plaisir et succès

[Best Episode] Comment allier plaisir et succès avec Edgar Grospiron – Episode 140

Épisode diffusé le 22 avril 2024 par Estelle Ballot

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Le lien entre plaisir et succès – Edgar Grospiron en a fait le titre d’une conférence entière : « Comment gagner facilement la course la plus difficile du monde ». Champion olympique de ski de bosses à Albertville en 1992, triple champion du monde, numéro un mondial pendant une décennie, Grospiron est le genre de type qui devrait être épuisé, brisé, nostalgique. Il a l’air de quelqu’un qui sort d’une bonne session de surf. Et ce n’est pas une posture.

Estelle Ballot l’a invité sur son podcast avec une honnêteté désarmante : elle est fan depuis ses 12 ans. Elle lui a envoyé un mail un peu culotté. Le lendemain, Grospiron a rappelé. Et ce qui aurait pu être une interview de façade sur la « résilience sportive » – ce mot fourre-tout qu’on colle sur tout – est devenu quelque chose de bien plus dérangeant. Une remise en cause du système entier. L’école. Le management. La façon dont on travaille. La façon dont on se juge.

Ce qui m’a retenu dans cet échange, c’est qu’il ne vend pas du développement personnel lisse. Il pose une question simple, presque cruelle : si tu avais pris du plaisir, tu serais allé où ? Et les gens, quand ils entendent ça, ils se taisent.

« Tu aurais été plus loin, plus vite » – la question qui coupe les jambes

Grospiron a un tic de conférencier. Quand quelqu’un lui raconte fièrement qu’il a souffert pour réussir, il sort une question toute simple :

« Si ça avait été facile et si tu t’étais éclaté, est-ce que tu serais arrivé plus loin ou est-ce que tu serais arrivé plus vite ? Et là j’ai… si tu veux c’est la question qui tue parce que les gens ils me regardent, ils me disent « tu m’as eu » parce que effectivement, je serais et arrivé plus loin et arrivé plus vite si j’avais pris du plaisir. »

Dit comme ça, ça a l’air simple. Ça ne l’est pas du tout.

Parce que dans notre culture – et Grospiron l’assume sans détour – souffrir pour réussir n’est pas juste une habitude, c’est une valeur morale. La sueur légitime le résultat. Si c’était facile, quelque chose cloche. Si tu t’es éclaté, tu mérites moins. C’est absurde, mais c’est là, ancré dans les têtes. Et pendant qu’on transpire inutilement, on rate l’essentiel.

La connexion avec plaisir et succès qu’il établit ici est presque neurologique : le plaisir génère de l’énergie, l’énergie génère de la performance, la performance génère de la confiance. Le cercle va dans l’autre sens aussi, évidemment. Et c’est là que ça devient inconfortable – parce que ça veut dire que beaucoup de gens travaillent à contre-sens depuis des années. (Et que le mérite n’a rien à voir avec la souffrance, contrairement à ce qu’on nous a appris.)

1000 bosses, 1000 problèmes – ou comment un entraîneur a changé une carrière

Edgar Grospiron a 12 ans. Il est en haut d’une piste de ski de bosses à La Clusa. 300 mètres de long, 28 degrés de déclivité, 1000 bosses. Il ne connaît pas encore la technique.

« Je regarde les bosses, je me dis waouh, moi j’ai… je vois pas 1000 bosses, je vois 1000 problèmes. Et ma descente a été catastrophique. Arrivé en bas, je dis à l’entraîneur : je suis pas fait pour ce sport. Et il me dit : « mais à quoi tu pensais quand tu étais au départ ? » Donc je lui dis : 1000 bosses, 1000 problèmes. Et c’est là qu’il m’a dit : aussi longtemps que tu penseras comme un loser, tu finiras comme un loser. »

Voilà. Une phrase d’entraîneur à un gamin de 12 ans qui a redéfini toute une carrière olympique.

