test consommateur sans budget

[Best Episode] Tester sans budget avec Camille Jullien – Episode 80

Épisode diffusé le 30 juin 2025 par Estelle Ballot

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Faire un test consommateur sans budget, c’est possible. Camille Jullien l’a prouvé – et la marque qu’elle a cofondée, Champagne EPC, tourne aujourd’hui avec des insights que des multinationales auraient payé des dizaines de milliers d’euros pour obtenir. Sauf qu’eux, ils ont juste été malins. Et un peu culottés.

Le marché du champagne, c’est pas exactement l’endroit où on attend trois jeunes sans héritage vigneron avec des idées de disruption. C’est un secteur codifié, familial, qui se méfie des étrangers – surtout quand ils débarquent en disant qu’ils vont «réinventer la chaîne de valeur». Camille vient des dentifrices, pour être précis. Grande conso. Ses deux associés, Édouard et Jérôme, sont eux champennois, mais c’est elle qui a posé la méthode : d’abord les études, ensuite la marque. Jamais l’inverse.

Ce qui est frappant dans son témoignage sur le Podcast du Marketing, c’est pas tellement ce qu’elle a fait – c’est l’ordre dans lequel elle l’a fait. Elle avait une deadline serrée (lancement en mai-juin 2019 pour des études démarrées en novembre 2018), zéro budget d’étude, et une conviction que j’entends rarement formulée aussi clairement dans le monde des startups : notre avis ne vaut rien, seuls ceux des consommateurs comptent.

On va voir ensemble comment elle a mis ça en pratique. Concrètement. Pas en théorie.

250 réponses sur Facebook, et ça suffit à construire une base

Quand Champagne EPC a démarré ses études quantitatives, l’équipe avait zéro budget. Pas «peu de budget». Zéro. Du coup, la solution était évidente – enfin, évidente une fois qu’on y pense.

Ils ont écrit un questionnaire, l’ont fait circuler d’abord dans leur entourage dans la cible (les 25-35 ans, les milénios), puis demandé à ces gens-là de le faire tourner à leur tour. Ensuite, groupes Facebook d’écoles de commerce, communautés startup comme French Startup, cercles professionnels. Résultat : 250 réponses qualifiées.

250, c’est pas rien. En panel professionnel, 250 répondants bien ciblés ça coûte facilement 3 000 à 8 000 euros selon les instituts. Là : zéro. Ce qui m’agace un peu avec cette logique, c’est qu’on se dit toujours «oui mais c’est pas représentatif» – sauf que pour une startup qui cherche à valider des grandes directions, 250 retours dans la bonne tranche d’âge, c’est largement suffisant pour identifier les patterns qui comptent.

Et c’est là que le test consommateur sans budget commence à faire vraiment son travail : pas pour avoir des chiffres parfaits, mais pour éviter de partir dans la mauvaise direction pendant 6 mois.

La table ronde à une bouteille : quand le test consommateur sans budget devient presque agréable

L’étude qualitative, c’est une autre histoire. Plus riche, plus compliquée à organiser, et normalement plus chère – parce qu’un bon modérateur de focus group, ça se paye. Camille a contourné le problème avec une logique simple : trouver un espace gratuit (un hôtel avec lequel ils avaient des accords), recruter des inconnus sur Facebook, et proposer une contrepartie honnête.

«On organise des tables rondes, c’est 2 heures de discussion autour du champagne ce samedi, et vous repartez avec une bouteille de champagne.»

Voilà. Dit comme ça, c’est presque évident.

Une quinzaine de personnes recrutées ainsi. Des gens qu’elle ne connaissait pas – et ça, c’est important, parce que quand tu fais parler tes amis sur ton projet, tu obtiens surtout de la bienveillance, pas des insights. Les inconnus te disent ce qu’ils pensent vraiment. Surtout quand il y a du champagne ouvert sur la table et que l’atmosphère se détend.

Ce qui est ressorti de ces sessions : deux insights majeurs qui ont littéralement structuré la marque. Le premier, c’est la méconnaissance du champagne. Les gens de 25-35 ans ne comprennent pas pourquoi ils payent ce qu’ils payent – d’où la décision d’EPC d’aller vers une transparence totale (un terroir, un cépage, une année par cuvée). Le deuxième insight, plus subtil :

«Moi j’ai la trentaine, je travaille, donc j’ai les moyens d’acheter une bouteille de champagne si par exemple je vais dîner chez des amis, mais je vais pas le faire parce qu’ils vont se demander ce que j’ai à leur annoncer.»

