Fixer des objectifs en fin d’année, c’est un rituel que tout le monde célèbre – et que presque personne ne fait vraiment bien. Estelle Ballot, fondatrice du Podcast du Marketing et créatrice de la formation Stratégie Indépendante, a consacré un épisode entier à démystifier ce process. Pas pour répéter les conseils d’école de commerce qu’on oublie dès le premier trimestre. Pour parler de ce qui se passe vraiment quand on est entrepreneur solo face à une page blanche en décembre.
Et ce qui m’a frappé en écoutant cet épisode – le 105 pour les abonnés qui veulent retrouver – c’est à quel point la méthode qu’elle décrit est radicalement différente de ce qu’on lit partout. Trois niveaux d’objectifs dont un volontairement inatteignable. Un bilan qui part de l’agenda semaine par semaine. Une conviction que l’écriture à la main vaut 42 % de chances supplémentaires de réussite, chiffre issu d’une étude du Dr Gale Matthews à l’Université de Californie en 2015.
Ce n’est pas du développement personnel de gare. C’est une mécanique de travail. Et la nuance compte.
Pourquoi fixer des objectifs change vraiment les choses
Commençons par un truc qu’on dit sans vraiment y croire : écrire ses objectifs, ça aide. Sauf que là, il y a une étude derrière. Le Dr Gale Matthews a montré en 2015 que matérialiser un objectif par écrit augmente statistiquement vos chances de l’atteindre. Et si vous l’écrivez à la main, on parle de 42 % de chances en plus par rapport à quelqu’un qui le dit juste à voix haute.
Estelle Ballot le formule clairement dans l’épisode :
Si en plus vous l’écrivez à la main, ça vous donne 42 % de chances de plus que si vous l’avez tapé à l’ordinateur ou si vous l’avez juste dit à l’oral.
Voilà. Un chiffre, pas une vague incantation.
Mais au-delà du neuroscience de comptoir, il y a un argument plus pragmatique pour fixer des objectifs : ça vous protège du syndrome de l’objet brillant. Vous connaissez. Ce moment où une nouvelle idée de contenu, un nouveau canal, un nouveau partenariat arrive et vous fait tout abandonner. Un objectif clair et écrit, c’est le seul truc qui résiste à ça – enfin, presque. On y reviendra.
Et puis il y a la dimension équipe. Si vous avez des collaborateurs, des prestataires, même un comptable qui vous pose des questions, fixer des objectifs c’est aussi donner une direction lisible. Ce qui est rare dans les structures indépendantes, soit dit en passant.
Le bilan avant tout : fouiller l’année qui vient de passer
Avant même de fixer des objectifs pour l’année suivante, Estelle Ballot insiste sur une étape que la plupart des gens bâclent : regarder ce qui s’est vraiment passé. Pas en mode auto-flagellation. Pas en mode storytelling LinkedIn non plus. Objectivement.
Sa méthode concrète si vous n’aviez pas d’objectifs l’an passé ? Reprendre votre agenda semaine par semaine. Chaque projet, chaque action, chaque truc abandonné en cours de route. C’est laborieux. Ça prend du temps. Et c’est exactement pour ça que personne ne le fait.
C’est un travail pour lequel je pense qu’il faut se donner un petit peu de temps parce que c’est un travail qui nécessite un retour sur soi, un retour sur ce que l’on a fait. C’est pas toujours simple, ça peut générer pas mal d’émotions aussi.
C’est exactement le problème.
L’analyse ne s’arrête pas à ‘j’ai atteint mon objectif ou pas’. Ce qui l’intéresse, c’est le pourquoi. Ce qui a marché. Ce qui a moins bien marché. Et surtout – c’est là que c’est intéressant – ce qu’elle appelle les ajustements à la marge. Pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Identifier le 20 % à changer pour que les 80 % restants fonctionnent mieux. (C’est souvent là que ça coince, parce que l’instinct pousse à tout recommencer à zéro.)
Elle mentionne aussi explicitement la question des envies. Ce qui vous a plu, pas plu. Pour les indépendants, c’est un luxe – et une responsabilité. Personne ne vous force à prendre les missions que vous détestez. Mais si vous ne faites jamais le bilan de ce qui vous pèse, vous continuerez à le subir sans vous en rendre compte. Si vous voulez creuser cette question d’alignement entre votre business et vos valeurs, il y a un épisode entier là-dessus.
La technique des 3 niveaux pour fixer des objectifs sans se planter
C’est là que l’épisode prend une vraie épaisseur. Estelle Ballot ne fixe pas un objectif. Elle en fixe trois – par objectif. Un ambitieux mais réalisable. Un pour ‘si toutes les planètes sont alignées’. Et un inatteignable.
Ce dernier niveau, c’est celui qui m’a le plus arrêté. L’objectif inatteignable, volontairement posé comme tel, sert à deux choses : d’abord, challenger la perception qu’on a de ses propres limites (parce qu’on se sous-estime presque toujours). Ensuite, conditionner le cerveau par répétition.
Votre cerveau fonctionne à la répétition. Si quelque chose lui a été répété un certain nombre de fois, et bien il va considérer que cette information a de bonnes chances d’être vraie. C’est pas la réalité nécessairement, mais c’est comme ça qu’il fonctionne.
Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais c’est une mécanique réelle – la même que celle qui explique pourquoi vous finissez par croire à une pub vue sept fois. Appliquée à vos propres ambitions, c’est potentiellement un levier massif. Si vous voulez aller plus loin sur la psychologie derrière ce mécanisme, l’épisode sur rêver grand avec Max Piccinini complète bien cette idée.
