L’entrepreneuriat en parallèle d’un emploi salarié – tout le monde en parle, mais peu de gens le font vraiment. Ou plutôt : peu de gens le font sans que ça finisse par planter, par épuisement, par pression mal gérée. Estelle Nzé Minko, elle, l’a fait. Championne olympique de handball à Paris cet été, joueuse professionnelle depuis plus de dix ans dans un club hongrois, elle a quand même lancé The V Box – une box surprise bimestrielle qui promeut l’entrepreneuriat féminin – seule, depuis son appartement à l’étranger.
Ce qui m’a arrêté net en écoutant cet épisode du Podcast du Marketing, c’est pas la performance sportive. C’est ce moment où elle dit tranquillement qu’au fond, ça lui fait du bien. Pas malgré son emploi du temps. Grâce à lui.
Voilà ce qu’on va démêler ici.
Ce que personne ne dit vraiment sur l’entrepreneuriat en parallèle d’un emploi salarié
La version officielle, c’est celle des podcasts de 6h du mat et des profils LinkedIn. Le mec qui se levait à 4h30 avant d’aller en open space, qui a tout quitté deux ans après, qui fait maintenant du surf le mardi. C’est séduisant. C’est aussi statistiquement marginal.
Ce que raconte Estelle Nzé Minko, c’est autre chose. Elle est handballeuse professionnelle – ce qui veut dire entraînements quotidiens, matchs en semaine et le week-end, équipe de France qui s’intercale, voyages permanents entre la Hongrie, le Danemark, et le reste de l’Europe. Et dans les interstices de tout ça, elle a construit une entreprise. Pas en sacrifiant ses nuits. En reorganisant ses priorités.
Le truc c’est qu’on présente toujours l’entrepreneuriat en parallèle d’un emploi salarié comme un truc héroïque. Un effort de titan. Alors que des fois, c’est juste une question de trouver ce qui te stimule dans les heures creuses que tu avais déjà.
« Quand j’ai lancé l’entreprise il y a 2 ans, je pensais que j’étais prête à me lancer dans l’entrepreneuriat et en fait, je me suis vite rendu compte mais très très vite, une fois que j’étais dans vraiment l’opérationnel et le concret, qu’en fait j’étais pas prête du tout. »
C’est exactement le problème. On se prépare à se lancer. On se prépare à être prêt. Et pendant ce temps, rien ne se passe.
Estelle Ballot – l’animatrice, consultante marketing et créatrice du programme Stratégie Indépendante – pose la question directement dans cet épisode : est-ce qu’il y a vraiment un bon moment pour se lancer ? Sa réponse, et celle d’Estelle Nzé Minko, convergent sur un point. Non. Il n’y en a pas. Et c’est une bonne nouvelle.
Deux ans en Hongrie, une ville étrangère, et une idée qui tenait à un fil
Le contexte d’origine de The V Box, c’est pas un pitch deck ni une étude de marché. C’est un isolement.
Quand Estelle Nzé Minko rejoint son club hongrois, elle quitte Nantes, Bordeaux, la banlieue parisienne – les grandes villes françaises avec leurs théâtres, leurs expos, leurs événements culturels. Elle se retrouve dans une petite ville. Barrière de la langue. Peu de gens autour. Elle arrête ses études du coup. Et là, deux options.
Reprendre des études à distance – sans savoir quoi étudier. Ou l’autre truc, le truc de l’autre côté du spectre : l’entrepreneuriat. Pour se re-stimuler intellectuellement. Pour développer des compétences. Pour avoir quelque chose qui lui appartient vraiment.
« J’avais envie de me restimuler intellectuellement et en fait, j’avais deux options, c’était soit de reprendre des études à distance, ce qui est complètement envisageable, mais j’avais pas une idée précise de ce que je voulais étudier, donc la deuxième option c’était carrément l’extrême opposé. »
Dit comme ça, ça a l’air simple. Et pourtant c’est exactement ce que font la plupart des gens qui réussissent leur transition vers l’entrepreneuriat en douceur : pas un plan parfait, juste une envie forte et un problème personnel à résoudre.