C’est exactement le problème. Le champagne est tellement sacralisé dans l’imaginaire collectif que même des trentenaires avec du pouvoir d’achat s’autocensurent. EPC a construit son discours de marque décalé, ses Blida (les verres de vigneron champennois), toute son expérience conviviale – autour de cet insight-là. Pas autour de ce que l’équipe fondatrice aimait. Autour de ce que les consommateurs vivaient réellement.

Ce genre de compréhension du client idéal change tout dans la construction d’une marque. Tout.

Le quai de gare comme laboratoire de design

Voilà l’anecdote que j’aurais voulu entendre plus tôt dans ma carrière. Champagne EPC travaillait avec une agence sur le design de la bouteille. À chaque nouvelle proposition, plutôt que d’organiser un comité interne ou de commander une étude, l’équipe descendait sur les quais de la gare de Levallois – juste à côté de leurs bureaux.

«Les gens qui attendaient le train, on leur montrait les trois derniers designs – vraiment ils avaient 10 secondes pour nous répondre. On leur disait : qu’est-ce que vous préférez entre A, B et C ? C’est une nouvelle marque de champagne, qu’est-ce que vous préférez ?»

Dix secondes. Pas une heure d’entretien. Pas un questionnaire de 40 items. Le temps qu’un consommateur passe devant un linéaire à choisir une bouteille. C’est le test consommateur sans budget dans sa forme la plus brute – et probablement la plus honnête.

Ce que j’aurais tendance à objecter – et c’est une vraie limite, j’y reviendrai – c’est que des passants sur un quai de gare, c’est pas forcément ta cible. Tu peux tomber sur des sexagénaires habituels du Champagne de grandes maisons, pas du tout réceptifs à un design jeune et décalé. Estelle Ballot le soulève d’ailleurs dans l’épisode : «il faut faire attention à bien cibler les personnes.» Mais même approximatif, même imparfait, ce feedback en temps réel t’évite de partir six mois dans une direction que personne ne comprend.

Ils ont affiné le design comme ça. Itération après itération. Gratis.

Le post-test : ce que font les marques intelligentes une fois lancées

Jusqu’ici on parle de phases amont – comment construire une marque sur de la donnée consommateur sans budget. Mais Camille Jullien fait quelque chose que beaucoup de startups oublient complètement : elle continue à tester après le lancement. Systématiquement.

Deux dispositifs concrets chez EPC. D’abord, un groupe WhatsApp de bêta-testeurs – une vingtaine de personnes, recrutées parmi les clients ou via Instagram, disponibles en permanence pour des micro-tests. Nouveau design de cuvée ? Message WhatsApp. Nouveau prétexte d’ouverture à mettre sur la bouteille ? Message WhatsApp. Réponses en quelques heures. Gratuit.

Ensuite, les appels clients. Et ça, c’est le truc – enfin, c’est ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand je couvrais des lancements de produits – que presque personne ne fait vraiment. EPC appelait quasiment tous ses clients B2C après commande. Pas pour vendre. Pour comprendre.

Le questionnaire était précis : comment vous nous avez connu, qu’est-ce que vous pensez de la marque, du site, du produit. Et côté B2B – cavistes, bars, restaurants – une session d’appels tous les 6 mois, avec 20 clients minimum sur la liste. Camille reconnaît qu’elle s’attendait à se faire envoyer promener. Ça n’est jamais arrivé.

«Les gars nous disent ‘Non mais je suis pas en train de référencer un nouveau champagne.’ On leur dit ‘Non mais c’est pas ça, on vous appelle pas pour ça, on vous appelle pour vous poser des questions pour comprendre les besoins des cavistes sur le terrain.’ Et là systématiquement, ils restent 3/4 d’heure avec nous.»

Trois quarts d’heure. Un caviste qui avait rien à vendre, rien à acheter, juste des questions sur ce qu’il vit au quotidien – et il reste 45 minutes. Parce que les gens adorent qu’on s’intéresse à eux. C’est humain, c’est pas une technique de manipulation, c’est juste vrai.

C’est d’ailleurs très proche de ce que font les meilleures équipes en customer care : écouter avant de parler. Et ça coûte le prix d’un coup de téléphone.

