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Infobésité et organisation – Episode 178

Épisode diffusé le 11 mai 2023 par Estelle Ballot

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Vitesse

L’infobésité, ce n’est pas un problème de génération TikTok ou de manque de volonté. C’est un mécanisme neurologique que des millénaires d’évolution ont gravé dans nos cerveaux – et que des milliards de dollars de Silicon Valley ont appris à exploiter. Julien Gueniat, auteur du livre En finir avec l’infobésité et spécialiste de l’organisation, l’explique sans détour dans l’épisode 178 du Podcast du Marketing animé par Estelle Ballot : le problème n’est pas que tu consommes trop d’information. C’est que tu consommes, tu consommes, tu consommes – et tu ne progresses pas.

Voilà la vraie définition. Pas le nombre de newsletters dans ta boîte mail. Pas le temps passé sur LinkedIn. L’absence de progression malgré la consommation.

Et ça, ça change tout dans la façon dont on doit traiter le sujet.

Ce que l’infobésité fait vraiment à ton cerveau

Sénèque l’avait compris bien avant que Notion existe. Gueniat le cite dans son livre : une vie entière ne suffirait pas à lire les titres des ouvrages qui se trouvent en librairie. L’infobésité n’est pas une invention de l’ère numérique. Ce qui a changé, c’est la vitesse.

Notre cerveau cherche de l’information depuis toujours parce que ça augmentait nos chances de survie. Savoir où trouver du gibier, repérer les ennemis, connaître les abris – c’était un avantage compétitif. Le truc, c’est que notre organisme n’a pas suivi l’évolution technologique.

Résultat : on se retrouve avec un cerveau de chasseur-cueilleur dans un environnement conçu par des ingénieurs ultra-payés dont l’unique objectif est de capter notre attention.

« Chercher de l’information, on est un cerveau, nous sommes des machines entre guillemets ou des processeurs d’information parce que ça nous a jusqu’ici donner un avantage compétitif. Le truc c’est que notre organisme n’a pas suivi l’évolution technologique. »

Dit comme ça, la battle est déjà perdue d’avance si on ne change rien.

Les symptômes de l’infobésité sont concrets : anxiété, trous de mémoire, paralysie décisionnelle. Tu ne sais pas si tu dois faire A, B ou C. Tu ne sais même pas par où commencer ta journée. Et surtout – c’est le symptôme que Gueniat considère comme le plus important – tu avances à rien malgré des heures passées à consommer du contenu. Tu regardes des posts LinkedIn sur la productivité à la place de bosser sur ton projet. (Ce qui est, avouons-le, d’une ironie assez savoureuse.)

Estelle Ballot le reconnaît sans filtre : elle ne met en place pas 1% des stratégies entendues sur des podcasts ou vues sur LinkedIn. Et en plus, ça lui génère du stress de comparaison. Elle voit des gens de 28 ans qui ont l’air de tout réussir, et elle se remet en question – sans que ça serve à rien.

C’est ça, l’infobésité au quotidien. Pas spectaculaire. Juste épuisant.

LinkedIn, la relation amour-haine qu’on refuse d’analyser

Estelle Ballot est honnête sur ce point, et j’apprécie ça. Elle aime LinkedIn. Elle y trouve des trucs intéressants. Et en même temps, ce réseau commence à la paralyser.

« Je suis des gens que j’apprécie beaucoup de façon générale… et en même temps ces gens-là que j’admire particulièrement me génèrent moi finalement du stress, du doute et je voilà et je réalise que je passe du temps aussi à me remettre beaucoup en question et remettre en question mon travail sans que ça ça n’ait de valeur. »

C’est exactement le problème. Et c’est valable pour nous tous, pas seulement pour elle.

Ce qu’on voit sur les réseaux, c’est le résultat – jamais les coulisses. La personne qui poste des vidéos parfaites tous les deux jours, tu ne sais pas si elle dort, si elle fait du sport, si elle prend des excitants pour tenir le rythme. Les algorithmes mettent en avant les extrêmes : les réussites spectaculaires et les échecs retentissants. Le quotidien normal, la progression lente, le doute ordinaire – ça n’intéresse personne sur un fil d’actualité.

Gueniat a une politique stricte avec LinkedIn : il y va le mardi après-midi et le vendredi après-midi. Point. Il utilise des outils qui bloquent l’accès en dehors de ces plages. Est-ce qu’il respecte ça à 100% ? Non. Il le dit lui-même – il désactive le blocage parfois. Mais l’intention est là. Et l’intention change déjà quelque chose.

