Être une femme entrepreneur, ça commence bien avant de déposer ses statuts. Ça commence dans la cour de récré, quand un prof interrompt une petite fille deux fois plus souvent qu’un petit garçon. Aurélie Salvert – écrivaine, organisatrice de TEDx, fondatrice de Shift Balance – le dit sans détour dans cet épisode du Podcast du Marketing, et franchement, les chiffres font froid dans le dos. On parle de conditionnements qui remontent à l’Odyssée, pas à la dernière réforme scolaire.
Ce qui m’a accroché dans cette conversation, c’est pas le discours sur l’égalité – on en a tous entendu. C’est la mécanique. La façon dont des micro-comportements quotidiens, cumulés sur 20 ans, produisent une femme entrepreneur qui dit ‘j’ai un petit projet’ là où son associé masculin dit ‘je dirige une entreprise’. Même projet. Pas le même vocabulaire. Et ça, ça coûte – en crédibilité, en levée de fonds, en négociation.
Aurélie Salvert a eu – selon ses propres mots – ‘mille vies’. Diplômée d’HEC, elle bifurque vers le milieu associatif et humanitaire, tourne un documentaire sur la masculinité au Pakistan, crée TEDxBarcelonaWomen à Barcelone, et monte Shift Balance, son organisation dédiée à la visibilité des femmes. Autant dire qu’elle parle pas depuis un bureau.
Ce que personne ne dit sur le silence des femmes
Télémaque. Fils d’Ulysse. Dans l’Odyssée, il dit à sa mère Pénélope que ‘le langage public, c’est une affaire d’homme’. On est au IXe siècle avant J.-C. et le script est déjà écrit. Aurélie Salvert cite ça pas pour faire de l’érudition – c’est pour montrer que le problème est structurel, pas anecdotique.
Dans ses cours en écoles de commerce, elle demande à des étudiants de chronométrer qui parle. Le résultat est ‘vraiment frappant’. Les filles parlent moins. Pas parce qu’elles ont moins à dire – parce qu’il y a tout un arsenal silencieux pour les faire taire.
« Quand une jeune femme s’exprime, comment on contrôle son opinion ? Soit si on n’est pas d’accord, on l’interrompt – le man interrupting. Ou on lui explique que en fait, elle a pas vraiment compris. Donc ça c’est le mansplaining. Ou le tone policing : ‘Je t’écouterai si tu étais pas aussi énervée et émotive.’ »
C’est exactement le problème – et la liste est longue avant d’arriver aux trolls et aux menaces de mort sur Twitter.
Le résultat de tout ça ? La femme entrepreneur qui parle ‘que quand on est vraiment sûr de ce qu’on a à dire, quand on est sûr que son opinion est valide’. Pendant ce temps, les hommes sont encouragés à parler même s’ils se trompent. C’est pas une question de compétence. C’est une asymétrie de permission sociale.
Estelle Ballot, l’hôte du podcast, le confirme depuis son propre vécu de manager : ses collaboratrices se positionnaient systématiquement sur des postes inférieurs à leurs compétences réelles. Et utilisaient un vocabulaire plus prudent, plus minimaliste. ‘Je m’occupe un peu de…’ vs ‘Je gère le département.’ Même poste. Vraiment.
Le disclaimer : cette habitude qui sabote la femme entrepreneur dès les premiers mots
Ça commence avant même d’ouvrir la bouche sur le fond. Aurélie Salvert appelle ça les ‘disclaimers’ – ces phrases qu’on glisse en introduction pour anticiper les critiques.
« Beaucoup de femmes quand elles commencent à parler en public, déjà elles font ce qu’on appelle des disclaimer. Donc elles disent d’entrée ‘Bon, j’ai pas trop préparé’ ou ‘Je suis pas trop sûre de moi’. Voilà, donc en gros en s’excusant dès le début que ça va pas être super, comme ça on est sûr que les critiques seront moindres. »
Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais c’est un réflexe de protection profondément ancré – pas de la fausse modestie.
Il y a aussi la publicité Pantene ‘Sorry not sorry’ qu’elle cite (et que je vous encourage à regarder si vous l’avez ratée) : une femme qui entre dans une salle, bouscule quelqu’un – ‘Pardon.’ Quelqu’un qui s’approche trop près d’elle – ‘Pardon.’ Elle prend la parole en réunion – ‘Pardon.’ Le ‘pardon’ constant comme façon d’occuper le moins d’espace possible. Ce tic de langage, la femme entrepreneur le traîne souvent jusque dans ses pitchs investisseurs.
Et ça, ça a des conséquences financières directes. Anne Ravanona, fondatrice de Global Invest Her, le documente : les femmes qui lèvent des fonds demandent moins. Moins souvent, et des montants inférieurs. Pas parce qu’elles ont de moins bons projets – parce qu’elles ont intégré qu’il vaut mieux ‘ne pas en demander trop’.
