L’ikigai, vous en avez peut-être déjà entendu parler – ce concept japonais qui se traduit littéralement par ‘raison d’être’ – resurface régulièrement dans les conversations entre entrepreneurs qui cherchent autre chose que juste un chiffre d’affaires. Estelle Ballot, dans l’épisode 175 du Podcast du Marketing, lui consacre une douzaine de minutes denses. Et franchement, même si le sujet a déjà été traité partout, sa façon de le relier concrètement à la culture d’entreprise méritait qu’on s’y attarde.
Le truc qui m’a frappé d’entrée : elle commence par l’étymologie du mot ‘travail’. Pas par une définition de l’ikigai. Elle remonte au latin tripalium – une machine de torture, oui – pour expliquer pourquoi on a collectivement intégré l’idée que bosser doit faire mal. C’est un angle d’attaque assez malin pour un épisode de 12 minutes.
Et ensuite, elle pose la vraie question : si la génération Z refuse de subir ce paradigme, est-ce vraiment de la flemme – ou juste du bon sens ?
Le mot travail vient d’une machine de torture. Ça explique beaucoup de choses.
Estelle Ballot ne mâche pas ses mots sur le sujet. Elle rappelle que le mot ‘travail’ dérive du latin tripalium, un instrument utilisé pour contraindre, voire punir. Ce n’est pas anodin. On a construit des décennies de culture managériale sur l’idée que si c’est pas dur, c’est pas sérieux.
La génération Z, elle, n’a pas l’air d’avoir reçu ce mémo. Et ce n’est pas une question de motivation ou de courage – c’est une question de priorisation radicalement différente. Ils ont simplement décidé que la vie est courte.
Non, ce n’est pas qu’ils ne veulent pas travailler, non, c’est pas une génération de fainéants, c’est juste une génération qui a compris que la vie est courte et que tant qu’à la vivre, et ben autant y prendre du plaisir.
Dit comme ça, ça paraît évident. Et pourtant, combien de boîtes fonctionnent encore sur le modèle inverse ?
C’est là où l’ikigai entre en jeu. Non pas comme un concept feel-good à coller sur un mug, mais comme un outil de diagnostic. Pour comprendre pourquoi on fait ce qu’on fait – et si ça vaut vraiment la peine de continuer à le faire de cette façon. (Ce qui est une question que beaucoup d’entrepreneurs se posent trop tard, souvent après un burnout ou une crise de sens à 3h du matin.)
Et c’est là que ça devient intéressant, parce que l’ikigai ne vient pas d’un pays qu’on associe spontanément au bien-être au travail. Le Japon, c’est aussi les karoshi – les morts par surmenage. La contradiction est réelle, et Estelle Ballot l’admet elle-même : ‘Vu leur culture du travail, c’est assez étonnant.’
Les 4 éléments de l’ikigai : ce que la plupart des schémas ne vous disent pas
L’ikigai se situe à l’intersection de quatre zones. Vous avez probablement vu ce diagramme en cercles qui se chevauchent. Ce qui est moins souvent expliqué, c’est ce qui se passe quand vous n’avez que deux ou trois éléments alignés – et pas les quatre.
Voici les quatre dimensions :
- Ce que vous aimez – vos passions, ce qui vous donne de l’énergie
Ce en quoi vous êtes doué concerne vos compétences naturelles – pas forcément là où vous êtes le meilleur absolu, mais là où vous surpassez la majorité. C’est une nuance importante qu’Estelle formule bien : il s’agit de vos zones de talent naturel, techniques ou non (la gestion de projet, la communication, le leadership).
Ce dont le monde a besoin, c’est la demande du marché, les besoins de la société. L’exemple concret donné dans l’épisode : passion pour la cuisine + compétences en gestion de projet = entreprise de restauration rapide avec des ingrédients locaux et durables. Simple, mais ça illustre bien comment les éléments se combinent.
Ce pourquoi vous pouvez être payé ferme la boucle. Et c’est là que beaucoup de gens bloquent, parce qu’ils pensent que leurs passions doivent directement générer des revenus. Estelle recadre : l’objectif, c’est d’identifier comment gagner sa vie de façon à dégager du temps pour ses passions. Pas forcément de les monétiser directement.
