changer de nom de marque

Changer de nom avec Fabienne Le Scornet de Floa Bank – Episode 128

Épisode diffusé le 2 juin 2022 par Estelle Ballot

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Changer de nom de marque quand on a déjà plusieurs millions de clients – c’est exactement le genre de projet qui fait transpirer les comités de direction. Pas de temps libre. Pas de filet. Et une contrainte qui tue dans l’œuf toute tergiversation : pas d’impact business toléré. Fabienne Lescornet, directrice marketing et communication de Floa (l’ancienne Banque Casino), a vécu ça. En moins de 12 mois. En plein confinement.

Ce qui m’a arrêté dans cette histoire, c’est pas le côté spectaculaire du chiffre. C’est la méthode. Ou plutôt l’absence de méthode magique – et la façon dont chaque décision s’est construite sur des signaux très concrets, pas sur une intuition de directrice marketing qui avait envie de faire du neuf.

Parce que changer de nom de marque, la plupart des gens le font soit trop tôt (parce que le logo ne leur plaît plus), soit beaucoup trop tard (parce que le marché a déjà tranché à leur place). Rarement au bon moment. Et presque jamais pour les bonnes raisons.

Alors voilà ce que cette conversation entre Estelle Ballot et Fabienne Lescornet a de vraiment utile – pas juste pour les boîtes avec 2 millions de clients, mais pour n’importe qui qui se pose la question.

Ce que Banque Casino ne pouvait plus porter

Bordeaux, début des années 2000. Le groupe Casino veut équiper ses clients de cartes de paiement avec un programme de fidélité intégré. C’est l’époque, c’est logique, ça s’appelle Banque Casino. Sauf que vingt ans plus tard, la boîte a pivoté sur le digital, est devenue leader français du paiement fractionné (le paiement en 3 ou 4 fois, sur moins de 3 mois), et travaille de plus en plus avec des fintech et des partenaires B2B internationaux.

Le nom, lui, n’a pas bougé.

Et là il y a eu ce moment – Fabienne le raconte avec une précision qui sonne très vrai – où un grand opérateur téléphonique leur a dit clairement que leur produit était excellent, mais que la marque posait problème. Pas une question de goût. Un écueil commercial réel.

«Notre offre, elle avait énormément évolué, notre proposition de valeur avait changé et on n’avait pas fait le boulot sur notre positionnement de marque. Donc on était clairement en décalage.»

Voilà le truc. Le nom était devenu un boulet – non pas parce qu’il était laid ou démodé, mais parce qu’il racontait une histoire qui n’était plus la leur. Et dans les négociations B2B, une marque qui raconte la mauvaise histoire, ça coûte des contrats.

Il y avait aussi un problème structurel : la notoriété de «Banque Casino» était en réalité portée par le groupe Casino, pas par l’entité elle-même. En clair, si Casino disparaissait des magazines, Banque Casino disparaissait avec. Pas exactement une base solide pour un développement européen.

Trois options sur la table – et une seule qui tenait vraiment la route

Quand l’équipe s’est assise pour décider, Fabienne décrit une grille de lecture simple. Brutalement simple, même.

Option 1 : on ne change rien. On prend pas de risque. On reste comme ça. Option 2 : on tweake – «BCA» ou quelque chose dans ce genre, une évolution cosmétique. Option 3 : rebranding 360 complet. Nouveau nom, nouvelle identité, nouvelle histoire.

«Je pense que la réponse elle est un peu dans ma question. On a pris la troisième option.»

Dit comme ça, ça a l’air simple. Ça l’était pas.

Ce qui m’intéresse dans cette décision, c’est les arguments qui ont convaincu les actionnaires – parce que Fabienne le dit clairement, avoir l’intime conviction que la marque doit changer, c’est pas suffisant pour aller voir son comex. Il faut des arguments business. La marque ne sert plus la stratégie. Elle bloque des partenariats. Elle est incompatible avec l’international (Casino en Espagne, «autant vous dire que ça marche pas du tout»). Et la notoriété existante est tellement portée par le groupe parent qu’elle ne représente pas un actif à protéger à tout prix.

Tous ces signaux ensemble – ça, ça convainc un comité de direction. Pas le fait que le CMO trouve le logo daté.

Le brief naming : comment choisir changer de nom de marque sans choisir au hasard

Changer de nom de marque en trois phases – c’est comme ça que Fabienne structure le projet. Et l’ordre compte énormément, parce que la plupart des gens font l’erreur de commencer par la fin.

