tiktok pour les marques

Communiquer sur TikTok avec Antoine Godfroy – Episode 111

Épisode diffusé le 3 février 2022 par Estelle Ballot

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TikTok pour les marques, c’est encore le Far West – et c’est exactement ce qui le rend intéressant. Antoine Godfroid a 22 ans, il a fondé Sleeq (la plus grosse agence spécialisée TikTok en France) pendant le confinement, avec deux associés qu’il n’avait jamais rencontrés en vrai. Quand ils ont signé leurs trois premiers clients, ils ne s’étaient toujours pas vus dans la vraie vie. Ce genre de détail, ça dit quelque chose sur la plateforme elle-même : TikTok s’est construit sur des logiques qui cassent les codes habituels du marketing digital.

17 millions d’utilisateurs en France. Un milliard dans le monde. Et pourtant, quand on parle de TikTok dans une réunion marketing, la moitié de la salle pense encore à des ados qui font des chorégraphies. C’est compréhensible – c’est l’image que la plateforme traîne depuis ses origines Musical.ly. Mais c’est aussi la raison pour laquelle il reste de la place pour ceux qui se lancent maintenant.

Estelle Ballot l’avoue elle-même dans son podcast : elle a créé son compte TikTok une heure avant d’enregistrer cet épisode. Ce niveau d’honnêteté, ça remet les choses en perspective. Si une journaliste spécialisée en marketing n’a pas encore de compte, c’est que la majorité des équipes marketing françaises non plus. Et ça, c’est une fenêtre – pas éternelle, mais réelle.

L’algorithme TikTok ne fonctionne pas comme tu crois

Sur Instagram ou Facebook, le nombre d’abonnés reste un signal fort. L’algorithme pousse naturellement le contenu vers une audience qui te connaît déjà. TikTok a choisi l’inverse – et c’est là que ça devient vraiment différent.

Antoine Godfroid l’explique avec un exemple qui claque :

Ma première vidéo a fait plus de 200 000 vues alors que j’avais zéro abonnés.

Voilà. Zéro abonnés, 200 000 vues. Sur Instagram, ça n’existe tout simplement pas.

L’algorithme TikTok s’appuie principalement sur deux métriques que la plupart des marketeurs ignorent encore. Le taux de rewatch d’abord – combien de fois une même personne revisionne la vidéo. Le taux de complétion ensuite – est-ce que la vidéo est regardée jusqu’au bout. Les likes, les commentaires, les partages ? Secondaires. Vraiment secondaires, comparés à YouTube où l’engagement classique pèse beaucoup plus lourd.

Le business model derrière, c’est simple : TikTok veut que tu passes le plus de temps possible sur la plateforme. Chaque signal qui indique qu’une vidéo retient l’attention – qu’on la revoit, qu’on reste jusqu’à la fin – va pousser cette vidéo vers une audience plus large. Sans regarder si tu as 0 ou 300 000 abonnés.

Ce que ça implique concrètement pour une marque : un compte tout neuf peut cartonner sur sa première vidéo. Mais un compte avec 50 000 abonnés peut plonger si le contenu perd en qualité. (Et c’est souvent là que ça coince pour les équipes qui ont géré Instagram pendant 5 ans – les réflexes ne s’appliquent pas.)

15 secondes pour ne pas perdre l’utilisateur

La durée optimale d’une vidéo TikTok selon Antoine ? Une quinzaine de secondes. Pas parce que les utilisateurs sont flemmards – parce que l’algorithme pénalise les vidéos trop courtes ET récompense celles qui sont vues en entier.

Quand je publiais du contenu sur TikTok, j’étais entre 40 et 55 secondes, donc du contenu beaucoup plus long, mais ça va demander d’avoir une construction un peu plus rigoureuse où en fait on va tenir en haleine la personne qui regarde.

Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais construire 50 secondes de contenu qui maintient l’attention d’un utilisateur en train de scroller, c’est un exercice de narration qu’on ne maîtrise pas spontanément en sortant d’une formation marketing classique.

