Passer de salarié à entrepreneur, c’est un moment que beaucoup idéalisent de loin et que presque tout le monde redoute de près. Estelle Ballot l’a fait plusieurs fois – oui, plusieurs fois – et elle en parle dans l’épisode 74 du Podcast du Marketing avec une franchise qu’on entend rarement sur ce sujet. Pas de success story lissée. Pas de ‘j’ai tout quitté et je n’ai jamais regretté’. Juste l’honnêteté d’une femme qui avoue que même quand on est déjà passé par là, l’excitation et la trouille arrivent toujours ensemble.
Ce qui m’a accroché dans cet épisode, c’est que Ballot ne parle pas de méthodes. Elle parle de ce qui se passe dans la tête. Les fausses croyances. Le syndrome de l’imposteur. Le perfectionnisme qui se déguise en qualité. Et les chiffres sur les femmes entrepreneurs – 27 % des entreprises dirigées par des femmes, 2 % des fonds de start-up captés par des structures 100 % féminines – qui font réfléchir, même si on s’y attendait un peu.
Bref. Voilà ce que cet épisode m’a donné envie de creuser.
Le déclic, ou pourquoi ‘passer de salarié à entrepreneur’ commence dans la tête
Avant même de parler de statut juridique ou de client numéro un, Ballot pose une question simple : pourquoi vous lancez-vous ? Pas ‘dans quel secteur’, pas ‘avec quel business model’. Juste : pourquoi.
Et ça peut être beaucoup de choses. Un besoin de liberté. L’envie de créer quelque chose à soi. Un ras-le-bol radical. Ou parfois un événement de vie – dans son cas, comme pour beaucoup de femmes, l’arrivée d’enfants et le rythme que ça réorganise.
Quel que soit le déclic pour décider de passer le pas et de devenir entrepreneur, ce qui est très important à mon avis, c’est de garder cette raison en tête. Finalement, c’est de connaître son pourquoi.
Voilà. Dit comme ça, ça paraît presque évident. Mais franchement, combien de gens se lancent sur un coup de tête ou parce que LinkedIn leur a montré trop de posts sur la liberté financière, sans jamais se poser cette question ?
Ballot renvoie à deux épisodes du podcast sur ce fameux ‘pourquoi’ – je vous recommande aussi d’aller lire ce que Simon Sinek en dit, commencer par le pourquoi reste l’une des boussoles les plus utiles qu’on puisse avoir quand tout s’emballe. Et ça s’emballe. Toujours.
Le truc c’est que le pourquoi n’empêche pas les doutes. Il leur donne juste un contexte. Un endroit où aller quand c’est compliqué – et ça le sera.
Les 4 fausses croyances qui empêchent de passer de salarié à entrepreneur
Voilà la partie que j’aurais voulu entendre il y a quinze ans. Ballot liste quatre croyances qu’elle avait elle-même, et que j’entends encore régulièrement dans la bouche de gens qui voudraient se lancer mais ne le font pas.
1. Il faut de l’argent. En France, devenir auto-entrepreneur coûte – de mémoire selon Ballot – environ 100 euros d’inscription au greffe. Si vous vendez de l’expertise, de la réflexion, du conseil : un ordinateur et une connexion suffisent. Le capital de départ, c’est un mythe hérité des années 80 où créer une boîte voulait dire louer des bureaux et acheter du matériel.
2. Il faut des employés. Non. Le solopreneur existe. Il fonctionne. Des centaines de milliers de personnes gagnent bien leur vie en solo, sans jamais avoir à gérer une fiche de paie ou un entretien annuel. L’entrepreneuriat n’est pas synonyme de management.
3. Il faut innover. C’est celle-là qui me plaît le plus – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise plus tôt. Ballot retourne l’argument : arriver avec un produit que personne ne connaît, ça veut dire devoir éduquer le marché. Et ça, ça coûte. Du temps, de l’argent, de l’énergie.
Lorsque vous allez lancer un produit innovant, vos futurs clients ne connaissent pas ce produit, voire vos futurs clients n’ont pas conscience qu’ils ont besoin de votre produit puisque ce produit n’existe pas par définition.