The V Box part d’une frustration simple : elle adorait les boxes surprise depuis My Little Box, mais à un moment elle ne se retrouvait plus dans les produits. Des échantillons inutiles. Et l’idée qui germe – pourquoi pas une box qui valorise les femmes entrepreneuses ? Des produits modernes, utiles, fondés par des femmes. Une box comme engagement social plutôt que comme accumulation de gadgets.
Deux ans plus tard, la box sort tous les deux mois. Elle tourne. Et Estelle Nzé Minko vient de remporter l’or olympique.
L’organisation quand ton emploi du temps change chaque semaine
Ce point-là, je l’ai trouvé plus utile que 90% des articles sur la productivité des entrepreneurs.
La plupart des conseils sur l’entrepreneuriat en parallèle d’un emploi salarié supposent que tu as une semaine-type. Lundi matin : prospection. Mercredi soir : contenu. Vendredi : admin. Beau programme. Sauf que Estelle Nzé Minko n’a pas de semaine-type. Une semaine elle joue le mardi en Hongrie, la suivante elle joue le mercredi au Danemark, et après elle est avec l’équipe de France.
« Mon organisation, elle évolue en permanence. Je sais que je suis passionnée par ce projet-là, je sais ce que j’ai envie d’en faire, je sais où j’ai envie de l’emmener. Après, c’est pas toujours simple. »
Voilà. Pas de miracle. Pas de méthode en 5 étapes. Une organisation qui bouge, des axes de priorités, et la capacité à trouver des fenêtres de travail même quand elles se déplacent.
Ce qui m’agace dans beaucoup de discours sur l’entrepreneuriat en parallèle d’un emploi salarié, c’est cette injonction au millimétrage. Comme si ne pas avoir un planning coulé dans le béton signifiait ne pas avancer. Estelle Ballot – qui a des enfants et gère son activité de conseil en parallèle – le dit clairement : quand le petit est malade, elle fait autrement. Et ça n’empêche pas d’avancer.
Le vrai truc (et c’est rarement dit) : l’organisation rigide est un luxe que peu d’entrepreneurs en activité parallèle peuvent se payer. Ce qui compte, c’est les grands jalons. La date de livraison de la prochaine box. Le partenariat à boucler avant tel mois. Le reste est flexible.
Pour aller plus loin sur ce sujet de la structuration d’une activité indépendante, l’approche que décrit Antoine Peytavin sur le business minimaliste est intéressante à creuser – même si elle part d’un postulat opposé, celui de la semaine identique, ce qui peut donner des idées par contraste.
La pression de réussir quand on est déjà connu – le piège méconnu
Là, c’est le passage de l’épisode que j’aurais voulu qu’on me dise plus tôt.
Estelle Nzé Minko est championne olympique. Elle a gagné tout ce qui existe à gagner en handball féminin. Et quand elle lance The V Box, elle se retrouve avec une pression supplémentaire que la plupart des entrepreneurs en parallèle n’ont pas : l’impression qu’elle ne peut pas se planter publiquement. Parce que les gens la connaissent. Parce que si ça rate, ça rate sous les yeux de tout le monde.
« Je pense que j’avais aussi cette pression inconsciemment du fait d’être connu entre guillemets dans mon sport, de me dire que je pouvais pas voilà ne pas réussir dans l’entrepreneuriat alors qu’en vrai mais rien à voir. »
Rien à voir. Deux mots. Être champion dans un domaine ne garantit absolument rien dans un autre – et c’est libérateur, en fait. Parce que ça veut dire que tout le monde repart de zéro. Le champion olympique, le cadre sup en reconversion, la mère de famille qui lance sa boutique Etsy.
Ce parallèle entre notoriété et pression entrepreneuriale m’a rappelé ce que racontait Mike de Dragueur de Paris sur le fait de quitter son job pour entreprendre – la même mécanique de regard extérieur qui paralyse, et la même conclusion : les gens ont autre chose à faire que regarder si tu te plantes.
Sa vision a évolué au fil du temps. Les objectifs initiaux – développer des compétences, rencontrer de nouvelles personnes, véhiculer ses valeurs – elle les a atteints. Le reste, le chiffre d’affaires, la croissance, tout ça, est arrivé dans un second temps. Ou pas complètement. Et c’est ok.
Ce qui est rarement dit dans le milieu de l’entrepreneuriat en parallèle d’un emploi salarié : les ambitions peuvent être modestes au départ. Ce n’est pas une faiblesse. C’est une stratégie de survie psychologique.