Les flyers à La Défense, ou comment un échec devient un insight

Pas tout ne fonctionne, dans cette logique de test permanent. Camille est honnête là-dessus. La première année, EPC s’est «vachement cherché» sur les investissements marketing. Posts sponsorisés Facebook : essayé, abandonné. Ils n’avaient pas les moyens d’émerger face aux budgets des grandes maisons.

Et puis il y a eu les flyers à La Défense. 3 000 flyers distribués à l’heure de pointe. Sur le recto en gros : «sexe». Pour attirer l’attention. Derrière, la présentation de la marque. Les 3 000 ont été pris. Résultat sur le KPI qu’ils s’étaient fixé – des commandes sur le site – : zéro. Échec.

Sauf que… un an plus tard, un commercial EPC entre chez un caviste à La Défense. Le caviste dit : «Ah mais Champagne PC, je connais très bien – il y a eu des dizaines de personnes qui sont venues demander si j’avais votre champagne.» Un an après. La campagne avait fonctionné, juste pas sur le bon KPI, pas au bon moment.

Ce que ça dit sur la méthode : les KPI sont indispensables – sans eux tu peux pas décider – mais ils capturent pas tout. Parfois un test consommateur sans budget te donne des effets à long terme que tes indicateurs court-terme ne voient pas. C’est la limite de la logique startup «on mesure tout, on coupe ce qui marche pas». Certaines choses se mesurent mal. Et ça, aucun outil ne te le dira à ta place.

Si tu veux comprendre comment faire plus avec moins de façon structurée, l’effet de levier en marketing est un concept qui complète bien cette logique d’itération à moindre coût.

La neutralité, c’est le seul vrai luxe que tu peux pas t’offrir – et pourtant

Grosse différence entre une étude menée par un institut et une étude que tu fais toi-même : la neutralité. Un cabinet d’études n’a pas d’enjeu émotionnel sur ton produit. Toi, si. C’est ton projet, ta marque, des mois de travail – et ça se voit, même sans le vouloir.

Camille le dit clairement : un micro-sourire, une façon de présenter l’option A avant l’option B, une légère hésitation dans la voix quand quelqu’un critique ce que tu as mis des semaines à créer – ça biaise les réponses. Inconsciemment, les gens sentent ce que tu veux entendre. Et ils ont tendance à te l’offrir.

Le conseil qu’elle donne : poser des questions comme si le projet était celui de quelqu’un d’autre. Détaché. Sans signaux de préférence. C’est plus facile à dire qu’à faire quand on a passé ses nuits à réfléchir au prétexte d’ouverture sur une bouteille – mais c’est la condition pour que les données soient utilisables.

Et Estelle Ballot ajoute un truc important : ton étude sera probablement pas parfaite. Elle sera pas aussi fine qu’une étude menée par des psychologues spécialisés en quali (c’est souvent eux qui animent les focus groups dans les grands groupes). Mais elle te donnera peut-être 80% de l’information. Et 80% de la bonne information, c’est infiniment mieux que 100% de tes propres suppositions.

Franchement, la plupart des entrepreneurs que j’ai croisés passent à côté de ça. Ils testent leur produit sur leurs amis, leurs collègues, leur famille – des gens qui ont un biais de bienveillance absolu. C’est confortable. Et c’est exactement ce qui plante les lancements.

Cette question de savoir passer de salarié à entrepreneur implique souvent ça aussi : accepter que ton instinct de pro ne remplace pas la parole des gens à qui tu vas vendre.

Ce que Champagne EPC a compris que les grands groupes ont oublié

Il y a un paradoxe dans cette histoire. Les grands groupes ont les budgets pour faire des études parfaites. Ils les font. Et malgré ça, ils ratent régulièrement leurs lancements – parce que entre l’étude et la décision, il y a dix niveaux de hiérarchie, des comités de validation, des agences qui interprètent les données, et une inertie organisationnelle qui transforme un insight frais en décision vieille de 18 mois.

EPC, eux, font le questionnaire WhatsApp le mardi, ont les réponses le mercredi, et ajustent la direction jeudi. C’est ça, le vrai avantage de la petite structure : pas l’absence de budget, mais la vitesse d’action sur les données.