C’est exactement le problème. La concurrence, vue sous cet angle, n’est plus une menace – c’est la preuve que le marché existe déjà. Sur le sujet, s’inspirer de la concurrence est un réflexe souvent sous-estimé quand on se lance.
4. Il faut un réseau. Encore une fois non – ou du moins, pas autant qu’on le croit. Internet a changé la donne. On peut aujourd’hui toucher une cible précise sans connaître personne dans l’industrie. Le réseau accélère, certes. Mais il n’est plus la condition d’entrée.
Ce que personne ne dit sur le mindset de l’entrepreneur
Quatre attitudes. Ballot les pose comme des fondamentaux – pas des traits de personnalité figés, mais des choses qui se travaillent.
Être dans l’action, d’abord. Passer de salarié à entrepreneur, c’est devenir le seul moteur de son projet. Plus personne pour fixer les deadlines à votre place. Plus de manager pour redéfinir les priorités. Si vous avez besoin qu’on vous pousse pour avancer, c’est un signal à prendre au sérieux – pas une condamnation, mais un chantier.
Avoir des convictions, ensuite. Pas au sens ‘je ne changerai jamais d’avis’, mais au sens ‘je fais un choix, j’y crois, j’y vais’. L’entrepreneur qui remet tout en question à chaque feedback ne fait jamais rien. Il y a un équilibre à trouver entre l’adaptation et la direction. C’est probablement l’équilibre le plus dur à tenir.
Le troisième point – better done than perfect – est celui qui revient le plus souvent dans les conversations que j’ai avec des indépendants. Le perfectionnisme se déguise bien. Il prend des airs de rigueur, d’exigence professionnelle. En réalité :
Être perfectionniste, c’est un petit peu se cacher derrière ce qu’on croit être une qualité pour se donner des bonnes excuses pour ne pas se lancer dans l’arène.
Ça fait mal à lire. Mais c’est juste. L’idée de se fixer des objectifs atteignables plutôt que parfaits va exactement dans ce sens – avancer, itérer, corriger en marchant.
Et le quatrième : l’échec comme carburant. Pas comme stigmate. Quand vous passez de salarié à entrepreneur, les erreurs ne restent plus dans le tiroir d’un manager – elles sont les vôtres, visibles, souvent coûteuses. La seule question est de savoir si vous les regardez comme des preuves de votre incompétence ou comme des données à traiter. Ballot est claire là-dessus : chaque échec, c’est une façon de devenir un meilleur entrepreneur. Pas une consolation. Une réalité.
27 % : le chiffre qui résume le problème des femmes entrepreneurs
Ballot est une femme qui a passer de salarié à entrepreneur plusieurs fois. Elle ne pouvait pas ne pas parler de ce sujet – et elle le fait sans posture militante mais avec des chiffres qui parlent d’eux-mêmes.
27 % seulement des entreprises dirigées par des femmes en France. 40 % pour les entreprises individuelles – un peu mieux, mais toujours largement minoritaire. Et du côté des start-up, les structures 100 % féminines n’ont capté que 2 % des fonds levés en France depuis 2018, selon l’association Sista. Deux pour cent.
Ballot refuse le schéma facile ‘c’est la faute des hommes’. Elle pointe quelque chose de plus délicat : les femmes demandent moins. Moins d’argent lors des levées de fonds, pour le même business. Elles bluffent moins aussi – et ça, elle l’a vu de ses yeux dans les équipes qu’elle a managées.
Les hommes bluffent beaucoup plus. Aucun problème, c’est quelque chose que je maîtrise – alors que c’est pas nécessairement vrai. Là où les femmes vont avoir beaucoup plus de mal à le faire.
Ce qui est troublant dans cette observation, c’est que ce n’est pas un jugement moral. Bluffer – dans le sens ‘demander plus que ce qu’on croit mériter’ – a des conséquences concrètes sur les financements obtenus, la vitesse de croissance, la visibilité. Et pendant ce temps, une étude de Palmarès Women Equity de 2019 montre que les entreprises dirigées par des femmes sont en moyenne plus rentables. Plus rentables, moins financées. Le paradoxe est là, bien en face.