La question qu’on devrait se poser avant d’ouvrir un réseau social – et qu’on ne se pose jamais – c’est : est-ce que je vais ici pour du divertissement ou pour résoudre un problème concret ? Les deux sont légitimes. Mais les confondre, c’est là que ça casse.

Sur le sujet des tendances et des signaux qui captent l’attention, cet épisode sur ce qui va changer dans les prochains mois pose des questions similaires sur la manière dont on traite les informations qui orientent nos décisions marketing.

La matrice que personne ne t’a apprise – et l’infobésité comme curseur

Deux axes. C’est tout ce qu’il faut.

Gueniat propose une heuristique d’une simplicité désarmante pour décider quand aller chercher de l’information : l’axe importance (importante / pas importante) croisé avec l’axe réversibilité (réversible / irréversible). Ce n’est pas une matrice pour décider quoi faire. C’est une matrice pour décider si tu dois aller chercher plus d’informations avant de décider.

Une opération chirurgicale ? Importante, irréversible. Tu prends le temps de chercher, de vérifier, de questionner tes biais. Un freelance pour un projet de trois semaines ? Réversible, conséquences limitées. Tu décides vite et tu corriges si besoin. Une série Netflix du samedi soir ? Tu choisis quelque chose et tu regardes. Voilà.

« Est-ce que je devrais rester avec cette tâche ? Et donc finalement on se trouve dans un dans une situation où on fait tout à moitié. »

Voilà. C’est exactement ça l’infobésité en mode professionnel. Pas l’excès d’information au sens abstrait – la paralysie concrète qui fait qu’on avance à moitié sur tout.

Ce qui m’agace dans la façon dont on parle de ce sujet habituellement, c’est qu’on traite l’infobésité comme un problème moral – comme si les gens qui scrollent trop étaient juste des flemmards sans discipline. Gueniat refuse ce cadrage. Il insiste : l’infobésité, c’est un curseur. On est tous infobèses à certains moments. L’objectif n’est pas l’abstinence numérique, c’est de réduire les périodes de surcharge et d’y revenir quand ça dérape.

C’est un discours qui déculpabilise. Et qui, paradoxalement, rend le changement plus accessible que n’importe quel programme de détox digital en 30 jours.

Le Frankenstein numérique – ou pourquoi plus d’outils aggrave l’infobésité

Voici la fausse bonne solution que tout le monde fait. Et je dis bien tout le monde – y compris les gens qui écrivent des articles sur la productivité (mea culpa).

Tu cherches à mieux gérer l’information. Du coup tu prends Notion pour tes projets, Obsidian pour tes notes, Feedly pour ta veille, Pocket pour les articles à lire plus tard, et une app de todo list que tu changes tous les six mois. Résultat : tu as un patchwork d’applications qui ne se parlent pas, et tu passes plus de temps à chercher où est l’information qu’à l’utiliser.

Gueniat appelle ça le Frankenstein numérique. Et il pointe quelque chose de fondamental :

« Les outils numériques font transiter l’information beaucoup plus rapidement. Et donc si tu as pas un système qui est en place et qui est déjà bien solide, en fait, tes outils numériques ils vont accélérer le chaos dans ton quotidien plutôt que de le ralentir. »

La métaphore qu’il utilise est brutale de clarté. Si toi tu as une Ferrari et moi j’ai un vélo, mais que toi tu sais pas conduire et moi je maîtrise mon vélo – qui arrive le premier ? Moi. Avec mon vélo. Et mon carnet papier. L’outil ne fait pas le système.

Ce qui m’a scotché dans cette partie de la conversation, c’est que c’est exactement l’inverse de ce que vendent 90% des posts LinkedIn sur la productivité. Les listes du genre « 20 outils indispensables pour s’organiser » cartonnent toujours. Elles donnent l’illusion d’une solution sans demander l’effort réel : revoir sa méthode et ses comportements. L’outil, c’est la partie visible. La méthode et les comportements, c’est ce qui fait que ça tient dans le temps.

Et sur la question de l’organisation et de la productivité, l’épisode sur la semaine de 4 heures de Tim Ferriss est une bonne mise en perspective – parce que Ferriss pousse exactement la même logique : le problème n’est pas le volume de travail, c’est l’absence de système.