Concrètement, pour fixer des objectifs selon cette méthode, vous partez donc avec un ou trois grands objectifs max (elle insiste sur le max – au-delà de trois, vous diluez tout), et pour chacun vous posez trois curseurs quantifiés. Pas ‘lancer un podcast’. Mais ’26 épisodes publiés dans l’année, soit un toutes les deux semaines’. La quantification, c’est ce qui transforme une intention en objectif réel.
Et les 3 niveaux permettent aussi de gérer l’en-cours. Si au bout de 4 mois vous avez déjà bouclé votre objectif ambitieux, vous ne vous retrouvez pas à improviser : vous passez au niveau planètes alignées. C’est bête mais efficace. La plupart des gens n’ont même pas ce niveau de réserve.
Fixer des objectifs, c’est aussi les découper – et laisser du mou
Un objectif annuel vu depuis janvier, c’est abstrait. Décembre, c’est loin. Trop loin pour que le cerveau s’y accroche avec sérieux.
La solution d’Estelle Ballot : découper par périodes. Elle travaille au mois, 12 colonnes dans un fichier Excel (oui, Excel – ‘je suis à la vieille école’, elle le dit elle-même). D’autres préfèrent le trimestre. L’important, c’est d’avoir un repère régulier pour se demander ‘est-ce que je suis dans les clous ou pas’.
Pour la répartition mensuelle d’un objectif chiffre d’affaires, elle donne trois approches :
- Diviser l’objectif total par le nombre de périodes actives (si août est creux, on divise par 11, pas 12)
- Intégrer un principe de croissance linéaire, mois après mois
- Modéliser avec la saisonnalité réelle de son activité
Ce qui compte, c’est de choisir l’hypothèse avec laquelle vous vous sentez le plus à l’aise. Pas la plus sophistiquée. La plus honnête par rapport à votre réalité.
Et puis il y a le rétro planning. Elle en parle avec une conviction qui m’a semblé venir d’une expérience douloureuse :
Je ne comprends pas comment on peut réaliser un projet sans avoir de rétro planning. J’ai vu dans ma carrière professionnelle des gens qui partaient sur un projet sans avoir de rétro planning, très sincèrement, on le sait tous, ça ne marchera pas.
On a tous ce souvenir d’un lancement préparé ‘à la feeling’ qui a planté deux semaines avant la date prévue. Exactement.
Son conseil le plus contre-intuitif sur le planning : ne jamais remplir à 100 %. Laisser du mou. Prévoir du glissement. Parce que les projets glissent toujours – et c’est pour ça que les deadlines finales sont tenues ou pas. Ce n’est pas une question de discipline. C’est une question de marge de manoeuvre. Sur la question de l’organisation et de la surcharge informationnelle qui sabotent ce genre de planification, l’épisode sur infobésité et organisation vaut le détour.
Le suivi mensuel : ce que personne ne fait et qui change tout
Chaque fin de mois, mini bilan. La transcription s’arrête là-dessus – l’épisode continue, mais ce qu’on entend suffit pour comprendre la logique.
Ce n’est pas un audit. C’est une vérification de trajectoire. Est-ce que ce mois-là, j’ai avancé vers mon objectif ambitieux ? Vers le niveau planètes alignées ? Est-ce que je m’en suis éloigné ? Et si oui, pourquoi ?
Ce que j’aurais voulu qu’on me dise plus tôt – enfin, ce que j’aurais voulu entendre quand je démarrais en freelance – c’est que le bilan mensuel n’est pas là pour culpabiliser. Il est là pour réajuster. Ce n’est pas la même chose. Dépasser son timing ne signifie pas qu’on a raté. Ça signifie qu’on avait mal calibré. Et c’est de l’information.
Estelle Ballot mentionne aussi l’itération comme vertu centrale. Les premières années, vous allez mal calibrer vos objectifs. Trop ambitieux, pas assez. C’est normal. Ce qui compte, c’est de fixer des objectifs quand même – pour apprendre à les fixer mieux l’année suivante. C’est un skill qui se construit dans le temps. Pas un talent inné.
Cette logique d’itération, elle s’applique aussi à ses propres lancements de formation. Chaque lancement de Stratégie Indépendante repose sur une base existante – on ne repart pas de zéro – et intègre au moins une nouvelle stratégie. Une seule. Pas cinq. Ce qui libère de l’énergie et de la concentration, au lieu de diluer les deux. Pour comprendre comment utiliser le growth marketing pour un lancement, c’est une autre approche complémentaire à creuser.
Ce que cette méthode ne dit pas – et c’est honnête
Une limite à pointer : toute cette méthode repose sur l’hypothèse que vous connaissez suffisamment votre activité pour calibrer des objectifs cohérents. En première année, ce n’est pas le cas. Vous n’avez pas de données historiques. Vous ne connaissez pas votre saisonnalité. Vous ne savez pas combien de temps va prendre un projet.
Estelle Ballot le reconnaît explicitement. Et sa réponse est simple : fixer des objectifs quand même, même imparfaitement. L’objectif de la première année n’est pas d’être juste. C’est d’avoir un point de comparaison pour l’année d’après.
Ce qui est frustrant si vous êtes du genre à vouloir bien faire dès le départ. Mais c’est probablement la vérité. Et si la question de passer de salarié à entrepreneur – avec tout ce que ça implique en termes d’incertitude et de calibrage – vous parle, l’épisode de salarié à entrepreneur traite exactement ces doutes fondateurs.
Mais bon – la méthode à trois niveaux amortit ça. Si votre objectif ambitieux était trop facile à atteindre, vous avez le niveau planètes alignées pour rebondir. Et si tout était mal calibré dans l’autre sens, votre objectif inatteignable vous donne au moins un horizon à regarder.
Est-ce que ça suffit pour traverser une mauvaise année ? Pas sûr. Mais c’est déjà mieux que de naviguer à vue.











