Écrire un livre professionnel – voilà une idée que la plupart des entrepreneurs rangent dans la case ‘un jour peut-être’, quelque part entre ‘apprendre l’espagnol’ et ‘faire un triathlon’. Trop long. Trop complexe. Réservé aux gens qui ont le temps et la légitimité. Et pourtant, quand Muriel Herbert explique comment elle a publié son premier ouvrage alors que ses jumelles avaient à peine un an, avec zéro formation littéraire et Wikipedia comme seul guide, le truc commence à sonner différemment. Très différemment.
Muriel Herbert a 43 ans, une formation à l’École de Management de Normandie, trois enfants, et un parcours qui ressemble à rien de ce qu’on imagine quand on pense ‘auteure’. Son premier livre, consacré aux parents de jumeaux, a trouvé plus de 6 000 lecteurs sur un marché de niche. Ça lui a valu une dédicace au salon du livre de Paris. Et surtout – c’est là que ça devient intéressant pour nous – ça a déclenché une carrière entière autour de l’accompagnement d’entrepreneurs qui veulent, eux aussi, mettre leurs idées en forme.
Ce que j’ai retenu de cet épisode du Podcast du Marketing, c’est pas une recette magique. C’est plutôt le renversement d’une croyance qu’on traîne tous : non, on n’écrit pas un livre après avoir réussi. C’est souvent le livre qui déclenche la réussite. Et écrire un livre professionnel, dans cette optique-là, c’est peut-être le canal de communication le plus sous-estimé du moment.
Ce que personne ne dit sur le livre comme outil marketing
Le nerf de la guerre en marketing, c’est l’attention. Publicité, réseaux sociaux, newsletters – tout le monde se bat pour les mêmes secondes dans le crâne de prospects qui scrollent. Dans ce contexte, Muriel Herbert pointe quelque chose d’assez évident qu’on oublie systématiquement.
Un livre, ça s’invite dans l’intimité de son lecteur. Quand le livre est sur la table de chevet ou qu’il est tranquillement en train de lire, il a coupé son téléphone.
Voilà. C’est ça la différence. Pas une publicité entre deux stories. Un moment choisi, calme, sans notification.
Ce moment de lecture crée quelque chose que les outils classiques peinent à reproduire : une relation de confiance qui ressemble à de l’amitié. Muriel l’exprime avec une formule directe – le livre ‘va te présenter comme un ami et plus comme un marketeur très froid’. Et ça change tout dans la façon dont tes futurs clients te perçoivent. Pas un fournisseur. Pas un inconnu qui fait de la pub. Quelqu’un qui leur a déjà parlé, pendant des heures, dans leur canapé.
La démonstration concrète ? Des entrepreneurs qui, après publication, ont commencé à être contactés par des grandes écoles, sollicités pour des conférences – parce qu’ils avaient leur nom sur une couverture. Pas parce qu’ils étaient devenus meilleurs du jour au lendemain. Parce que la perception avait changé. (Et c’est souvent là que ça coince – on sous-estime à quel point la perception précède la réalité dans les décisions de collaboration.)
Du côté des revenus, Muriel est honnête : ‘c’est pas la pépite d’or’. Un complément, pas une transformation radicale du modèle économique. Ce qui vaut vraiment, c’est la crédibilité acquise et les portes que ça ouvre. Pas les redevances Amazon.
Le syndrome de l’imposteur, ce frein permanent qu’on sous-traite rarement
Revenons deux secondes sur la question de légitimité, parce que c’est probablement ce qui bloque le plus de monde.
La plupart des entrepreneurs qui pensent à écrire un livre font le raisonnement suivant : je le ferai quand j’aurai tout prouvé, quand mon expertise sera incontestable, quand je n’aurai plus rien à démontrer. Traduction : jamais. Parce que ce seuil-là n’existe pas vraiment.
On pense qu’il faut avoir réussi et après on écrit un livre, alors que c’est peut-être l’inverse parfois qui se passe. Des gens qui vont écrire un livre et là l’activité va exploser.
Dit comme ça, ça a l’air simple. Ça l’est moins dans la pratique.