La croyance que la technologie va résoudre ce que la technologie a créé – c’est ce que Gueniat identifie comme la première fausse bonne idée. Et la deuxième, c’est de croire qu’un système c’est forcément complexe. La loi de Gale dit le contraire : un système complexe qui fonctionne a nécessairement évolué d’un système simple qui fonctionnait. Tu pars simple. Tu complexifies ensuite, si besoin.

Si tu cycles entre différentes méthodes d’organisation toutes les six semaines – le schéma « ça tient trois mois et je recommence à zéro » – c’est un signal clair que ton système est trop complexe depuis le départ. Pas que tu manques de volonté.

4 espaces pour reprendre le contrôle de l’infobésité

Concrètement, voilà ce que Gueniat propose comme architecture de base. Pas une liste de 20 outils. Quatre espaces.

Le premier : un endroit pour capturer. Tout ce qui arrive – idées, infos, tâches, références – va dans un seul endroit, sans traitement immédiat. Les adeptes de la méthode GTD reconnaîtront le principe de l’inbox ou du vide-cerveau. L’essentiel : capturer et traiter sont deux actions séparées. Tu ne fais pas les deux en même temps.

Le deuxième : un espace de gestion des projets. Gueniat utilise une structure kanban – à faire, en cours, fait – avec une colonne supplémentaire qu’il appelle « idées ». C’est cette colonne qui change tout. Elle permet de protéger le projet en cours des nouvelles idées qui arrivent sans arrêt. Au lieu de sauter sur chaque nouvelle piste, tu la mets dans la colonne idées et tu continues ce que tu faisais. (Et c’est souvent là que ça coince dans la pratique : on se dit qu’on va juste noter rapidement, et vingt minutes plus tard on est parti en exploration totale.)

  • Un espace de capture rapide (le vide-cerveau)
  • Un espace de gestion de projets avec colonne idées

Il mentionne deux autres espaces – dont un dédié à sa veille informationnelle – sans les détailler complètement dans cet épisode. C’est le sujet de son quatrième livre, pas encore sorti au moment de l’enregistrement.

Ce qu’il faut retenir – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise il y a dix ans – c’est que le système d’organisation et la gestion de l’infobésité sont le même problème. Si tu n’as pas de système clair pour capturer et traiter l’information, chaque nouvel outil que tu ajoutes empire la situation. Pas l’inverse.

Sur la question de comment structurer son temps et ses priorités, se fixer des objectifs de façon rigoureuse est une étape qui précède logiquement la gestion de l’information – parce que sans objectif clair, tu ne sais même pas quelle information est pertinente pour toi.

La vraie question à poser avant de consommer n’importe quelle information

Ulysse s’est fait attacher au mât de son navire. Pas parce qu’il manquait de volonté. Parce qu’il avait compris que le contexte bat la discipline. Toujours.

Gueniat utilise cet exemple pour parler des outils de blocage – les apps qui t’interdisent l’accès à LinkedIn sauf aux plages horaires définies. Et il a raison : ne pas compter sur sa volonté pour résister à des ingénieurs qui ont passé des années à optimiser l’addiction, c’est de la lucidité, pas de la faiblesse.

Mais au-delà des outils, il y a une question plus simple et plus puissante. Une question que tu peux te poser avant chaque session de consommation d’information : qu’est-ce que je souhaite accomplir avec ce que je m’apprête à consommer ?

Deux catégories seulement. L’information utile – celle qui peut résoudre un problème concret que tu as maintenant, qu’il s’agisse d’une stratégie d’acquisition, d’une décision de recrutement, d’une nouvelle offre à créer. Et le divertissement – les news, les réseaux sociaux en mode scroll, les thrillers sanglants (Gueniat recommande 1703, au passage). Les deux sont légitimes. Mais si tu vas quelque part pour du divertissement en te racontant que c’est de la veille stratégique, tu te mens.

Ce cadrage – utile vs divertissement – change la façon dont tu gères ta liste de livres à lire, ta veille, les podcasts que tu écoutes. Tu te demandes d’abord : c’est quoi mes vrais problèmes du moment ? Et tu choisis en fonction de ça. Pas en fonction de ce qui a l’air intéressant en théorie.