Ce qu’on ne dit pas assez, c’est que le problème vient des deux côtés. Aurélie Salvert le concède : la socialisation pousse les femmes à éviter la confrontation, à ‘occuper l’espace doucement sans créer de vague’. Ce n’est pas une faiblesse personnelle. C’est un conditionnement collectif. La nuance est importante – le syndrome de l’imposteur chez l’entrepreneur a des racines bien plus profondes que la simple confiance en soi.
3 techniques concrètes pour changer la façon dont une femme entrepreneur prend la parole
Aurélie Salvert a organisé des dizaines d’ateliers storytelling – en Europe, en Iran, au Pakistan, en Arabie Saoudite, en Jordanie. Elle a vu ce qui change les choses et ce qui change rien. Voilà ce qu’elle garde.
Premier levier : partir du why. Pas du produit, pas du parcours. De la valeur centrale. Elle cite Simon Sinek – ‘How great leaders inspire action’ – et son idée de commencer par pourquoi ce projet existe, pas par ce qu’il fait. C’est contre-intuitif quand on a passé des semaines sur ses slides de présentation produit.
Deuxième levier : l’histoire personnelle. Une anecdote concrète qui illustre ce why. Aurélie Salvert insiste sur le mécanisme de visualisation : quand quelqu’un raconte une histoire vécue, l’auditeur se met à sa place. L’émotion passe avant l’argument. Et l’émotion, ça reste.
- Troisième levier : finir par un rêve grand – pas un objectif raisonnable. ‘Où est ce projet dans 10 ans ?’ suivi d’un call to action direct et concret.
Sur ce dernier point, elle est catégorique : les femmes ne rêvent pas assez grand. Elles calibrent leurs ambitions à ‘ce dont on a besoin’ – pas à ce qu’elles veulent vraiment. Et les investisseurs – dans un écosystème majoritairement masculin – captent immédiatement ce manque d’ambition affichée.
Mais le storytelling, c’est aussi le telling. La façon dont on raconte, pas seulement ce qu’on dit. Et là, Aurélie Salvert aborde le langage corporel – les jambes croisées, les épaules rentrées, le regard qui fuit. Amy Cuddy et ses ‘Power Poses’ : deux minutes dans les toilettes avant de monter sur scène, position Wonder Woman, et la testostérone monte, le cortisol baisse. Elle y croit. Moi, je reste prudent sur la robustesse de ces études – mais le principe de base (le corps influence l’esprit autant que l’inverse) tient la route.
Pour pratiquer tout ça sans pression, elle recommande les cours d’improvisation, les groupes Toastmasters (gratuits, dans presque toutes les villes) et les cours de clown – oui, de clown – pour perdre la peur du ridicule. Ce sont des outils que n’importe quelle femme entrepreneur peut utiliser cette semaine, sans budget. Certaines approches de mentorat entre entrepreneurs vont exactement dans ce sens – trouver des espaces bienveillants pour s’entraîner.
La visibilité digitale : la photo LinkedIn comme acte politique
Aurélie Salvert était dans une grande entreprise française la semaine précédant l’enregistrement. Un groupe de femmes. La moitié n’avait pas de compte LinkedIn.
Pas de profil. Pas de photo. Pas de trace.
Elle formule quelque chose d’intéressant là-dessus – et c’est là que ça dépasse le conseil pratique :
« Pour moi c’est pas personnel, c’est collectif. C’est-à-dire, le fait que vous parliez en public, c’est pas pour être les meilleurs du monde et avoir la super méga augmentation. C’est parce qu’on n’a pas de role models. C’est parce que pendant des générations derrière nous, les femmes ne pouvaient pas parler, les femmes n’étaient pas présentes. »
Voilà. Et elle continue : les femmes ont eu accès à HEC en 1970. Le droit d’ouvrir un compte bancaire en France – 1975. Il y a moins de 50 ans. C’est pas de l’histoire ancienne.
Du coup la question de mettre une photo sur LinkedIn change de nature. C’est plus ‘est-ce que je suis à l’aise avec les selfies’ – c’est ‘est-ce que je laisse les autres contrôler mon narratif ou est-ce que je le prends en main.’ La femme entrepreneur qui se cache n’est pas modeste – elle reproduit exactement le schéma qu’on lui a appris depuis l’enfance.
Estelle Ballot le confesse elle-même dans l’échange : elle a du mal à mettre des photos d’elle, se dit ‘mon propos est peut-être intéressant mais ma tête, on s’en fiche’. Aurélie Salvert tombe dessus immédiatement : c’est exactement ce que toutes ses clientes lui disent avant de monter sur scène. ‘C’est pas pour moi, c’est pour mon projet.’ Mais le projet, c’est toi qui l’incarnes.