La structure que décrit Antoine : mettre la résolution, la valeur principale, à la fin. Pas au début. Ça oblige l’utilisateur à rester. Sur YouTube, tu mets la punchline dans les 30 premières secondes pour convertir. Sur TikTok, tu inverses la logique – tu crées un manque, une tension, une curiosité qui se résout à la dernière seconde.

Et la phrase d’accroche ? Critique. Les premières secondes déterminent si l’utilisateur scrolle ou reste. Une question, une affirmation provocante, quelque chose de visuellement inattendu – tout ce qui casse le pattern et force un micro-arrêt dans le scroll. Sans ça, la vidéo ne part pas, peu importe la qualité de ce qui suit.

Ce qui m’agace dans la façon dont on parle de TikTok dans les conférences marketing, c’est qu’on réduit tout à « faire des vidéos courtes ». La vraie difficulté, c’est l’architecture narrative de ces 15 secondes – et ça, personne ne te l’enseigne vraiment.

TikTok pour les marques : trois axes qui fonctionnent vraiment

Une marque qui débarque sur TikTok en 2022 a trois leviers disponibles, selon Antoine Godfroid. Et ils ne sont pas interchangeables – chacun répond à un objectif différent.

Premier axe : créer son propre contenu. Le fondateur se met en scène, ou une équipe dédiée donne un visage humain à la marque. L’objectif ici, c’est comprendre l’algorithme de l’intérieur, tester ce qui parle à l’audience TikTok, et commencer à fédérer une communauté. Pas pour vendre immédiatement – pour être présent quand les nouvelles fonctionnalités arrivent (les lives shopping, les stories en cours de déploiement).

Deuxième axe : le marketing d’influence. Et là, attention – TikTok change les règles du marketing d’influence tel qu’on le pratique sur Instagram. Le contenu natif prime sur tout. Une vidéo qui ressemble à une pub, qui sent la collaboration rémunérée à plein nez, va générer des commentaires moqueurs et des métriques catastrophiques. Ce que les créateurs apportent à une marque, c’est leur grammaire TikTok – pas leur reach.

On voyait immédiatement que c’était de la publicité ou que c’était du contenu qui était fait par une marque et les résultats étaient pas très bons, même en commentaires, on voyait que les gens se moquaient un petit peu du contenu.

C’est exactement le problème. Et c’est pour ça que Sleeq existe – parce que les marques qui tentaient de transposer leurs codes Instagram sur TikTok se plantaient systématiquement.

Troisième axe, celui qu’on cite le moins souvent : la marque employeur. SNCF, Carrefour – des entreprises qui ont compris que TikTok est une plateforme pour raconter des histoires de métiers. Faire découvrir ce que c’est de travailler chez eux, donner envie aux 18-34 ans de postuler. C’est malin, c’est cohérent avec l’audience, et c’est un angle que la concurrence n’a généralement pas encore investi.

L’audience TikTok n’a plus rien à voir avec ce qu’on imagine

40 % des utilisateurs TikTok en France ont entre 18 et 24 ans. Un quart a entre 25 et 34 ans. Les adolescents ? Minoritaires. C’est le chiffre qui recadre toute la conversation.

Quand une marque se dit « TikTok c’est pas pour nous, notre cible a 30 ans », elle se base sur une image de la plateforme qui date de 2019. La réalité démographique de 2022 raconte autre chose – et ce décrochage entre la perception et les chiffres, c’est exactement la fenêtre d’opportunité pour les marques qui font l’effort de se renseigner.

Et les nouveaux adopteurs de TikTok – ceux qui téléchargent l’appli en ce moment – sont précisément dans cette tranche des 25-35 ans. Ils arrivent sur une plateforme qu’ils ne connaissent pas, et l’algorithme s’adapte à eux en deux heures. Deux heures suffisent à TikTok pour identifier si tu préfères les recettes de cuisine, les analyses politiques, le jardinage ou l’humour absurde. C’est une personnalisation que même Netflix met des semaines à affiner.