Mais bon – diagnostiquer le problème ne suffit pas. Ballot propose des pistes concrètes, sans grands discours.
Se former, trouver des pairs, arrêter d’attendre d’être prête
Cinq leviers. Pas une liste exhaustive – juste ce qui lui semble actionnable quand on décide de passer de salarié à entrepreneur et qu’on se heurte à ses propres freins.
La formation, d’abord. En France, le CPF existe (et il est souvent sous-utilisé). Les Opco aussi. Ballot insiste : se former ne relève plus du ressort de l’entreprise, c’est une responsabilité individuelle. C’est à chacun de choisir ses formations et d’aller chercher les financements. C’est un changement de posture important – surtout quand on vient du salariat où la DRH s’en chargeait.
Trouver un groupe de pairs, ensuite. Des gens qui vivent la même réalité. Pas pour se plaindre ensemble – pour itérer, questionner, confronter des hypothèses. Il en existe des dizaines pour les indépendants, en présentiel comme en ligne. (Et c’est souvent là que se créent les vrais réseaux, incidemment – pas dans les soirées networking où tout le monde échange des cartes de visite sans jamais se rappeler de qui.)
La confiance en soi – et plus précisément le syndrome de l’imposteur. Ballot a une façon de le recadrer que je n’avais pas entendue comme ça : si tu ressens ce syndrome, c’est que tu es en train de sortir de ta zone de confort. Et sortir de sa zone de confort, c’est la définition de l’avancement. Du coup, le syndrome de l’imposteur devient presque un signal positif. Presque.
Ne pas être parfaite – on en a parlé. Et enfin, trouver des rôles modèles. Ballot s’est imposé une règle sur son podcast : au moins autant de femmes invitées que d’hommes. Elle constate que 80 % des personnes qui la contactent spontanément pour être invitées sont des hommes. Proactivité asymétrique – et conséquences asymétriques sur la visibilité. Pour aller plus loin sur la visualisation et la projection vers ses objectifs, visualiser pour réussir avec Maud Lemonnier est un épisode qui prolonge bien cette réflexion.
Le dernier point, c’est de rêver en grand. Pas un conseil bateau – une vraie injonction à revoir le calibrage de ses objectifs. Les fixer trop bas, c’est se condamner à des résultats trop petits. Et quand on passe de salarié à entrepreneur, le plafond – pour la première fois – ne vient plus de l’extérieur.
Ce que j’aurais retenu si j’avais écouté ça en 2009
Trois choses, en vrac.
D’abord, que les fausses croyances sur l’entrepreneuriat – le capital nécessaire, le réseau obligatoire, l’innovation comme condition – sont des constructions culturelles plus que des réalités économiques. En France en 2024, passer de salarié à entrepreneur est techniquement accessible à presque tout le monde qui vend de l’expertise. Le vrai obstacle est mental.
Ensuite, que better done than perfect n’est pas un conseil de paresseux. C’est une stratégie d’apprentissage. On itère, on corrige, on devient meilleur. C’est comme ça que ça fonctionne – et pas en attendant d’avoir 20/20 avant de se lancer. Sur le sujet de la peur de se lancer, dépasser ses peurs avec Alexis Minchella va encore plus loin dans les mécanismes de blocage concrets.
Et enfin – les chiffres sur les femmes entrepreneurs. Pas pour culpabiliser qui que ce soit, mais parce que 2 % des fonds levés pour 40 % des entreprises individuelles créées, c’est un écart qu’on ne peut pas ignorer. Ballot ne cherche pas de coupable. Elle cherche des leviers. Et elle en donne.
Une limite que j’assume : cet épisode date de 2021. Certains chiffres ont peut-être bougé. Le CPF a été réformé depuis. Et le paysage de l’entrepreneuriat solo a été pas mal reconfiguré par l’IA – question que Ballot ne pouvait pas anticiper à l’époque. Pour voir comment les indépendants intègrent aujourd’hui ces nouveaux outils dans leur activité, utiliser ChatGPT dans son business est un bon complément. Mais le fond – les croyances, le mindset, la question du pourquoi – reste intact. Ça ne date pas.