Son conseil pratique : organisez un photoshoot. Pas forcément cher – une amie photographe, un samedi, des tenues variées. Elle l’a fait pour ses 40 ans. Résultat : une dizaine de photos utilisables, sérieuses et moins sérieuses, pour LinkedIn, pour les bios, pour les dossiers presse. C’est l’investissement le moins cher pour la visibilité la plus concrète. Et pour aller plus loin sur la stratégie de marque personnelle en tant qu’entrepreneur, les principes se recoupent largement.
Ce qui me frappe – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise quand j’interviewais des fondatrices pour Journal du Net – c’est que le problème de visibilité des femmes n’est pas un problème de compétence tech ou de maîtrise des plateformes. C’est un problème de permission. La femme entrepreneur attend d’être assez légitime. Et cette barre de légitimité, elle monte en permanence.
Les Power Bootcamp : quand la femme entrepreneur passe une semaine entre femmes
Tout est parti d’une semaine dans les Pyrénées espagnoles. Aurélie Salvert, une dizaine d’amies, une maison louée. Pas d’agenda. Des discussions sur le corps, la sexualité, l’argent, le travail – des sujets qu’on aborde en général jamais vraiment, ou par petits bouts en soirée.
‘Waouh !’ C’est son mot. Et elle a décidé d’en faire un format.
Les Power Bootcamp : 3 à 5 jours, 15 à 20 femmes de profils différents, autour de cinq thèmes – le pouvoir dans les mots, dans les histoires, dans les portefeuilles, dans les corps, dans les communautés. Un format physique, limité, que certaines ne peuvent pas rejoindre – problème de budget, de géographie, de disponibilité. D’où le défi en ligne de 21 jours : une vidéo de 5 minutes par jour, une petite tâche, un groupe WhatsApp pour partager les réponses. Disponible en français, anglais, espagnol.
21 jours parce que c’est la durée minimale pour commencer à reconditionner un réflexe. Pas transformer une femme entrepreneur du tout au tout – juste créer une fissure dans les automatismes. Et ça, c’est déjà énorme.
Ce format de communauté apprenante entre pairs rappelle ce que certains entrepreneurs construisent en parallèle de leur activité principale – des espaces de soutien qui font la différence quand tout le reste coince.
Je vais pas vous dire que tout ça suffit. La femme entrepreneur qui sort d’un bootcamp de 5 jours retourne dans un écosystème qui n’a pas changé. Les investisseurs sont toujours majoritairement des hommes. Les boards aussi. Et les études sur le man interrupting montrent que même les femmes interrompent plus les autres femmes que les hommes – on a tous internalisé le schéma. Mais bon.
Pourquoi parler en public n’est pas un acte égoïste
Le point qui a résonné le plus fort dans cet épisode – et que j’entends rarement formulé aussi clairement – c’est l’argument collectif.
Aurélie Salvert ne demande pas aux femmes de prendre la parole pour leur carrière. Elle leur demande de le faire pour celles qui viennent après.
« Si tu as peur de parler en public, pense aux autres. C’est pas pour toi. Parce que 1, toutes les femmes avant toi, elles ont pas pu parler – pense à ta mère, pense à ta grand-mère. Et 2, pense aux filles et aux petites filles, pense à toutes les générations à venir qui ont besoin de role models, qui ont besoin de femmes visibles pour se projeter en elles. »
Estelle Ballot le dit mot pour mot : ça lui ‘donne une justification’. Et c’est intéressant que ça marche comme ça. Pas ‘fais-le pour toi’ – ça bloque. ‘Fais-le pour les autres’ – ça débloque. C’est peut-être encore un conditionnement (les femmes qui se mobilisent plus facilement pour un collectif que pour elles-mêmes), mais si le résultat est le même – la femme entrepreneur qui monte sur scène et prend sa place – alors on s’en fout un peu de la psychologie derrière.
Ce que j’aurais voulu demander à Aurélie Salvert – et que le format podcast n’a pas permis – c’est : et les hommes dans tout ça ? Est-ce que changer le comportement des femmes suffit si on ne change pas ce qui les fait taire ? La question reste ouverte. Et elle est importante. Pour construire une audience qui vous suit vraiment, homme ou femme, la visibilité authentique reste le point de départ – mais les conditions de départ ne sont clairement pas les mêmes pour tout le monde.
Shift Balance, les bootcamps, le défi de 21 jours – tout ça est accessible sur les réseaux d’Aurélie Salvert. La femme entrepreneur qui cherche un point d’entrée concret peut commencer par le challenge : 5 à 10 minutes par jour, pendant 21 jours. C’est moins que le temps moyen passé sur Instagram. Et les résultats sont probablement plus durables.