Ce que Grospiron articule autour de cette anecdote, c’est pas juste du « positif attitude » à la Facebook motivational quote. C’est une mécanique précise : le niveau d’énergie détermine ce qu’on voit dans une situation. Les gens en état de haute motivation voient des opportunités dans les problèmes. Les gens épuisés ou déprimés voient des problèmes dans les opportunités. La direction du regard n’est pas un choix rationnel – c’est un état.

Et l’état se travaille. C’est là que plaisir et succès deviennent une stratégie opérationnelle, pas un vœu pieux. Si tu veux changer ce que tu vois en haut de la piste, tu dois d’abord changer ton niveau d’énergie. Et le niveau d’énergie, il vient du sens que tu donnes à ce que tu fais – et du plaisir que tu y prends.

Pour les entrepreneurs qui doutent face à l’échec, cette mécanique est particulièrement utile : ce n’est pas la difficulté du problème qui définit ta réponse, c’est ton état intérieur quand tu le regardes.

80/20 – la règle que l’école t’a appris à inverser

C’est probablement l’idée la plus clivante de toute la conversation. Grospiron la formule comme ça :

« Si tu passes 80 % de ton temps à optimiser tes forces et 20 % de ton temps à corriger tes faiblesses, tu es dans le plaisir. Mais si tu fais l’inverse – c’est bien souvent qu’on fait l’inverse – là tu es dans la souffrance. Et là c’est mort. »

80/20. Et on fait l’inverse. Systématiquement.

Estelle Ballot le dit à voix haute, ce que tout le monde pense : mais l’école, depuis le CP, t’apprend exactement l’opposé. Tu as une mauvaise note en maths, tu bosses les maths. Pas assez fort en sport, tu fais du sport. L’objectif du système scolaire – et Grospiron est fair-play là-dessus, il dit que l’ambition est louable – c’est de produire des individus complets. Complets. Pas excellents. Complets.

Picasso probablement nul en physique. Einstein peut-être pas terrible en peinture. Et alors ? Ils ont tous les deux atteint un niveau d’excellence absolu parce qu’ils ont passé leur temps sur leurs forces, pas à corriger leurs manques. C’est pas une coïncidence.

La nuance que j’aurais aimé qu’il développe davantage – et c’est la limite réelle de cette approche – c’est la question des faiblesses « éliminatoires ». Grospiron le mentionne vite : si une faiblesse est éliminatoire dans ton domaine, tu dois la corriger. Mais il ne dit pas comment distinguer une faiblesse éliminatoire d’une faiblesse secondaire. Dans l’entrepreneuriat, par exemple, est-ce que ne pas savoir vendre est éliminatoire ou secondaire ? Ça dépend de qui tu es, de comment tu te structures… et la réponse n’est pas la même pour tout le monde. (Ce qui rend ce conseil difficile à appliquer sans un peu d’accompagnement.)

Pour aller plus loin sur la question de prioriser ce qui compte vraiment dans ton activité, la logique de The One Thing va exactement dans le même sens que ce que décrit Grospiron.

Passion vs talent – la confusion qui coûte des années

Grospiron fait une distinction que j’ai rarement entendue formulée aussi clairement. Et clairement, elle change tout.

La passion, c’est une activité. Le ski. La peinture. La cuisine. Tu peux te passionner pour quelque chose parce que tes parents en faisaient, parce que ça impressionne, parce que t’as vu un truc sur YouTube. La passion c’est externe, c’est une matière, une discipline.

Le talent, c’est autre chose. C’est une qualité personnelle – un trait de caractère dominant qui te permet de travailler sur de longues durées sans effort perçu et d’obtenir des résultats largement au-dessus de la moyenne. Analytique. Intuitif. Empathique. Instinctif. Convaincant. Ce sont des talents. Pas des activités.

