Les soft skills – tout le monde en parle, personne ne sait vraiment de quoi il retourne. C’est le flou artistique permanent : on balance le mot en réunion, on le met sur les offres d’emploi, on hoche la tête comme si on avait compris. Et pourtant, quand l’OCDE publie un rapport sur les enjeux d’éducation à 2030 et que l’OMS liste 12 compétences de vie fondamentales, c’est pas pour faire joli dans un PowerPoint. C’est Solène Boquilon Le Gozio, fondatrice de Soft Kids et ancienne DRH internationale, qui a mis les choses à plat dans un épisode du Podcast du Marketing. Et franchement, ce qu’elle dit remet en question pas mal de certitudes – y compris les miennes.
Le chiffre qui m’a arrêté net : dans les années 80, un diplôme valait 30 ans. Aujourd’hui, certaines compétences techniques sont obsolètes en 3 mois. Trois mois. Le temps d’apprendre un outil, et l’algorithme a changé. Ce n’est pas une métaphore – c’est le cas du marketing digital au quotidien, et ça l’est encore plus depuis que ChatGPT a débarqué dans nos vies.
Alors la vraie question, c’est pas ‘est-ce que les soft skills sont importantes’. C’est : comment tu travailles quelque chose que tu sais même pas définir correctement ?
Ce que personne ne t’a dit sur les soft skills
La définition française est un désastre. ‘Compétences douces’, ‘savoir-être’, ‘compétences comportementales’ – chaque organisme traduit à sa sauce et du coup tout le monde se perd. Solène le dit clairement :
C’est compliqué en France parce qu’il y a trop de définitions, trop de traductions. On parle des compétences douces, on parle du savoir-être et c’est pour ça que c’est assez compliqué parce qu’on sait pas comment les traduire. Et pourquoi on sait pas comment les traduire, c’est parce qu’elles recouvrent énormément de choses.
Voilà. Le problème n’est pas le concept – c’est qu’on essaie de traduire quelque chose qui a été pensé en anglais pour un contexte anglo-saxon dans une culture qui classe tout en catégories étanches.
L’OMS, elle, donne une définition en trois dimensions. D’abord les compétences cognitives : confiance en soi, esprit critique. Ensuite les compétences émotionnelles : gestion du stress, résilience, capacité à accueillir ses émotions. Et enfin les compétences sociales : collaboration, communication, adaptation aux autres. Ce qui est intéressant – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise plus tôt – c’est que ces trois dimensions s’alimentent mutuellement. Tu peux pas être bon en compétences sociales si tu gères pas tes émotions. Et ton esprit critique vaut pas grand chose si tu arrives pas à le communiquer.
Les premières organisations à avoir formalisé les soft skills au niveau institutionnel, c’était l’armée américaine. Pas les coachs de développement personnel – l’armée. Les universitaires américains en psychologie avaient produit des manuels entiers, et les militaires ont réalisé que les manuels seuls ne suffisaient pas : il fallait les compétences pour les appliquer. C’est une différence fondamentale.
Le coiffeur qui fait revenir ses clients (et pourquoi c’est un argument marketing sérieux)
Solène a un exemple que j’aime bien parce qu’il est à la fois évident et pas du tout évident. Le coiffeur. Son CAP lui donne les hard skills : il sait faire un carré, une frange, une décoloration. Mais ce qui fait que tu reviens chez lui, et pas chez son concurrent qui techniquement fait aussi bien ?
Ce qui va faire la différence et ce qui va faire que vous allez revenir, c’est sa créativité, sa capacité à dire ‘ah mais par rapport à votre visage, je pense que cette coiffure vous irait bien’. Le fait qu’il va avoir les bonnes compétences relationnelles – souvent on aime bien papoter avec son coiffeur – mais il faut pas non plus qu’il soit trop intrusif. Donc il va avoir le bon dosage.
Ce qui m’agace dans cet exemple, c’est qu’il est tellement parlant qu’on devrait tous l’avoir entendu il y a dix ans. Le ‘bon dosage’ relationnel – c’est exactement ce que les marketeurs cherchent à coder dans leurs personas et leurs parcours client. Sauf que là, c’est un mec avec un CAP qui le fait mieux que certains CMO avec dix ans d’expérience.