Estelle Ballot le formule bien dans l’épisode : c’est justement quand tu as peu de clients que c’est le bon moment de tous les appeler. Une fois que tu seras une énorme multinationale, ce sera impossible. La petite taille, c’est un asset – pas un handicap – si tu l’utilises comme une machine à feedback.

Et il y a un effet collatéral que Camille mentionne presque comme une parenthèse, mais qui est en fait crucial : appeler tes clients fidélise. Le caviste qui a passé 45 minutes à répondre à des questions sur son quotidien – il se souvient d’EPC différemment que des dizaines d’autres marques qui l’ont juste spammé de tarifs. Il y a quelque chose là sur la stratégie de lancement et de relation client qui dépasse largement le simple outil d’étude.

La planche EPC – ce «café gourmand version champagne» que les restaurants proposent maintenant – c’est né d’une conversation avec des restaurateurs. Pas d’un brainstorm interne. Pas d’un benchmark concurrentiel. D’une vraie conversation où quelqu’un a dit «le problème c’est que quand les gens entrent dans mon bar, ils pensent pas au champagne.» Et EPC a résolu ce problème.

Est-ce que leur prochain lancement – un brut nature – sera construit de la même façon ? Probablement. La question c’est surtout : à quel moment une marque qui grandit peut encore se permettre cette proximité-là avec ses clients. Parce que ça arrive, le moment où tu peux plus tout appeler.

Mais ça, c’est un autre problème. Pour l’instant, si tu lances quelque chose, tu as une bouteille de champagne à mettre sur la table et des questions à poser à des inconnus sur Facebook.

Questions fréquentes

Comment faire un test consommateur sans budget quand on lance une startup ? +
Les méthodes les plus efficaces sont : diffuser un questionnaire sur des groupes Facebook ciblés (French Startup, groupes d'écoles de commerce, communautés métier) pour viser 200 à 300 réponses, et organiser des tables rondes qualitatives avec des inconnus recrutés en ligne en échange d'une contrepartie symbolique - une bouteille, un accès produit, un bon cadeau. Champagne EPC a obtenu 250 réponses qualifiées et 15 entretiens approfondis avec un budget quasi nul, ce qui leur a suffi pour structurer l'ensemble de leur positionnement de marque.
Quelle différence entre étude qualitative et étude quantitative ? +
L'étude quantitative, c'est un questionnaire - beaucoup de répondants, des données chiffrées, des tendances. L'étude qualitative, c'est des entretiens ou des tables rondes - peu de personnes, mais on va chercher les émotions, les usages, les blocages réels. Idéalement les deux se complètent : la quali génère les hypothèses, la quanti les valide.
Le test consommateur sans budget donne-t-il des résultats fiables ? +
Pas parfaits - mais suffisants. La principale limite, c'est la neutralité : quand c'est ton propre projet, tu biaises inconsciemment les questions et les réponses. Et le recrutement sur tes propres réseaux sociaux introduit un biais de sélection. Cela dit, même une étude imparfaite te donne 80% de l'information utile, ce qui est largement supérieur à zéro donnée et à tes propres suppositions.
Comment recruter des participants pour un test consommateur gratuit ? +
Plusieurs canaux fonctionnent : groupes Facebook thématiques ou professionnels, réseaux d'écoles, posts LinkedIn ciblés, ou tout simplement interpeller des passants dans un espace public fréquenté par ta cible. EPC allait sur les quais de la gare de Levallois avec trois designs de bouteilles et demandait 10 secondes aux gens. Pour les entretiens longs, une bouteille offerte ou une réduction produit suffisent souvent à convaincre.
À quelle fréquence faut-il faire des tests consommateurs ? +
En phase de lancement, en continu - chaque décision importante mérite une validation externe. Après le lancement, Champagne EPC pratique le post-test via un groupe WhatsApp de bêta-testeurs actif en permanence, et des sessions d'appels clients B2B tous les 6 mois. L'idée : ne jamais laisser trop de temps s'écouler entre une décision et un retour terrain.
Peut-on tester le design d'un produit sans budget ? +
Oui. La méthode la plus directe : présenter 2 à 3 options à des inconnus dans un lieu public fréquenté par ta cible, en leur donnant 10 secondes maximum pour choisir. C'est le temps réel qu'un consommateur passe devant un linéaire. Champagne EPC a itéré tout son design bouteille comme ça, gratuitement, en affinant à chaque passage agence.

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