stratégie de disruption

La disruption avec Nathalie Duneau de Volvo – Episode 46

Épisode diffusé le 5 novembre 2020 par Estelle Ballot

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La stratégie de disruption, ce n’est pas un concept réservé aux startups qui veulent renverser un secteur entier. C’est d’abord une réponse brutalement pragmatique à une question simple : que faire quand on ne peut pas gagner à force d’argent ? Nathalie Dunon, directrice marketing de Volvo Car France – avec un parcours qui passe par quinze ans en agence chez BDDP et BBDO, puis l’hôtellerie-restauration avant l’automobile – a passé une heure à démontrer que cette question, même Volvo se la pose. Surtout Volvo, en fait.

1% de parts de marché en France. C’est le chiffre qu’elle lâche sans complexe. Là où PSA ou Renault frôlent les 20%, là où les Allemands premium tournent autour de 3-4%, Volvo existe dans un angle mort. Et pourtant, entre 2014 et l’enregistrement de cet épisode, la marque a doublé ses ventes en France. Comment ? Pas en dépensant plus. En dépensant différemment – et souvent, en ne dépensant pas du tout là où tout le monde dépense.

Ce qui rend cette conversation intéressante – au-delà du cas Volvo – c’est que la mécanique qu’elle décrit est strictement identique pour une boulangerie artisanale et pour un constructeur automobile suédois. La taille change. La logique, non.

Quand 1% de marché oblige à penser autrement

Dunon pose le diagnostic avec une franchise qui fait du bien. Sur le marché automobile mondial, Volvo produit moins d’un million de véhicules par an. Dans un secteur où Toyota en fait dix fois plus, où Volkswagen Group pèse des dizaines de milliards d’euros de budget comm, la question n’est même pas de savoir si on peut rivaliser en volume médiatique. La réponse est non, et elle est définitive.

Sa formulation est exacte :

Si on continue de faire exactement la même chose que ce que font les autres en trois ou quatre fois moins gros, on continuera d’être trois ou quatre fois moins vu et on restera trois ou quatre fois moins gros, voir même on va décroître au fur et à mesure parce que mécaniquement les plus gros vont étouffer de plus en plus la présence.

Dit comme ça, c’est une évidence. Mais combien de directions marketing continuent quand même à dépenser leur budget en copiant le leader ?

C’est là que la stratégie de disruption devient une nécessité structurelle, pas un choix créatif. Quand tu ne peux pas gagner la guerre d’usure, tu changes les règles du combat. Pas par idéologie. Par survie.

Et le truc qui m’a frappé dans son raisonnement, c’est qu’elle ne présente pas ça comme une contrainte subie. C’est presque une chance. Les marques qui ont trop d’argent finissent par paresser – elles achètent de la visibilité au lieu de la mériter. Les challengers, eux, sont forcés d’être malins.

La vache pourpre, les salons auto, et comment la stratégie de disruption devient concrète

Avant de parler de campagnes, Dunon fait un détour par Seth Godin et son bouquin La Vache Pourpre. L’image est simple : tu passes devant un troupeau de vaches, tu n’en retiens aucune. Même si l’une est plus grosse. Même si l’une est plus belle. Ton cerveau les classe en catégorie ‘vaches’ et passe à autre chose. Mais si l’une est violette – même si elle est au fond du champ, même si elle est petite – tu t’arrêtes, tu la regardes, et tu en parles le soir au dîner.

C’est ça, la stratégie de disruption. Pas faire l’opposé des autres. Être la chose qui n’entre dans aucune case attendue.

L’exemple concret qu’elle donne sur les salons automobiles mérite qu’on s’y arrête. Convention du secteur : un constructeur automobile doit être présent sur tous les grands salons internationaux. Paris, Francfort, Detroit, Tokyo. C’est une règle non écrite mais absolue. En 2014, Volvo décide de n’en choisir qu’un par grande zone géographique – et pour l’Europe, ils prennent Genève, précisément parce qu’il n’y a pas de constructeur local, donc tout le monde part du même point de départ.