La limite que j’assume ici : cette approche demande une clarté sur ses propres objectifs que tout le monde n’a pas. Si tu ne sais pas ce que tu essaies d’accomplir dans les 90 prochains jours, la question « qu’est-ce que je vais faire avec cette info » reste sans réponse. C’est un prérequis, pas juste un outil de plus.

Et c’est là que l’infobésité devient un symptôme plutôt qu’une cause. Les gens qui souffrent le plus de la surcharge informationnelle sont souvent ceux qui n’ont pas de cap clairement défini. Avec un cap, tu filtres naturellement. Sans cap, tout semble également pertinent – et c’est la définition exacte du problème.

Si tu te reconnais dans ce schéma, la question de l’ikigai et de ta raison d’être au travail n’est peut-être pas sans rapport avec ta façon de consommer l’information. Et pour ceux qui bossent en indépendant et cherchent à clarifier leurs priorités sans se noyer dans les conseils contradictoires, trois stratégies digitales indispensables pour les indépendants peut être un bon point de départ – concret, court, applicable.

Gueniat a l’air de quelqu’un qui a testé ses propres conseils sur lui-même. Et ça se sent dans la conversation. Il ne dit pas qu’il respecte ses plages LinkedIn à 100%. Il dit qu’il a compris qu’il est accro, et qu’il utilise des garde-fous parce que la volonté seule ne suffit pas. C’est une posture honnête. Rare dans un domaine où la plupart des experts se vendent comme des gens qui ont tout résolu.

Son quatrième livre – qui porte sur la notion de système – sera probablement plus prescriptif. En attendant, ce qui ressort de cet épisode, c’est surtout un changement de regard. L’infobésité n’est pas un problème d’organisation. C’est un problème de rapport à l’information. Et ça, aucune app ne peut le résoudre à ta place.

Questions fréquentes

C'est quoi exactement l'infobésité ? +
L'infobésité désigne la surcharge d'information qui nuit à la personne qui y est exposée - au niveau personnel (anxiété, paralysie décisionnelle, trous de mémoire) et au niveau du travail (doute constant, tâches faites à moitié). Le symptôme le plus révélateur selon Julien Gueniat : consommer sans cesse du contenu sans progresser concrètement dans sa vie ou ses projets.
Comment réduire l'infobésité sans tout couper ? +
Gueniat propose de voir l'infobésité comme un curseur, pas un état binaire. L'objectif n'est pas la détox totale mais de réduire les périodes de surcharge. Deux réflexes concrets : se demander si une décision mérite vraiment qu'on cherche plus d'information (matrice importance / réversibilité), et se demander avant chaque session ce qu'on veut accomplir avec l'info qu'on s'apprête à consommer.
Les outils comme Notion ou Obsidian aident-ils vraiment contre l'infobésité ? +
Pas sans méthode ni comportements adaptés. Gueniat appelle le syndrome du patchwork d'applications le Frankenstein numérique. Un outil accélère ce qui existe déjà - si ton système est chaotique, l'outil accélère le chaos. La priorité est d'abord de clarifier sa méthode, ensuite de choisir l'outil qui la supporte.
Quelle méthode d'organisation propose Julien Gueniat pour gérer l'infobésité ? +
Il propose un système en 4 espaces : un endroit de capture rapide (vide-cerveau ou inbox) où tout arrive sans traitement immédiat, un espace de gestion des projets en kanban avec une colonne idées pour protéger les projets en cours, et deux autres espaces détaillés dans son quatrième livre. Le principe clé : partir simple et complexifier progressivement, pas l'inverse.
L'infobésité existait-elle avant Internet ? +
Oui. Sénèque écrivait déjà qu'une vie entière ne suffirait pas à lire les titres des ouvrages en librairie. Ce qui a changé avec le numérique, c'est la vitesse de circulation de l'information - et le fait que les plateformes sont désormais conçues par des équipes entières dont l'unique objectif est de maximiser le temps qu'on y passe.
Comment savoir si on est vraiment victime d'infobésité ? +
Le signal le plus clair : tu consommes beaucoup de contenu (podcasts, LinkedIn, newsletters, livres) mais tu n'as pas l'impression d'avancer. Tu doutes en permanence de tes choix stratégiques parce que tu vois toujours quelqu'un faire différemment. Tu commences beaucoup et tu finis peu. Et le dimanche soir, tu as l'impression d'avoir été occupé toute la semaine sans avoir accompli grand-chose de concret.

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