Ce qui change tout pour une stratégie réseaux sociaux sérieuse : sur TikTok, on ne choisit pas son audience via un ciblage publicitaire. L’algorithme la sélectionne lui-même en fonction des signaux d’engagement. Une marque de jardinage peut toucher une audience ultra-qualifiée sans avoir dépensé un euro en ads – à condition de produire du contenu qui génère du rewatch et de la complétion.

Reste que tout ça fonctionne à condition d’une cohérence thématique dans le temps. Antoine est clair là-dessus :

Si on fait du contenu humoristique qui va toucher telle audience définie par l’algorithme et que tout d’un coup on se met à parler de voitures et qu’en fait ça n’a aucun lien avec l’audience, l’algorithme va moins bien noter le compte.

Autrement dit : la régularité et la cohérence ne sont pas des conseils génériques – ce sont des mécanismes algorithmiques directs. Changer de registre trop brutalement, c’est obliger l’algorithme à retrouver une nouvelle audience pour toi. Et pendant cette phase de recalibrage, les vues chutent.

Ce que TikTok exige que la plupart des marques ne savent pas donner

Le truc c’est que TikTok ne récompense pas les marques – il récompense les histoires. Et raconter l’histoire d’une marque en 15 secondes, avec de l’émotion, sans que ça ressemble à une pub, c’est un exercice qui n’a rien à voir avec ce qu’on apprend dans les formations de communication institutionnelle.

Antoine pointe quelque chose d’important sur la consommation de contenu TikTok : les utilisateurs surconsomment. Ils scrollent vite, ils ne font souvent pas attention à qui crée le contenu. Mettre un like ne veut pas dire qu’on va aller voir le compte, s’abonner, devenir client. Le lien entre consommation TikTok et conversion est long, indirect, culturel – pas transactionnel.

C’est une limite réelle. Et honnêtement, pour une marque qui cherche du ROI court terme sur chaque contenu publié, TikTok va frustrer. La mécanique fonctionne sur la durée, sur l’accumulation de contexte de marque, sur l’installation progressive d’une image dans l’esprit de l’utilisateur. Ce n’est pas un canal de conversion directe – c’est un canal de notoriété et de préférence de marque. (Ce qui est d’ailleurs cohérent avec ce qu’on sait du branding en général.)

Pour les marques qui font du storytelling sérieux – valeurs, coulisses, personnalité de marque – TikTok est probablement le meilleur terrain disponible en ce moment. Pas Instagram, pas LinkedIn. TikTok. Parce que l’algorithme pousse le contenu vers des inconnus, parce que la saturation n’est pas encore là, et parce que le format vidéo court est le format de référence de la prochaine génération de consommateurs.

Ce qu’il faut retenir – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand je suivais les premières discussions sur TikTok en 2020 – c’est que la question n’est pas « est-ce que mon audience est sur TikTok ? ». La question c’est « est-ce que je suis capable de produire du contenu qui mérite l’attention d’un utilisateur qui peut scroller en 0,3 secondes ? ». Si la réponse est oui, le reste suit.

Et si tu n’as pas encore réfléchi à ce que ça implique pour ton brand character, commence par là – parce que sans une personnalité de marque claire, le format TikTok va te mettre à nu d’une façon qu’Instagram ne fait pas.

Faut-il se lancer sur TikTok pour les marques maintenant ?

La réponse courte : oui, mais pas pour les raisons qu’on croit. Pas parce que c’est tendance. Pas parce que les concurrents vont y aller. Mais parce que la fenêtre de faible compétition se ferme – et qu’une fois fermée, ça coûtera dix fois plus cher d’obtenir les mêmes résultats.

Antoine le formule avec une comparaison qui parle à ceux qui ont vécu la montée d’Instagram :

À ses débuts, les maisons de luxe se demandaient si Instagram était vraiment fait pour elles. « C’est pour les voyageurs qui publient des photos. » Aujourd’hui, le luxe est le secteur qui maîtrise le mieux Instagram. La même dynamique est en train de se jouer sur TikTok – avec un décalage de 3 à 5 ans selon les industries.