Et pour les métiers du marketing, c’est encore plus structurant. Tu peux maîtriser tous les outils – Google Ads, Meta, HubSpot – si tu sais pas collaborer avec les ventes, si tu sais pas adapter ton discours à ta hiérarchie, si tu sais pas gérer la pression d’un lancement raté, tes soft skills vont finir par te coûter des budgets. C’est mécanique. D’ailleurs, si tu veux creuser les compétences marketing essentielles au-delà des soft skills, il y a un épisode qui complète bien ce sujet.
Trente ans contre trois mois : le chiffre qui devrait te faire peur
Revenons sur cette donnée parce qu’elle mérite qu’on s’y arrête. Dans les années 80, les compétences acquises lors d’un diplôme restaient valables 30 ans. Aujourd’hui, selon le World Economic Forum, certaines compétences – notamment digitales et techniques – deviennent obsolètes entre 3 mois et 5 ans.
Trois mois. C’est le temps entre deux mises à jour majeures d’un algorithme. C’est le temps entre le lancement de ChatGPT et le moment où tout le monde se demandait si son job existait encore. Solène l’a dit avec une honnêteté assez rare :
Il y a 2 mois, ChatGPT, personne n’en avait jamais entendu parler et puis là maintenant tout le monde est en train de se demander si son job va exister encore après-demain parce que l’IA va prendre une part de ce qu’on sait faire. Je suis pas en train de dire que ChatGPT va tous nous remplacer demain, mais n’empêche que la réalité est là.
Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais le World Economic Forum va plus loin : 50% des salariés actuels vont devoir faire de l’upskilling – se former sur de nouvelles compétences – dans les années qui viennent. La moitié. Ce n’est pas un problème de ‘nos enfants’ ou de ‘la prochaine génération’. C’est maintenant, pour nous.
Et c’est là que les soft skills deviennent la vraie réponse structurelle. Pas parce qu’elles sont à la mode. Parce qu’elles sont, par définition, les compétences qui ne deviennent pas obsolètes. Apprendre à apprendre – c’est d’ailleurs l’une des premières soft skills à développer selon Solène – reste valable quelle que soit la technologie du moment. C’est ce que la formation professionnelle commence tout juste à intégrer, et si tu veux comprendre comment financer une formation professionnelle dans ce contexte, c’est un angle utile à explorer aussi.
Comment travailler ses soft skills concrètement – méthode en 4 niveaux
Le vrai problème avec les soft skills, c’est qu’on sait pas par où commencer. Pas de certification, pas de MOOC en 12 heures avec quiz final. Solène a elle-même travaillé ses soft skills depuis 2005, quand elle intègre une entreprise anglo-néerlandaise qui recrutait principalement sur ces critères – et elle avait une liste de 12 soft skills obligatoires à développer chaque année. Au quotidien, dans son poste.
Sa méthode pour développer l’esprit d’analyse et d’innovation (un des 5 soft skills indispensables identifiés par le WEF pour 2025) se déroule en quatre niveaux qu’elle a mis deux ans à parcourir.
- Niveau 1 : l’état de l’art. S’inscrire aux newsletters de son domaine d’expertise, lire les rapports de référence (c’est comme ça qu’elle a épluché les rapports OCDE de 2017-2018 sur les soft skills), analyser ce qu’on peut en tirer.
Le niveau 2, c’est d’aller aux conférences – pas pour consommer, mais pour confronter ses idées. Et quand elle était DRH à l’international, elle allait aussi chez les concurrents : Berger à Kuala Lumpur, Philippe Maurice à Cracovie. Elle leur demandait de visiter leurs locaux et de parler de leurs enjeux. (Ce qui est rare dans le secteur, et qui demande exactement les soft skills dont elle parle – collaboration, communication, absence d’ego.)
Le niveau 3 : prendre la parole en conférence sur son expertise. Pas juste assister. Parler. Se positionner. Le niveau 4, redistribuer la connaissance en interne, transmettre ce qu’on a appris aux collaborateurs. C’est à ce stade que l’esprit d’analyse et l’esprit d’innovation se développent vraiment de façon simultanée.
Mais il y a un truc encore plus simple qu’elle glisse en passant, et qui m’a frappé. Elle demande à ses amis et collègues : ‘si tu devais m’appeler pour une seule chose, pour que je t’aide, ce serait quoi ?’ Le fameux 360 degrés feedback, mais version humaine. Sans outil. Sans formulaire. Juste une question directe à des gens qui te connaissent vraiment. Et souvent, la réponse te révèle une compétence que tu ne savais même pas que tu avais – parce que tu la pratiques tellement naturellement que tu ne la vois plus. C’est l’angle qu’on explore aussi quand on parle de comment se vendre et valoriser son expertise – les deux sujets se rejoignent plus qu’on ne le pense.
