Le lien entre plaisir et succès – Edgar Grospiron l’a compris à 12 ans, en haut d’une piste de 300 mètres, face à 1000 bosses qu’il voyait comme 1000 problèmes. Champion olympique à Albertville en 1992, triple champion du monde de ski de bosses, il a bâti toute sa carrière sur une idée que notre culture rejette presque instinctivement : la performance vient du plaisir, pas de la souffrance. Dans l’épisode 140 du Podcast du Marketing, il explique pourquoi – et comment transposer ça dans le quotidien d’un entrepreneur.
Ce qui frappe dans la conversation avec Estelle Ballot, c’est pas la leçon de mindset en soi. C’est la question que pose Grospiron et qui désarme tout le monde : si tu t’étais éclaté, est-ce que tu serais allé plus loin, plus vite ? Les gens le regardent. Ils répondent oui. Et là, le truc s’effondre.
Parce que oui, on a tous intégré que le mérite se mesure à la sueur. Que si c’est facile, c’est qu’on triche. Que le travail – le vrai – ça fait mal. Edgar Grospiron passe 44 minutes à démonter ça méthodiquement, avec des anecdotes concrètes et une clarté qui donne un peu le vertige.
La question qui tue : et si c’était plus facile ?
Grospiron a une technique rhétorique redoutable. Il laisse les gens raconter leurs galères – les nuits sans dormir, les sacrifices, les années d’effort – puis il lâche sa question. Résultat garanti :
« Si ça avait été facile et si tu t’étais éclaté, est-ce que tu serais arrivé plus loin ou est-ce que tu serais arrivé plus vite ? Et là j’ai – si tu veux – c’est la question qui tue parce que les gens ils me regardent, ils me disent tu m’as eu parce qu’effectivement je serai et arrivé plus loin et arrivé plus vite si j’avais pris du plaisir. »
C’est exactement le problème.
Dans notre représentation collective du travail, la souffrance valide le mérite. Un résultat obtenu facilement ne compte pas vraiment – ou en tout cas, il compte moins. C’est absurde mais c’est profondément ancré. Et cette croyance-là, elle coûte cher en énergie gaspillée, en heures de friction inutile, en carrières construites à côté de ce qu’on est vraiment.
La notion de plaisir et succès comme duo indissociable – pas comme deux choses qu’on essaie de réconcilier après coup – c’est ce que défend Grospiron depuis la fin de sa carrière sportive. Il a même intitulé une conférence « Comment gagner facilement la course la plus difficile du monde ». Titre provocateur, assumé.
Son entraîneur Nano Pourtier lui a confirmé qu’il avait travaillé plus que les autres. Grospiron n’avait pas vu les heures passer. Ce n’est pas une anecdote motivationnelle. C’est une donnée sur le fonctionnement de l’engagement : quand tu es dans ta zone, le temps ne s’écoule pas de la même manière.
1000 bosses, 1000 problèmes – ou comment le regard change tout
À 12 ans, Edgar Grospiron arrive au club des sports de la Clusaz. Première descente en ski de bosses. Piste de 300 mètres, 150 mètres de large, 28 degrés de déclivité, 1000 bosses. Il descend. C’est catastrophique.
« Je dis à l’entraîneur ‘Je suis pas fait pour ce sport.’ Et il me dit ‘Mais à quoi tu pensais quand tu étais au départ ?’ Je lui dis ‘1000 boss, 1000 problèmes.’ Et c’est là qu’il m’a dit ‘Aussi longtemps que tu penseras comme un loser, bah tu finiras comme un loser.’ »
Dit comme ça, ça a l’air simple.
Mais l’anecdote cache quelque chose de plus précis qu’une leçon de pensée positive. Ce que l’entraîneur explique ensuite à Grospiron, c’est que le niveau d’énergie – ce qu’il appelle la motivation – détermine physiquement ta capacité à transformer un obstacle en opportunité. Ce n’est pas une métaphore. Les gens en état de dépression voient des problèmes dans les solutions. Les gens motivés voient des solutions dans les problèmes. Même situation, lecture inverse.
La question pratique, c’est donc : comment on regonfle ce niveau d’énergie ? Grospiron pointe trois sources. Le sens d’abord – pourquoi tu fais ce que tu fais, et pour qui. Ensuite le plaisir à l’entraînement, dans le quotidien, pas juste en compétition. Et enfin – et c’est là que ça devient vraiment intéressant – le fait de travailler sur ses forces plutôt que sur ses faiblesses.