Le bon moment pour se lancer – et pourquoi cette question est mal posée
C’est la question centrale de cet épisode. Et la réponse d’Estelle Nzé Minko est à la fois honnête et un peu déstabilisante.
Il n’y a pas de bon moment. Point.
Mais il y a un moment où c’est ton moment. Et ça, ça se sent – plus que ça se calcule. Elle compare ça au moment où l’on devient parent : attendre d’avoir 5 000 euros de côté, une maison, un jardin, trois boîtes de conserve… La liste parfaite n’existe pas. À un moment, on plonge. Et on trouve les solutions dans l’action.
C’est d’ailleurs ce qu’Estelle Ballot répète dans la discussion : la solution est dans l’action. Pas dans la réflexion supplémentaire. Pas dans un autre mois de préparation. Dans le premier pas, même imparfait.
En France, créer une auto-entreprise prend littéralement trois clics. C’est un détail qu’on oublie souvent quand on liste les obstacles à l’entrepreneuriat en parallèle d’un emploi salarié. Les vraies barrières sont dans la tête, pas dans la paperasse. Et les contraintes légales, administratives, financières au démarrage sont quasi nulles comparées à d’autres pays.
Estelle Nzé Minko le formule bien : en 2 ans d’entrepreneuriat, elle a appris cinq fois plus que durant ses 3 ans d’école de communication. Pas parce que l’école était mauvaise. Parce que l’opérationnel accélère tout. Les stages aussi – mais là c’est un autre sujet.
Sur la question du moment idéal pour quitter le salariat ou bifurquer, l’analyse de Alexis Minchella sur le parcours freelance apporte une perspective complémentaire – notamment sur la progressivité du passage d’un statut à l’autre.
The V Box et l’entrepreneuriat féminin : un business ancré dans des valeurs réelles
Deux mois. C’est le rythme de The V Box. Pas tous les mois – toutes les deux semaines comme certaines boxes premium – mais tous les deux mois. Ce qui, quand on gère ça seule depuis la Hongrie entre deux matchs de Ligue des Champions de handball, est déjà considérable.
Ce que je trouve intéressant dans le modèle de The V Box, c’est que la proposition de valeur n’est pas construite autour d’Estelle Nzé Minko la sportive. Elle aurait pu. Ça aurait vendu. Mais le projet est construit autour d’autre chose : des femmes entrepreneuses peu visibles, qui ne font pas 5 millions de chiffre d’affaires et qui ne sont pas passées par HEC, mais qui portent des projets avec des valeurs solides.
C’est un choix marketing fort (et rarissime) : mettre en avant des gens qui ne sont pas déjà connus. Pas pour la visibilité qu’ils apportent, mais pour ce qu’ils représentent.
« Dans mes boxes, les entrepreneurs que je mets en avant, c’est pas que des nanas qui en 6 mois ont fait une campagne de financement participatif qui a cartonné… c’est aussi elles qui travaillent chez elles seules, qui ont un projet entrepreneurial depuis quelques années et qui ont de belles valeurs. »
Ce positionnement-là est défendable sur le long terme. Parce qu’il est cohérent avec l’identité de la fondatrice. Et parce que – comme le dit Estelle Ballot – quand on est en TPE, on peut pas vraiment mentir sur qui on est. La boîte est une image de toi. Si tu joues un rôle, ça tient peut-être quelques mois.
The V Box, c’est un exemple d’activité qui crée son propre segment de marché plutôt que de s’insérer dans un existant. Le marché des boxes beauté existe. Le marché des boxes valeurs-entrepreneuriat féminin-curation engagée, c’est plus étroit, plus défini, et beaucoup moins concurrentiel.
Ce qu’elle dit sur le fait que ça lui fait du bien – que ça la rend heureuse, que ça la challenge en dehors du sport – ça résonne différemment quand on réfléchit à l’entrepreneuriat en parallèle d’un emploi salarié. La question n’est pas seulement « est-ce que j’ai le temps ». C’est « est-ce que ça m’apporte quelque chose que mon activité principale ne me donne pas ».
Là, pour Estelle Nzé Minko, la réponse est clairement oui. Et c’est peut-être ça, le vrai critère de sélection.