Grospiron lui-même est instinctif. À l’école, ça lui posait des problèmes – il agissait avant de réfléchir. Mais en ski de bosses, l’instinct traduit en vitesse maximale. Il était heureux quand il allait si vite qu’il n’avait pas le temps de penser. Puis conférencier, le même instinct s’est traduit en improvisation scénique. Il a pris des cours de théâtre d’impro pour cultiver ça.

« Ce que j’adore, c’est arriver genre 2 heures avant, écouter ce qui se dit et entrer sur scène sans savoir ce que je vais dire. C’est ce que je préfère faire en conférence parce que du coup, c’est ce qui fait que je rentre en contact et en relation avec les gens qui sont là. »

Un talent, une qualité, deux métiers totalement différents. C’est ça le truc – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand j’avais 25 ans : ce n’est pas l’activité qui fait le succès, c’est la qualité personnelle qu’on y injecte.

La connexion entre plaisir et succès devient ici concrète : quand tu travailles dans ta zone de talent, tu ne vois pas les heures passer. Grospiron raconte que son entraîneur lui a dit qu’il avait travaillé bien plus que les autres. Grospiron n’avait pas vu passer les heures. Il les a quand même faites, les heures. Il ne les a juste pas souffertes.

La question de l’instinct dans les décisions business est d’ailleurs documentée : 62% des dirigeants le mobilisent régulièrement, souvent sans l’assumer.

Comment trouver sa zone de talent – et pourquoi c’est plus dur qu’il n’y paraît

« C’est pas évident parce que c’est trop évident. » Grospiron aime les formules un peu paradoxales. Celle-là résume bien le problème.

Ta zone de talent, c’est là où tu as le sourire sans effort apparent. C’est là où le temps passe sans que tu le vois. C’est là où tes résultats dépassent la moyenne sans que tu aies l’impression de forcer. Le problème, c’est qu’on nous a appris toute notre vie à détourner le regard de cet endroit-là pour se focaliser sur nos lacunes.

Pour identifier concrètement ce terrain, Grospiron conseille plusieurs outils de profil de personnalité : le DISC, la ProcessCom, le MBTI, l’ennéagramme. Des instruments qui ne sont pas infaillibles – aucun test ne l’est – mais qui donnent un premier miroir. Et il recommande de travailler avec un coach, pas comme une option, mais comme une base.

« Ben moi je le conseille pas, moi pour moi c’est la base. C’est même la base de la vie, tu te rends compte si tu passes une vie entière à côté de ta zone de talent, ça veut dire quoi ? »

Ce qui le rend difficile à trouver, c’est aussi le regard des proches. On se construit en réponse aux attentes – parentales, sociales, professionnelles. S’en détacher pour voir ce qu’on est vraiment, c’est souvent le premier obstacle. Et souvent le plus coûteux en temps.

Pour les solopreneurs ou indépendants qui naviguent dans cette question, rester seul a des avantages spécifiques – dont celui de pouvoir aligner activité et zone de talent sans compromis d’équipe.

Et pour ceux qui doutent de leur légitimité à se concentrer sur ce qu’ils font bien plutôt que sur ce qu’ils ne savent pas faire, la question du syndrome de l’imposteur dans l’entrepreneuriat est directement liée à cette incapacité à reconnaître ses propres forces comme suffisantes.

plaisir et succès : et si c’était une question de regard, pas de méthode

Grospiron ne vend pas une méthode en 5 étapes. C’est ça qui rend la conversation intéressante et un peu frustrante à la fois. Il pose des cadres – le 80/20, la distinction passion/talent, la question de l’énergie – mais il ne livre pas de process clé en main.

Ce qu’il dit, en résumé – et j’essaie de ne pas le lisser parce que la version lisse serait mensongère – c’est que plaisir et succès ne sont pas deux objectifs à équilibrer. L’un est la condition de l’autre. Si tu n’as pas de plaisir dans ce que tu fais, tu travailles avec un frein à main. Tu vas quand même avancer. Mais tu rates quelque chose.