(Sur le sujet du sens et du pourquoi profond, l’épisode construire sa stratégie de marque va assez loin dans la même direction.)
L’erreur que fait tout le monde : travailler ses faiblesses
80/20. Grospiron donne un ratio clair :
« Si tu passes 80 % de ton temps à optimiser tes forces et 20 % de ton temps à corriger tes faiblesses, tu es dans le plaisir. Mais si tu fais l’inverse – et bien souvent on fait l’inverse – là tu es dans la souffrance. »
Voilà.
Le problème, c’est que tout notre système éducatif fonctionne à l’envers. Note faible en maths ? Plus d’heures de maths. Faiblesse identifiée ? On la travaille. L’objectif affiché du système scolaire – Grospiron le reconnaît, et c’est honnête de sa part – c’est de former des individus complets. Polyvalents. Corrects partout. Mais être correct partout, c’est être moyen partout. Et la médiocrité généralisée, ça ne produit pas de Picasso.
Est-ce que Picasso était bon en mécanique ? En histoire-géo ? Grospiron pose la question sérieusement. Est-ce qu’Einstein brillait en sculpture ? On ne sait pas. Ce qu’on sait, c’est qu’ils ont tous les deux atteint l’excellence dans leur domaine précisément parce qu’ils n’ont pas dilué leur énergie à corriger des faiblesses non éliminatoires.
La nuance qu’il ajoute – et elle est importante – c’est que les points faibles méritent attention uniquement quand ils sont éliminatoires. Si une faiblesse te sort du jeu, il faut la traiter. Sinon, laisse tomber. Concentre-toi sur ce qui te propulse.
Cette idée rejoint ce que certains épisodes sur le mindset entrepreneur explorent du côté de la légitimité et de la confiance. Le fil est direct : quand tu travailles tes forces, tu progresses. Quand tu progresses, tu as confiance. Quand tu as confiance, les heures ne passent plus.
Passion vs talent : la confusion qui plombe des carrières entières
Trouver sa zone de talent. L’expression revient plusieurs fois dans l’échange. Et Grospiron fait une distinction que beaucoup de gens ratent complètement.
La passion, c’est une activité. Le ski. La peinture. Les maths. Un domaine dans lequel on a envie de s’investir, souvent nourri par le regard des parents, l’environnement, les hasards de la biographie. Le talent, lui, c’est une qualité personnelle. Un trait de caractère dominant. Et ces deux choses ne se recouvrent pas forcément.
« Un talent, c’est une qualité – on va appeler ça une qualité innée ou acquise, ça c’est pas encore trop su – qui te permet de travailler sans effort sur des durées très longues et en obtenant des résultats largement supérieurs à la moyenne. »
Franchement, cette définition mérite d’être relue deux fois.
Grospiron donne son propre exemple, et c’est là que ça devient concret. Son talent à lui, c’est l’instinct. Faire avant de réfléchir. Avancer par essai-erreur. À l’école, ça lui coûtait des points. En ski de bosses, traduit en vitesse et en prise de risque, ça devenait un point fort spectaculaire. En conférence, ça devient de l’improvisation – et il a suivi des cours de théâtre d’impro pour en faire une compétence réelle, pas juste une tendance naturelle.
Même qualité de base. Trois métiers. Trois traductions différentes du même talent.
Ce qui est contre-intuitif là-dedans, c’est que le talent n’est pas directement utilisable. Il faut faire le travail de traduction : identifier la qualité, comprendre comment elle peut devenir un point fort dans un contexte précis, puis cultiver ce point fort. Ce n’est pas automatique. Et c’est souvent là que ça coince – les gens identifient leur passion (j’aime le ski) mais pas leur talent (je suis instinctif), du coup ils cherchent dans la mauvaise direction.
Pour ce travail de traduction, Grospiron cite plusieurs outils : le DISC, la ProcessCom, l’Ennéagramme, le MBTI. Et il conseille sans détour de travailler avec un coach – pas comme option parmi d’autres, mais comme base. « C’est la base de la vie », dit-il. Un peu fort peut-être, mais l’idée est là : un regard extérieur avec une fonction miroir change la vitesse à laquelle on se voit vraiment. Sur ce point, l’épisode sur le mentorat pose des questions similaires – la différence entre un coach et un mentor, et ce que chacun apporte dans des moments différents.
plaisir et succès dans l’entrepreneuriat : le cas pratique
Transformer ces principes en pratique d’entrepreneur, c’est moins évident qu’il n’y paraît. Grospiron ne donne pas de méthode en 5 étapes (et c’est tant mieux). Il pose une logique.
