de pouvoir livrer – et prévoir une marge de sécurité au-dessus

Mais aussi : communiquer franchement sur le pourquoi. Mina Storm a mis un pop-up sur le site pour expliquer que le réassort avait pris du retard à cause du confinement. Pas de bullshit, pas de formulation marketing pour cacher la réalité. Une explication directe. Et ça, les clientes l’ont reçu différemment que si la marque avait juste mis les produits en rupture sans rien dire.

La prévente e-commerce n’est pas une solution magique. Elle fonctionne si – et seulement si – la communauté fait confiance à la marque. Sans ça, une cliente qui commande et attend trois semaines, c’est une cliente qui chargeback et qui passe chez la concurrence.

Ce que Mina Storm n’avait pas prévu : la prévente comme outil structurel

Au départ, la prévente est une rustine de crise. Et puis quelque chose se passe.

Mina Storm commence à être présente en grand magasin – Galeries Lafayette, Citadium, Bon Marché, Printemps. Pour ça, il faut structurer les collections six mois à l’avance. Les dates de production sont figées bien avant les lancements. Et dans ce contexte, la prévente e-commerce reprend du sens : la marque sait ce qui arrive, elle sait quand, elle peut commencer à en vendre avant même que les produits soient en entrepôt.

Ce glissement – d’outil de gestion de crise à levier commercial structurel – c’est ce que j’aurais voulu qu’on creuse plus dans l’épisode. Parce que là, on sort du « comment on survit » pour entrer dans le « comment on vend mieux ».

La prévente e-commerce bien gérée a un avantage que peu de e-commerçants exploitent : elle crée de l’anticipation. Si tu parles d’une collection pendant son développement, si tu montres les matières, si tu fais des shootings en cours de production et que tu en partages des extraits sur Instagram, tu arrives au lancement avec une audience déjà chauffée. Pas des prospects froids à qui tu dois expliquer qui tu es. Des gens qui attendent.

Et ce levier d’anticipation, Mina Storm le pratique depuis ses débuts – presque par accident. L’impatience des fondatrices à lancer leurs collections avant même qu’elles soient arrivées en stock, c’est du teasing naturel. La communication en amont du lancement est souvent sous-estimée par les marques qui pensent que la vente commence quand le produit est disponible.

Le produit phare, ou comment un premier soutien-gorge d’ado devient le bestseller de toutes les femmes

La brassière Mina. Conçue à la base pour les adolescentes. Premier modèle sorti. Et toujours le bestseller de la marque des années plus tard – acheté par des femmes de tous âges.

« Ma mère la porte, toutes mes amies s’y sont mises parce qu’elle est super confortable et parce que bah aussi on y a apporté des nouvelles matières, des matières un peu plus fun. Une fois qu’on a commencé à la porter ben voilà. »

Voilà. C’est ça, un produit qui fonctionne vraiment.

Ce que ça dit sur la stratégie produit de Mina Storm, c’est que l’extension de gamme n’a pas dilué l’original. La brassière est déclinée dans toutes les couleurs, toutes les matières à chaque nouvelle collection, et elle existe maintenant en version Mina+ pour les bonnets DE – bientôt E et F. Le produit évolue sans se transformer en quelque chose d’autre.

Et cette fidélité au produit phare, c’est ce qui permet à la prévente e-commerce de fonctionner sur la durée. Les clientes savent ce qu’elles commandent. Elles ont déjà la brassière, elles en veulent une autre couleur, elles attendent deux semaines sans problème parce que la confiance est là.

Bref, la question c’est pas « comment faire de la prévente ». C’est « est-ce que ton produit mérite qu’on attende pour l’avoir ». Et ça, aucun module de prévente ne peut le créer à ta place.

Ce que Mina Storm dit (vraiment) sur la gestion d’une marque DTC en croissance

Il y a un passage dans l’épisode que j’ai trouvé plus honnête que ce qu’on entend d’habitude dans ce type de format. Chloé parle de l’éco-responsabilité non pas comme un engagement fondateur, mais comme quelque chose qui devient possible avec la croissance.

Au début, tu fais tes emballages en plastique parce que tu n’as pas les volumes pour négocier autre chose. Quand tu grandis, tu peux commander des blisters en plastique à base de canne à sucre. Et après, tu testes du biodégradable. Petit à petit.

(Ce qui est rare dans le secteur, c’est d’entendre quelqu’un dire ça sans se plaindre que « les consommateurs veulent de l’éco mais pas payer plus ». Chloé reformule pas ça comme un problème – c’est juste l’ordre dans lequel les choses arrivent quand on construit une vraie boîte.)

Le coton labélisé Ecotex qui devient progressivement du bio. Les fournisseurs choisis en partie pour leur proximité géographique afin de réduire les transports. Une collection menstruelle en préparation parce que les clientes la réclamaient – et parce qu’elle correspond aux valeurs de la marque.

Mina Storm n’est pas une marque parfaite qui fait tout bien depuis le début. C’est une marque qui écoute, qui ajuste, et qui utilise des outils comme la prévente e-commerce parce que ça fait sens dans son modèle – pas parce que c’est la tendance du moment.

Et là-dessus, franchement, la plupart des e-commerçants auraient des choses à apprendre.

Questions fréquentes

C'est quoi une prévente e-commerce et comment ça fonctionne ? +
Une prévente e-commerce consiste à prendre des commandes clients avant que le produit soit disponible en stock. Le client paie au moment de la commande et est livré à une date annoncée. Mina Storm a utilisé ce système en affichant directement sur les fiches produit la date d'arrivée estimée par taille, ce qui a permis de continuer à vendre pendant deux mois de rupture totale.
La prévente e-commerce est-elle risquée pour une marque ? +
Oui, si la communauté ne fait pas confiance à la marque. Une prévente réussie repose sur une relation de confiance déjà établie avec les clientes - elles doivent croire que le produit arrivera à la date annoncée. Sans ça, le taux d'annulation et les chargebacks peuvent rapidement devenir un problème. Mina Storm a pu le faire parce qu'elle avait déjà une base de clientes fidèles.
Comment communiquer sur une rupture de stock sans perdre ses clients ? +
Mina Storm a opté pour la transparence totale : un pop-up sur le site expliquant clairement le retard dû au confinement, et des informations précises sur chaque fiche produit avec les dates de disponibilité. Pas de formulation vague. Une date, une explication directe, et un engagement tenu.
La prévente e-commerce fonctionne-t-elle pour les petites marques ? +
C'est justement là où elle peut être la plus efficace. Une petite marque avec une communauté engagée a souvent un niveau de confiance plus élevé qu'une grande enseigne anonyme. La condition : avoir déjà un produit que les gens veulent vraiment, et une communication honnête sur les délais.
Comment Mina Storm utilise la prévente e-commerce pour ses nouvelles collections ? +
Après l'expérience du confinement, Mina Storm a intégré la prévente comme outil structurel, notamment parce que la marque doit planifier ses collections six mois à l'avance pour ses partenaires en grand magasin. La prévente sur le site permet d'ouvrir les commandes avant l'arrivée physique des produits, avec des quantités limitées aux stocks confirmés.
Quelle est la différence entre une prévente et une vente flash ? +
Une vente flash joue sur l'urgence et souvent sur le prix. Une prévente e-commerce joue sur l'anticipation et la confiance - le client accepte d'attendre parce qu'il veut ce produit précis, pas parce qu'il y a une réduction. Ce sont deux mécaniques différentes qui ne s'adressent pas au même état d'esprit d'achat.

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