La réaction du marché a été immédiate :

L’ensemble du marché a dit vous êtes morts. Il est impossible en tant que constructeur de survivre en France sans être au mondial de l’automobile. Bon, je pense qu’on a jamais autant parlé de nous sur un mondial que le jour où on a décidé de pas y aller.

Voilà. L’absence génère plus de couverture presse que la présence. Et en prime, le budget qui aurait été dilué sur six salons se concentre sur un seul, transformant Volvo de ‘petit exposant’ en acteur qui peut tenir la comparaison avec n’importe qui.

Mais ils ne s’arrêtent pas là. Sur ce salon de Genève, nouvelle rupture : au lieu d’exposer toute la gamme comme le veut la convention, ils présentent le renouveau de la marque avec une seule voiture – le XC90 – sur un stand épuré, très scandinave. Puis, pour le salon américain suivant, ils vont encore plus loin : aucune voiture. Une exposition d’œuvres d’artistes. Parce que leur message à ce moment-là, c’est qu’ils ne vendent plus des voitures mais des solutions de mobilité – et une solution de mobilité, ça ne se montre pas, ça se ressent. (Ce niveau de cohérence entre le fond et la forme, c’est ce qui sépare une vraie stratégie de disruption d’un simple coup de comm.)

Les retombées médiatiques ont été, selon ses mots, ‘absolument hallucinantes’.

Les 4 étapes pour construire une stratégie de disruption – même sans budget Volvo

Passons au concret. Parce que Dunon ne garde pas ça pour les grandes marques – elle insiste plusieurs fois que la logique s’applique à n’importe quelle taille d’entreprise. Y compris la boucherie du coin (elle revient plusieurs fois sur cette image, et elle a raison).

Première étape : identifier les conventions de son marché. C’est le seul moment où tu regardes ce que font tes concurrents – et tu le fais pour une raison précise : trouver ce que tout le monde fait pareil. Codes couleur, discours, formats, présence sur les mêmes événements, même façon de se positionner. Chaque point de similitude est une convention. Et chaque convention est une opportunité.

Les bouchers ont tous des devantures rouge et blanc avec de la viande en vitrine. Si tu mets de l’herbe et une vache dans la tienne, les gens s’arrêtent. C’est aussi simple – et aussi difficile – que ça.

Deuxième étape : trier les conventions challengeables de celles qui ne le sont pas. Dunon est honnête là-dessus : il y a des sujets qu’on ne touche pas. Médicaux, religieux, éthiques – certaines conventions existent pour de bonnes raisons. Mais elle prévient aussi contre la sur-prudence. Le Mondial de Paris semblait intouchable. Il ne l’était pas.

Troisième étape : générer les idées. Et là, elle dit quelque chose qui va à l’encontre de ce que font la plupart des équipes marketing :

Entourez-vous le moins possible de spécialistes parce que plus vous êtes spécialiste d’une problématique, plus votre réflexion va être limitée vers la prise en compte consciente ou inconsciente des contraintes.

Ce n’est pas une coquetterie. C’est une observation sur comment fonctionne la créativité sous contrainte cognitive. La personne de l’accueil, quelqu’un du service financier, un stagiaire qui vient d’un autre secteur – ces gens-là n’ont pas intégré les conventions. Donc ils ne s’autocensurent pas. (C’est exactement le principe derrière un focus group avec des consommateurs extérieurs au secteur – le regard neuf décoince ce que l’expertise fige.)

Quatrième étape – la plus critique : s’assurer que la disruption sert l’ADN de la marque. Pas faire différent pour faire différent. Faire différent pour émerger avec le bon message.

  • Le stand avec une seule voiture reflète l’esthétique suédoise épurée de Volvo – cohérence totale.

L’exposition d’artistes traduit le message ‘on facilite votre vie pour que vous ayez du temps pour ce qui compte’ – cohérence totale. Si la disruption ne raconte pas quelque chose de vrai sur la marque, elle peut faire du bruit et abîmer en même temps. Dunon cite une marque d’huile d’olive italienne comme contre-exemple – sans la nommer, mais le principe est clair.

Ce que Volvo dit sur le recrutement (et pourquoi c’est de la disruption aussi)

Un détail de la conversation que j’aurais pu rater mais qui me semble central : Dunon elle-même est un exemple de la philosophie qu’elle décrit. Directrice marketing d’un constructeur automobile, elle vient… de l’hôtellerie. Et avant ça, de la publicité multi-secteurs. Pas de l’automobile.