La part inconfortable de ce message, c’est qu’il responsabilise complètement. Si tu souffres dans ton travail, ce n’est pas juste « difficile » ou « normal ». C’est peut-être un signal que tu travailles à l’envers – sur tes faiblesses plutôt que sur tes forces, dans une activité qui ne correspond pas à ta qualité personnelle dominante, ou avec un niveau d’énergie si bas que tout ressemble à un problème.

Mais cette responsabilisation a une limite que Grospiron ne creuse pas vraiment : tout le monde n’a pas le luxe de choisir son domaine d’activité. Certains subissent un poste, un secteur, une contrainte économique. La zone de talent ne s’active pas sur commande quand le loyer est dû. Ce serait malhonnête de présenter ça comme universellement applicable.

Ce qui reste, quand même, après 44 minutes de conversation : la question qu’il pose aux gens qui lui disent « j’en ai chié mais j’y suis arrivé ». Et si tu t’étais éclaté, tu serais allé où ?

Bonne question. Très bonne question.

Questions fréquentes

Comment allier plaisir et succès dans son travail ? +
Selon Edgar Grospiron, plaisir et succès ne sont pas deux objectifs séparés à équilibrer : le plaisir est la condition du succès. Concrètement, cela passe par travailler sur ses forces plutôt que sur ses faiblesses (80% du temps sur ses points forts), identifier sa zone de talent personnelle, et donner du sens à ce qu'on fait. Le plaisir génère de l'énergie, l'énergie génère de la performance, la performance génère de la confiance.
Quelle est la différence entre passion et talent selon Edgar Grospiron ? +
La passion, c'est une activité externe - le ski, la peinture, les maths. Le talent, c'est une qualité personnelle innée ou acquise : être analytique, intuitif, empathique, instinctif. On peut se passionner pour une activité qui ne correspond pas à son talent, et c'est souvent là que le travail devient douloureux. La zone de talent, c'est l'intersection entre une qualité personnelle dominante et un domaine où on peut l'exprimer pleinement.
Comment trouver sa zone de talent ? +
Edgar Grospiron recommande plusieurs outils de profil de personnalité : le DISC, la ProcessCom, le MBTI, l'ennéagramme. Il conseille aussi de travailler avec un coach, qu'il présente non pas comme une option mais comme une base. Pratiquement, la zone de talent se reconnaît à trois signes : tu as le sourire sans effort apparent, tu ne vois pas le temps passer, et tes résultats dépassent la moyenne sans avoir l'impression de forcer.
Pourquoi souffrir pour réussir est une mauvaise stratégie ? +
Parce que la souffrance est un signe qu'on travaille sur ses faiblesses plutôt que sur ses forces. Grospiron pose une question simple : si tu t'étais éclaté, tu serais allé où ? La réponse honnête est presque toujours : plus loin, plus vite. La culture du mérite par la souffrance est contre-productive - elle consomme de l'énergie sans produire de performance supérieure.
Qu'est-ce que le mindset champion selon Grospiron ? +
A 12 ans, son entraîneur lui a dit : 'aussi longtemps que tu penseras comme un loser, tu finiras comme un loser'. Le mindset champion, c'est voir des opportunités là où les autres voient des problèmes. Et ce regard dépend directement du niveau d'énergie et de motivation : plus ton énergie est haute, plus tu transformes les obstacles en leviers. C'est une mécanique, pas une posture.
La règle des 80/20 s'applique-t-elle vraiment au travail et à l'entrepreneuriat ? +
Grospiron l'affirme : passer 80% de son temps sur ses forces et 20% sur ses faiblesses place dans le plaisir et la performance. L'inverse - que l'école nous a appris - place dans la souffrance. La nuance importante : les faiblesses éliminatoires pour son domaine méritent d'être corrigées. Les autres, secondaires, peuvent être déléguées ou ignorées au profit des forces.

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