Muriel en parle depuis son propre exemple : ses filles avaient un an quand elle a écrit son premier livre sur la gémellité. Un an d’expérience. Pas dix ans. Pas une thèse. Elle avait observé des choses, collecté des témoignages, et elle avait un message à faire passer. C’était suffisant. Le marché a répondu, et suffisamment fort pour qu’une maison d’édition – Leduc – lui commande ensuite le Grand Livre des Jumeaux avec une préface d’Élodie Godin.
Ce n’est pas une question de diplôme littéraire ni de bac L. C’est une question de message. Et ça, c’est une bonne nouvelle pour ceux qui ont fait l’école de commerce, une formation technique, ou qui ont appris leur métier sur le tas. La question de la compétence perçue joue un rôle bien plus fort qu’on ne le croit dans ces blocages – et ce n’est pas toujours dans le sens qu’on imagine.
Il y a aussi quelque chose de spécifiquement français là-dedans, que Muriel et Estelle Ballot soulèvent ensemble : on a une relation quasi sacrée avec la littérature. ‘Qui je suis pour écrire ? Je m’appelle pas Molière.’ Cette phrase, elle résonne chez beaucoup de gens. Et c’est un frein très réel, même si les maisons d’édition, elles, ne fonctionnent pas forcément avec ce prisme élitiste.
Écrire un livre professionnel, ça s’organise – vraiment
L’image de l’auteur qui attend l’inspiration face à la mer ? ‘Ça c’est pas la réalité, mais pas du tout.’ La formule de Muriel est directe.
Écrire un livre professionnel, c’est d’abord un travail de stratégie. Avant d’écrire la première phrase, il faut répondre à une question unique :
- Quelle est la phrase que tu veux que ton lecteur retienne en fermant le livre ?
Une phrase. Pas cinq messages, pas un plan de contenu. Une idée conductrice. Et c’est là que la plupart brûlent les étapes – on veut passer à la rédaction trop vite, parce que c’est la partie visible, la partie ‘réelle’. Sauf que sans cette fondation, le squelette qui vient ensuite tient pas.
Le squelette justement – c’est l’étape deux. Muriel le décrit comme un plan ultra-détaillé où tout le contenu du livre doit être défini avant la rédaction. Tout. Ça prend du temps. C’est souvent plusieurs semaines de travail. Et c’est ce travail-là qui rend la rédaction possible – parce que quand tu t’assois pour écrire, tu sais exactement où tu vas.
Pour un livre d’entrepreneur, elle esquisse une structure type qui ressemble à ça : d’abord une promesse au lecteur (qu’est-ce que ça va lui apporter dans sa vie ?), ensuite la crédibilité de l’auteur (pourquoi tu es la bonne personne pour en parler ?), puis la méthode ou la transformation proposée. C’est pas révolutionnaire comme structure, mais ça fonctionne parce que c’est aligné avec la façon dont un lecteur construit sa confiance envers un auteur qu’il ne connaît pas encore. (Un peu comme se fixer des objectifs clairs avant de lancer n’importe quel projet – la logique est la même.)
La rédaction, elle, c’est un ‘travail d’endurance’. Muriel conseille de ne jamais écrire fatigué, stressé ou énervé. Maximum quatre heures par jour. Le matin de préférence. Sur plusieurs mois. Bref, rien à voir avec un post LinkedIn.
Ghost writer, co-écrivain ou solo : qui fait vraiment quoi ?
Voilà une zone floue que la plupart des contenus sur le sujet évitent soigneusement. Muriel en parle clairement, ce qui est rare.
En général, les meilleurs entrepreneurs qui vont comprendre qu’un livre c’est un outil très important et très puissant pour eux, vont savoir déléguer en tout cas une partie.
C’est exactement le problème. On fantasme sur l’écriture solitaire et on refuse l’aide alors qu’on délègue tout le reste.
Les distinctions existent et elles ont leur importance. Le rédacteur travaille sur des consignes précises – thème, mots-clés, contours définis. Le ghost writer (ou ‘nègre’, terme qu’elle préfère abandonner) rédige dans l’ombre de l’auteur, invisible par définition. Muriel, elle, se positionne comme co-écrivaine : elle travaille sur l’idée conductrice, construit la trame avec l’entrepreneur, rédige, corrige, et gère le graphisme selon les options choisies.