Elle le dit clairement :

Mon inspiration dans le travail, elle est beaucoup plus basée sur des expériences que j’ai pu avoir par le passé dans l’hôtellerie, dans la téléphonie mobile, dans les transports ferroviaires. Ce qui m’intéresse c’est pas tant de prendre des exemples dans une marque qui vient du même secteur mais qui sera pas dans la même problématique au même moment. Être challenger ou être tout petit sur un marché, ça m’intéresse d’aller chercher une marque qui est challenger ou tout petite dans son marché.

C’est une approche qui tranche avec ce que fait l’industrie française en général – recruter des gens du même secteur, pour des raisons de ‘culture métier’ qui finissent surtout par reproduire les mêmes réflexes. La stratégie de disruption commence dans les offres d’emploi. Ce n’est pas une métaphore.

Et cette logique vaut aussi pour comment on construit son identité visuelle ou son positionnement de marque : les meilleurs insights viennent souvent de gens qui ne connaissent pas les conventions – et qui donc ne les respectent pas instinctivement.

La pub aux singes, ou pourquoi il faut parfois ignorer les prétests

Dunon glisse une anecdote qui mérite qu’on s’y attarde. Dans les années 90, une grande marque de lessive (elle ne la nomme pas, mais les quadragénaires reconnaîtront) a construit des années de communication autour d’une famille de singes. La campagne avait été descendue en prétest. Le client est allé quand même.

En termes de logique marketing classique, c’est absurde. Tu vends de la propreté, de la blancheur, du clean. Un singe, c’est exactement le contraire de ces associations. Et pourtant, trente ans après, tout le monde se souvient de cette pub. Personne ne se souvient des dizaines de campagnes lessive qui montraient des taches qui partent avec le bon produit – le format que Coluche raillait déjà à l’époque.

La leçon n’est pas ‘ignorez toujours vos prétests’. C’est plutôt : quand une idée disruptive se fait descendre en test, c’est souvent parce qu’elle dérange – et déranger est parfois exactement ce qu’il faut faire. La prudence méthodologique et l’audace créative tirent dans des directions opposées. Il faut choisir, et assumer.

Franchement, la plupart des marques choisissent la prudence. Et c’est pour ça qu’on ne se souvient pas d’elles.

C’est une limite réelle de la stratégie de disruption : elle demande un niveau de conviction organisationnelle que beaucoup d’entreprises n’ont pas. Tu peux identifier les conventions, générer les idées, avoir le plan parfait – si la direction a peur au moment de signer, tu reviens à une campagne normale. Le problème n’est pas créatif, il est politique.

Disruption et création de contenu : la même logique, à une autre échelle

Ce qui m’intéresse dans cette conversation – au-delà du cas Volvo et des grands salons internationaux – c’est que la mécanique est rigoureusement transposable à ce que font les marques et les indépendants au quotidien sur leurs contenus.

Identifier les conventions de son secteur de contenu, c’est regarder comment tout le monde communique sur LinkedIn, YouTube ou Instagram dans son domaine. Les mêmes formats, les mêmes accroches, les mêmes types de posts. Puis se demander : qu’est-ce qui n’existe pas encore ? Qu’est-ce qui choquerait légèrement sans abîmer ?

Sur LinkedIn par exemple – et c’est documenté dans comment faire le buzz sur LinkedIn – les posts qui sortent du lot ne sont pas forcément ceux qui ont le meilleur contenu. Ce sont ceux qui cassent le pattern visuel ou narratif attendu. C’est de la stratégie de disruption appliquée à une publication de 300 mots.

Même chose pour la création de contenu en général : la stratégie de disruption peut s’appliquer au choix du format, au ton, à la fréquence de publication, au sujet traité. Une marque B2B qui publie des mèmes quand tous ses concurrents font des livres blancs. Une boutique locale qui fait de la vidéo courte quand le secteur est sur du print. Ce sont des ruptures de convention – petites, locales, mais réelles.