Ce qui m’agace dans la plupart des articles sur l’ikigai, c’est qu’ils présentent les quatre cercles et s’arrêtent là. Comme si identifier les quatre zones suffisait à tout résoudre. En réalité, le travail commence quand vous réalisez que vos quatre cercles ne se chevauchent pas encore – et qu’il faut décider lequel vous allez bouger en premier.
Ce que personne ne dit sur l’ikigai et le travail sur soi
Estelle Ballot glisse une référence qui mérite qu’on s’y arrête. Edgar Grospiron – champion olympique de ski de bosses, devenu conférencier – était passé à l’épisode 140 du Podcast du Marketing. Son intervention avait apparemment changé sa vision sur un point précis : arrêter de travailler ses faiblesses.
On a tendance à travailler sur nos faiblesses en général, hein. On travaille sur les éléments sur lesquels on est moins bon pour finalement ben réussir à être à peu près moyen partout.
Voilà. ‘À peu près moyen partout.’ C’est exactement le problème de la culture scolaire française transposée en entreprise.
Cette idée – maximiser ses forces plutôt que corriger ses faiblesses – est au cœur de l’ikigai. Parce que si vous construisez votre activité sur ce en quoi vous êtes naturellement doué, vous avez un avantage différenciant réel. Si vous passez votre énergie à compenser vos lacunes, vous vous retrouvez avec un profil générique.
(Et c’est souvent là que les soft skills entrent en jeu – pas comme des cases à cocher sur un CV, mais comme des compétences naturelles qu’on a sous-estimées parce qu’elles ne s’évaluent pas avec des notes.)
Ce qui est intéressant aussi, c’est que Grospiron lui-même est un exemple d’ikigai en action : passion pour le sport, talent naturel pour la compétition, besoin du monde de modèles inspirants, revenus via la conférence. Mais ça, Estelle ne le formule pas explicitement. Elle laisse le lien implicite.
Comment intégrer l’ikigai dans votre culture d’entreprise – sans que ça ressemble à un team building raté
C’est la partie la plus opérationnelle de l’épisode, et celle qui m’a le plus intéressée – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand je bossais en rédaction interne pour des boîtes qui avaient des ‘valeurs’ inscrites sur les murs mais aucun process pour les incarner.
Le principe d’Estelle est simple : chaque décision, chaque action, chaque partenariat – on les passe sous le prisme de l’ikigai. Est-ce que ça correspond à mes passions ? À mes compétences ? À ce dont le marché a besoin ? Est-ce que ça génère des revenus ?
À chaque question qu’on va se poser, on va le passer sous ce prisme, mais ça vous pouvez l’appliquer dans n’importe quel domaine d’une entreprise, que ce soit ben la stratégie d’entreprise… vous allez pouvoir le faire aussi au travers du prisme de vos fournisseurs, sont-ils en adéquation avec vos valeurs principales ?
C’est là que l’ikigai devient un outil de management et pas juste de développement personnel. Le choix de vos fournisseurs, de vos clients, de vos partenaires – tout ça peut se filtrer à travers ces quatre questions. Et clairement, les entreprises qui ont une culture forte font ça naturellement, souvent sans mettre le mot ikigai dessus.
La question du choix des clients, par exemple. Combien d’entrepreneurs acceptent des missions qui leur coûtent plus en énergie qu’elles ne leur rapportent, parce que le réflexe de refuser un chèque n’est pas encore intégré ? (C’est un sujet qu’on abordait dans les meilleurs conseils aux entrepreneurs – et ça revient systématiquement.)
Mais voilà ce que l’épisode ne dit pas vraiment : aligner l’ikigai au niveau collectif, dans une équipe, c’est beaucoup plus complexe qu’au niveau individuel. Parce que vous avez autant d’ikigai que de collaborateurs. Et les faire se recouper suffisamment pour créer une culture commune… c’est un autre chantier.