Premier mouvement : identifier ce dans quoi le temps ne passe pas. Pas ce qu’on est censé aimer. Pas ce qui est valorisé socialement. Ce dans quoi on s’absorbe sans s’en apercevoir. C’est le signal. Souvent on l’ignore parce que ça a l’air trop facile, ou pas assez sérieux, ou pas assez rentable à court terme.
Deuxième mouvement : comprendre quelle qualité personnelle est à l’oeuvre dans cet absorption. Est-ce une capacité analytique ? De l’empathie ? De la conviction ? De l’instinct ? Ce n’est pas la même chose que l’activité. Un bon vendeur peut avoir comme talent l’empathie ou la conviction – deux qualités très différentes qui produisent deux styles de vente radicalement opposés.
Troisième mouvement : trouver comment cette qualité devient un point fort dans le métier précis qu’on exerce. Et ça, ça prend du temps. Grospiron a mis des années à comprendre que son instinct se traduisait en improvisation en conférence, pas en vitesse comme en ski. Le talent est portable. Sa traduction, elle, est spécifique à chaque contexte.
(Et là je me dis que beaucoup d’entrepreneurs restent bloqués en mouvement 1 – ils ont le signal, ils s’ignorent, et ils continuent à se battre contre leurs faiblesses. C’est épuisant et c’est inutile.)
Le lien entre plaisir et succès n’est pas une promesse feel-good. C’est une mécanique. Plus tu travailles dans ta zone de talent, plus tu as d’énergie. Plus tu as d’énergie, plus tu vois des opportunités là où les autres voient des obstacles. Plus tu vois des opportunités, plus tu avances. La boucle est vertueuse – mais elle ne démarre que si tu es honnête sur où tu es vraiment bon, pas où tu voudrais être bon.
Estelle Ballot reçoit aussi une autre championne olympique reconvertie en entrepreneuse dans un épisode antérieur – et les parallèles entre les deux conversations sont frappants. La discipline sportive de haut niveau semble produire une certaine clarté sur ce point précis : on ne peut pas performer longtemps sur quelque chose qui ne vous appartient pas vraiment.
Le feu intérieur – et pourquoi il s’éteint
Vers la fin de l’échange, Grospiron utilise une image qui m’a arrêté net.
« Tu sais qu’au fond de toi il y a un feu qui brûle, il est là. Mais à force de pas t’en occuper, ben ça devient – ça brûle plus, tu vois. Il suffit de resouffler dessus pour remettre, tu vois, repasser un peu de temps à réfléchir à ça et là tu vas le faire reprendre. »
Simple. Un peu usé comme métaphore. Mais juste.
Ce qu’il décrit, c’est le phénomène qu’on observe chez beaucoup d’entrepreneurs en milieu de parcours. Pas les débutants, pas les gens en difficulté aiguë – ceux qui fonctionnent, qui ont trouvé un modèle qui tourne, mais qui ont l’impression de pédaler dans une direction qui n’est plus la leur. Le feu est là. Il est juste très bas.
Le problème, c’est que ce type d’entrepreneur n’a souvent pas le temps de s’arrêter. Le sprint quotidien prend toute la place. Et le travail de reconnexion à sa propre zone de talent – ce regard intérieur, ce travail avec un coach ou un mentor – ça passe après. Toujours après.
Grospiron ne donne pas de solution miracle là-dessus. Il dit juste que passer sa vie à côté de sa puissance intérieure, c’est un choix. Pas une fatalité. Un choix qu’on fait par défaut, par habitude, par pression sociale – mais un choix quand même.
Et les entrepreneurs qui ont compris comment allier plaisir et succès dans leur quotidien – pas comme concept mais comme pratique – travaillent différemment. Ils ne travaillent pas forcément moins. Ils ne souffrent pas moins non plus sur certains sujets. Mais ils savent pourquoi ils sont là. Et ça change tout le reste.
Pour aller plus loin sur la dimension stratégique de l’entrepreneuriat au long cours, l’épisode sur les fondamentaux pour planifier son activité donne un cadre complémentaire – plus opérationnel, mais avec la même question sous-jacente : est-ce qu’on fait les bonnes choses, ou juste des choses ?
Edgar Grospiron donne des conférences en entreprise depuis la fin de sa carrière sportive. Il a développé un programme de coaching pour entrepreneurs. Mais ce qui reste de cet épisode, c’est moins son palmarès que cette question posée en souriant : si tu t’étais éclaté, tu serais allé où ?