Le soft skills que personne ne met dans ses objectifs annuels
Estelle Ballot le reconnaît pendant l’interview : elle-même n’avait pas mis d’objectifs soft skills dans sa liste de début d’année. Et je parie que toi non plus. On met des objectifs de chiffre d’affaires, des objectifs de visibilité, des objectifs de contenu. Mais ‘développer ma résilience’ ou ‘travailler ma capacité d’écoute’ – zéro.
Pourtant, l’OMS suit ces compétences pour une raison qui dépasse largement le monde du travail : plus tu développes tes soft skills, meilleure est ta santé mentale. Ce n’est pas un argument RH. C’est un argument de santé publique. Et chez les indépendants – podcasters, consultants, freelances – c’est un enjeu majeur. Si tu vas pas bien physiquement ou mentalement, ton activité s’arrête. C’est aussi simple que ça.
Solène donne un exemple de collaboratrice timide qui avait du mal à prendre la parole en réunion. Au lieu de la former au ‘public speaking’, elle lui a proposé de venir présenter des données en comité de direction – 15 minutes, une fois par mois. Au bout de trois mois, c’était naturel. Pas parce qu’elle avait suivi une formation. Parce qu’elle avait été exposée progressivement, et qu’elle avait réalisé que ‘ces gens à qui elle présentait ses data étaient plutôt sympa’. Le problème n’était pas la compétence – c’était la perception du risque. Ce qu’il faut retenir – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise à ce moment-là – c’est que souvent on maîtrise mieux une compétence qu’on ne le croit. La prise de conscience précède le développement.
Et c’est là que ça devient intéressant pour les marketeurs. La prise de parole en réunion, la capacité à défendre un budget, à convaincre un dirigeant – c’est pas du marketing. Mais sans ça, tes stratégies marketing ne passent jamais le stade du Powerpoint. C’est exactement ce que les entrepreneurs qui arrêtent de se la jouer petit ont compris avant les autres.
Les soft skills en marketing : trois applications concrètes
Solène identifie deux soft skills particulièrement critiques pour les métiers du marketing. La créativité d’abord – évidente, mais elle propose une façon de la travailler que je n’avais pas entendue : se faire un moodboard toutes les semaines, accumuler ce qui te plaît visuellement ou conceptuellement, sans filtre. Pas pour un brief. Juste pour alimenter le réservoir.
La collaboration ensuite, parce que le marketing est structurellement à mi-chemin entre plusieurs équipes – communication, ventes, produit. Et mal collaborer avec les ventes, c’est la garantie de créer des campagnes qui ne convertissent pas, ou des outils que personne n’utilise. Demander du feedback – régulièrement, pas juste après un projet – est l’une des façons les plus directes de travailler cette dimension. (Et c’est souvent là que ça coince, parce qu’on confond feedback et jugement.)
La troisième – que Solène ne nomme pas ainsi mais qui traverse tout l’épisode – c’est l’adaptabilité. Le marketing est peut-être le secteur où les compétences techniques ont la durée de vie la plus courte. L’algorithme Facebook change, TikTok débarque, ChatGPT rebat les cartes du contenu. Ce qui protège, c’est pas de courir après chaque nouvel outil. C’est d’avoir la structure mentale pour analyser rapidement ce qui change, identifier ce qui reste stable, et recalibrer sa stratégie sans paniquer. C’est directement lié à ce que le syndrome de l’objet brillant fait à nos priorités – si tu veux comprendre pourquoi on se perd dans les nouvelles tendances, c’est un épisode qui fait mal mais qui est nécessaire.
Mais voilà, il y a une limite que je dois nommer. Tout ça fonctionne si tu sais déjà quelle soft skill travailler en priorité. Le risque, c’est de vouloir tout travailler en même temps – créativité, collaboration, résilience, esprit critique – et de finir par ne rien travailler vraiment. Le World Economic Forum publie chaque année un top des soft skills les plus recherchées en entreprise. L’OMS en liste 12 fondamentales. C’est un bon point de départ pour se concentrer sur deux ou trois, pas dix. Et peut-être que avant de se former sur quoi que ce soit, faire confiance au process – c’est-à-dire accepter que le développement prenne du temps – est la première compétence à acquérir.