La question que ça pose : dans ton secteur, quelle est la vache pourpre que personne n’a encore osé mettre dans le champ ? Et surtout – est-ce que tu aurais le courage de l’y mettre même si le prétest la descendait ?

Pour aller plus loin sur comment sortir du lot avec du contenu différenciant, l’épisode sur créer du contenu de qualité pose des bases solides – même si la question n’est pas tant la qualité que la singularité. Et si tu travailles avec une agence créa pour aller chercher ces idées disruptives, les règles pour travailler avec une agence créa s’appliquent directement à ce processus de co-création dont parle Dunon.

La stratégie de disruption n’est pas une recette. C’est un état d’esprit qui commence par accepter qu’on ne peut pas – ou qu’on ne veut pas – gagner en faisant comme tout le monde. Après, c’est du travail. Beaucoup de travail, quelques bonnes idées, et suffisamment de conviction pour ne pas reculer quand le marché dit que vous êtes morts.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une stratégie de disruption en marketing ? +
La stratégie de disruption consiste à identifier les conventions de son marché - ce que tout le monde fait de la même façon - et à les challenger délibérément pour émerger sans avoir à surpasser les concurrents en budget. Le concept a été formalisé par Jean-Marie Dru chez BDDP, et popularisé en parallèle par Seth Godin avec sa métaphore de la vache pourpre : dans un troupeau de vaches ordinaires, seule la vache violette attire l'œil et génère du bouche-à-oreille.
La stratégie de disruption est-elle adaptée aux petites entreprises et PME ? +
C'est même là qu'elle est la plus pertinente. Volvo elle-même, avec ses ressources de grand groupe, n'a adopté la disruption que parce qu'elle représente 1% de parts de marché en France face à des concurrents dix à vingt fois plus gros. La logique s'applique à n'importe quelle taille : une boucherie, un indépendant, une startup. La contrainte budgétaire n'est pas un obstacle à la disruption - c'est souvent ce qui la rend nécessaire et finalement plus créative.
Comment identifier les conventions de son marché pour une stratégie de disruption ? +
La première étape est un benchmark ciblé sur les similitudes, pas les différences. Tu regardes comment tous tes concurrents directs se présentent, communiquent, choisissent leurs canaux, structurent leur offre. Chaque point commun est une convention. Ensuite tu tries : certaines conventions ne se challengent pas (questions éthiques, réglementaires, culturellement sensibles), d'autres semblent intouchables mais ne le sont pas vraiment. Le Mondial de l'Automobile semblait une convention absolue pour Volvo - ils l'ont quittée et n'ont jamais autant fait parler d'eux.
Quelles erreurs éviter avec une stratégie de disruption ? +
L'erreur principale est de faire différent pour faire différent. La disruption doit servir le message de marque, pas le contredire. Dunon cite une campagne d'huile d'olive qui a raté précisément parce que la rupture créative n'était pas cohérente avec ce que la marque défendait. Autre piège : se laisser arrêter par les prétests et les focus groups qui descendent systématiquement les idées vraiment nouvelles - la pub aux singes d'une marque de lessive dans les années 90 avait été descendue en prétest, le client est allé quand même, tout le monde s'en souvient trente ans après.
Comment faire une session créative pour trouver des idées de disruption ? +
La recommandation de Nathalie Dunon va à l'encontre de l'intuition : éviter de s'entourer uniquement de spécialistes. Plus quelqu'un connaît un secteur, plus il a intégré ses contraintes et ses conventions - et plus il s'autocensure. Il faut mélanger les profils : comptable, personne d'accueil, quelqu'un d'un autre département, idéalement quelqu'un qui vient d'un secteur complètement différent. Ce qui compte, c'est la capacité à rebondir en groupe et à ne pas avoir peur de dire des idées apparemment absurdes.
Stratégie de disruption vs stratégie de différenciation, quelle différence ? +
La différenciation cherche à être meilleur ou différent sur les mêmes critères que les concurrents (prix, qualité, service). La stratégie de disruption change les critères eux-mêmes - elle refuse de jouer le jeu existant. Volvo n'a pas fait un plus beau stand au Mondial de Paris. Ils n'y sont pas allés. Ce n'est pas une nuance de degré, c'est un changement de terrain.

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