Estelle Ballot fait une observation que je trouve juste sur son propre podcast : un podcast qui s’installe tôt sur un nouveau format a une avance structurelle sur ceux qui arrivent après. Ce n’est pas juste du travail bien fait – c’est de l’antériorité. TikTok fonctionne pareil : ceux qui comprennent l’algorithme maintenant vont avoir une longueur d’avance quand les formats publicitaires vont se multiplier, quand les lives shopping vont décoller, quand les stories vont arriver.

La vraie question pour une marque, ce n’est pas « est-ce qu’on doit y aller ». C’est « qui va porter ça en interne, avec quel niveau d’exigence créative, et est-ce qu’on accepte que les règles du jeu soient radicalement différentes de ce qu’on connaît ? ». Parce que copier sa stratégie Instagram sur TikTok, c’est la façon la plus rapide de se planter – et d’avoir des commentaires moqueurs en prime.

Reste à savoir combien d’équipes marketing françaises sont prêtes à accepter ça.

Questions fréquentes

TikTok pour les marques, c'est vraiment utile ou c'est un effet de mode ? +
C'est utile, à condition de comprendre que TikTok n'est pas un canal de conversion directe. C'est un canal de notoriété et de préférence de marque. La fenêtre de faible compétition est encore ouverte en 2022 - les marques qui s'installent maintenant prennent une avance structurelle sur celles qui attendent que la plateforme soit saturée, comme l'était Instagram il y a quelques années.
Comment fonctionne l'algorithme TikTok pour une marque qui débute ? +
L'algorithme TikTok ne tient presque pas compte du nombre d'abonnés. Il se base principalement sur le taux de rewatch (combien de fois une vidéo est revue) et le taux de complétion (est-ce que la vidéo est regardée jusqu'au bout). Une marque qui démarre avec zéro abonnés peut obtenir des centaines de milliers de vues sur sa première vidéo si le contenu retient l'attention. En revanche, si le contenu change de registre trop souvent, l'algorithme perd le fil et les vues chutent.
Quelle est la durée idéale d'une vidéo TikTok pour une marque ? +
Antoine Godfroid recommande une quinzaine de secondes pour débuter. C'est suffisant pour construire un storytelling court sans risquer un taux de complétion faible. Des vidéos plus longues (40-55 secondes) sont possibles mais demandent une construction narrative rigoureuse où la résolution est placée à la fin pour maintenir l'attention.
TikTok pour les marques, c'est vraiment pour tous les secteurs ou seulement pour les jeunes ? +
L'audience TikTok en France est à 40% composée de 18-24 ans, et un quart des utilisateurs a entre 25 et 34 ans. Les adolescents sont minoritaires. Les nouveaux adopteurs de la plateforme sont précisément dans la tranche 25-35 ans. Des secteurs comme le jardinage, la cuisine ou le recrutement (marque employeur) fonctionnent très bien sur TikTok, indépendamment d'une cible jeune.
Comment utiliser TikTok pour la marque employeur ? +
Des entreprises comme la SNCF ou Carrefour ont utilisé TikTok pour faire découvrir leurs métiers à travers des vidéos portées par leurs propres employés. L'objectif est de susciter des vocations chez les 18-34 ans, une tranche d'âge qui change d'employeur régulièrement. C'est un angle souvent moins compétitif que la communication produit classique.
Vaut-il mieux créer son propre contenu TikTok ou passer par des influenceurs ? +
Les deux ne s'excluent pas. Créer son propre contenu permet de comprendre l'algorithme de l'intérieur et de fédérer une communauté. Travailler avec des influenceurs TikTok apporte une grammaire native à la plateforme - ce qui est crucial, car un contenu qui ressemble à une pub est immédiatement sanctionné par l'audience et par l'algorithme. La clé avec les influenceurs : choisir des créateurs dont les valeurs correspondent à la marque, pas seulement ceux qui ont le plus d'abonnés.

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