L’ikigai et la ‘race des rats’ : quand s’arrêter pour se poser la question
Estelle Ballot termine son épisode sur une note qui sonne juste, justement parce qu’elle ne prétend pas avoir la solution clé en main. Elle cite les Anglais : la ‘rat race’ – la course des rats – cette dynamique où on avance parce qu’on avance, sans vraiment se demander si la direction nous convient.
L’ikigai n’est pas une réponse immédiate. C’est une invitation à s’arrêter – et l’invitation elle-même est déjà difficile à accepter quand le quotidien absorbe tout.
La solution est pas toujours simple à trouver. L’Igai n’est pas toujours simple à trouver, mais ce qui est sûr, c’est que si on s’arrête pas pour se poser la question, on risque pas de trouver la réponse.
Simple. Presque trop simple. Mais c’est souvent le genre de phrase qu’on entend et qu’on relit six mois plus tard en réalisant qu’on ne l’avait pas vraiment appliquée.
Ce qui m’a frappé dans cette conclusion, c’est l’honnêteté : elle ne promet pas que trouver son ikigai va tout changer. Elle dit juste que sans poser la question, on ne trouvera certainement pas la réponse. C’est une limite assumée, et c’est ce qui rend le propos crédible.
Pour les entrepreneurs qui cherchent à commencer par le pourquoi – dans la tradition de Simon Sinek – l’ikigai fonctionne comme un complément naturel. Le ‘pourquoi’ de Sinek, c’est la mission. L’ikigai, c’est le processus pour y arriver à partir de ce que vous êtes vraiment.
Et si vous cherchez aussi à structurer les 90 prochains jours de votre activité après avoir trouvé votre ikigai, les méthodes de fixation d’objectifs pour entrepreneurs peuvent compléter utilement la réflexion – parce qu’avoir un sens ne suffit pas, encore faut-il un plan.
Ce que l’ikigai change vraiment dans votre quotidien professionnel
Trois mois après avoir découvert le concept – et je parle ici de retours que j’ai régulièrement des freelances et dirigeants que j’interviewe – la plupart des gens ne dessinent plus le diagramme. Ils ont gardé deux ou trois questions comme un filtre mental.
Est-ce que cette décision s’aligne avec ce que je fais bien naturellement ? Est-ce que ça répond à un besoin réel du marché ? Est-ce que ça me donne de l’énergie ou ça m’en prend ?
C’est tout. Pas besoin du schéma complet à chaque arbitrage. L’ikigai finit par fonctionner comme une intuition formalisée – une façon de légitimer des décisions que vous preniez déjà à l’instinct, mais sans pouvoir les expliquer clairement.
Ce qui est intéressant aussi dans la démarche d’Estelle Ballot, c’est qu’elle s’adresse autant aux salariés qu’aux entrepreneurs. L’ikigai n’est pas réservé à ceux qui créent leur boîte. On peut l’appliquer pour évaluer un poste, une mission, une évolution de carrière. La question ‘est-ce que ce que je fais m’apporte du bonheur ?’ n’a pas de statut juridique – elle se pose partout.
Pour les indépendants en particulier, qui jonglent souvent entre plusieurs types de missions, l’ikigai peut aider à faire le tri sans culpabilité. Si une mission paye bien mais ne correspond ni à vos compétences naturelles ni à ce qui vous passionne, c’est un signal. Pas forcément pour la refuser – mais pour ne pas en faire votre cœur d’activité. (Et c’est souvent là que les stratégies digitales pour indépendants prennent tout leur sens : on construit autour de ce qu’on fait vraiment bien, pas autour de ce qu’on croit devoir proposer.)
Mais – et c’est la limite que personne ne formule clairement – l’ikigai suppose que vous ayez déjà une certaine connaissance de vous-même. Que vous savez ce que vous aimez. Ce en quoi vous êtes doué. Ce n’est pas toujours le cas, surtout en début de parcours. Et là, le concept peut devenir une source d’anxiété plutôt que de clarté.
Ce n’est pas un reproche à l’épisode – c’est juste quelque chose à garder en tête si vous commencez cette réflexion en vous sentant perdu. L’ikigai est un outil de navigation, pas un GPS. Il ne vous dit pas où aller. Il vous aide à vérifier si la direction que vous avez choisie vous correspond vraiment.