La distinction est importante parce que beaucoup d’entrepreneurs pensent que se faire aider, c’est tricher. C’est pas le bon prisme. Un PDG qui dicte ses mémoires à un ghost writer depuis cinquante ans, personne ne lui reproche. Un entrepreneur qui délègue la rédaction tout en gardant la vision et le message – c’est exactement la même logique. Ce qu’il faut retenir – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise plus tôt – c’est que l’authenticité d’un livre vient du message, pas de l’identité de celui qui a tapé les phrases. Organiser son temps en tant qu’indépendant, c’est aussi savoir où on a la plus grande valeur ajoutée – et la mettre là.
Reste une limite réelle que Muriel ne cache pas : si la qualité rédactionnelle n’est pas au rendez-vous – fautes, manque de relecture – ça met en porte-à-faux toute une profession. La délégation ne dispense pas de l’exigence.
Auto-édition ou maison d’édition : le vrai calcul à faire
2022, et Kindle Direct Publishing change la donne. Muriel l’assume complètement : l’auto-édition n’est plus un plan B honteux, c’est une option stratégique à part entière.
L’avantage de l’auto-édition d’abord : tu choisis ta date, ton rythme, tes périodes de lancement. Tu peux relancer plusieurs fois dans l’année. Tu gardes le contrôle total sur le produit. Et tu accumules des chiffres de vente réels – qui deviennent ensuite un argument béton pour approcher une maison d’édition.
La maison d’édition, c’est l’inverse. Une date de sortie fixe, une pression sur le lancement qui doit fonctionner du premier coup, une sélectivité qui n’a rien de personnel mais qui est une réalité. L’avantage ? La légitimité perçue reste plus forte, et la distribution physique est incomparable.
Dans les deux cas, le livre ne se vend pas tout seul. C’est là que beaucoup s’arrêtent – ils imaginent que la publication suffit. Un lancement de livre, c’est un lancement de produit. Avec une stratégie de communication, des actions dans le temps, et – particularité du format – des séances de dédicace qui créent une relation directe avec les lecteurs. Un canal que peu d’entrepreneurs exploitent avec leurs produits habituels.
La dynamique ressemble d’ailleurs à ce qu’on voit dans d’autres stratégies de growth marketing au moment d’un lancement : sans plan de communication structuré, même le meilleur produit reste invisible.
Ce que j’aurais aimé entendre avant de lire cet épisode
Franchement, la plupart passent à côté de ce que dit vraiment Muriel Herbert dans cet échange. On entend ‘écrire un livre professionnel’ et on pense outil de notoriété, image, crédibilité – des choses assez vagues. Ce qu’elle décrit, c’est plus précis que ça.
C’est un mécanisme de construction de confiance qui opère dans un espace que la publicité ne peut pas acheter. La table de chevet. Le canapé du dimanche matin. Le train. Ces moments où les gens lisent – et où un entrepreneur peut leur parler, sans être perçu comme un commercial qui veut quelque chose en retour.
Ce qui m’agace dans le débat habituel autour du contenu, c’est qu’on optimise tout pour la vitesse de production et la fréquence. Posts quotidiens, newsletters hebdomadaires, podcasts bi-mensuels. Écrire un livre professionnel va à contre-courant de cette logique – ça prend des mois, ça ne génère pas de trafic immédiat, ça ne nourrit pas l’algorithme. Et c’est peut-être exactement pour ça que ça crée quelque chose de différent.
Ça marque à vie et ça change la vie sur beaucoup d’aspects, notamment avec la relation avec les gens.
Muriel dit ça avec les photos que ses lecteurs lui envoyaient – son livre posé à côté de leurs bébés jumeaux. Ce n’est pas une métrique. Mais c’est peut-être la seule chose qui compte vraiment sur le long terme.
La question que je me pose en sortant de cet épisode : combien d’entrepreneurs ont un message suffisamment fort pour un livre et n’ont jamais osé creuser la question – pas par manque d’idées, mais parce qu’ils n’ont jamais sérieusement envisagé que c’était pour eux ? Les freins mentaux qui empêchent de penser grand sont souvent les mêmes, quel que soit le projet. Et il y a aussi la question de sauter le pas malgré les croyances limitantes – mais ça, c’est un autre sujet.