Phase 1 : la plateforme de marque. Avec une agence spécialisée branding, pas une agence créa généraliste. C’est là où on définit les valeurs, l’architecture de marque, ce qu’on veut que la marque incarne. Pour Floa : simplicité, optimisme, fluidité. Et une contrainte forte – il fallait qu’on comprenne immédiatement l’offre, que la marque soit «auto-portée», comme elle dit.

Phase 2 : le naming. Une fois la plateforme validée, brief à une agence spécialisée en naming. Pas la même agence, pas le même métier. Le brief intégrait aussi des contraintes de compréhension internationale – les linguistes ont bossé pour s’assurer qu’il n’y avait pas de double sens foireux dans les marchés cibles. (L’exemple donné dans la conversation : «l’effet Dark Crystal au UK» – une marque qui sonne magnifiquement en français et devient un gros problème phonétique en anglais. Ça arrive.)

Phase 3 : le design et la charte graphique. En dernier. Pas en premier.

«Je pense que c’est vraiment ce qui doit arriver à la fin en fait, c’est une espèce de concrétisation de tout ce qu’on a pu faire pour construire cette marque.»

C’est exactement le problème. Tout le monde veut commencer par le logo. Parce que c’est sympa, parce que c’est visuel, parce que les workshops de branding créatif sont plus agréables que les sessions de positionnement stratégique. Mais un logo sans plateforme de marque, c’est une façade sans bâtiment derrière. Et notre cerveau – Fabienne insiste là-dessus avec une vraie expérience des études consommateurs – décrypte une quantité folle de codes de façon inconsciente. La forme, la couleur, la typographie racontent quelque chose. Autant que ce soit la bonne chose.

La marguerite dans le logo Floa, par exemple – ce n’est pas un choix esthétique aléatoire. C’est un clin d’œil discret à l’histoire du groupe Casino, un fil narratif qui permet de ne pas faire table rase d’une histoire de 20 ans. Se différencier tout en restant cohérent avec son histoire, c’est souvent là que le branding se joue.

Le piège juridique que 90% des créateurs ignorent

C’est probablement la partie la plus sous-estimée de tout le processus de changer de nom de marque. Et c’est celle qui peut tuer un projet entier après des mois de travail.

Premier réflexe de tout le monde : aller sur l’INPI, vérifier que le nom n’est pas déposé, se dire «c’est bon». Sauf que c’est beaucoup plus complexe que ça.

Fabienne le dit très clairement : le nom qui avait leur préférence sur la shortlist finale n’était pas libre. Il a fallu recommencer. Et Floa – qui n’était pas leur premier choix – est finalement le nom qu’ils ont gardé. Sans regret, elle dit. Mais ça aurait pu être un désastre si la vérification avait été faite trop tard dans le processus.

La règle en droit de la propriété intellectuelle qui change tout : c’est l’antériorité qui prévaut. Quelqu’un qui utilise une marque depuis longtemps sans l’avoir déposée à l’INPI peut quand même avoir des droits dessus. Donc vérifier le registre INPI, c’est nécessaire mais pas suffisant.

Deux choses à faire avant même de tomber amoureux d’un nom :

  • Vérifier la disponibilité du nom de domaine (.fr ET .com ET les extensions des marchés cibles si international). Si le domaine est pris et actif – changer de nom, point.

Et se faire accompagner par un cabinet spécialisé en propriété intellectuelle. Pas un avocat généraliste. Un cabinet qui ne fait que ça. Parce qu’il y a aussi – et Fabienne le mentionne – une pratique de dépôt massif de noms par des acteurs qui «préemptent des terrains». Le terrain des marques est de plus en plus complexe, de plus en plus stratégique.

(Ce qui est rare d’entendre dans les tutoriels de création d’entreprise, mais qui fait des dégâts considérables quand ça tombe sur quelqu’un qui a commencé à se faire connaître sous un nom qu’il n’a pas le droit d’utiliser.)

Changer de nom de marque à 50 abonnés, ça ne coûte presque rien. Changer de nom de marque à 50 000 clients, c’est une autre histoire. Gérer la communication de crise liée à un changement subi, ça ressemble à beaucoup de réassurance client d’urgence et de capital confiance qui part à la poubelle.

Moins de 12 mois, en plein confinement – le timing qui n’était pas censé marcher

Mai 2020 – ou à peu près. Fabienne fait le reveal au Comex. Adhésion immédiate. Et annonce dans la foulée la date cible : 4 novembre.

Pourquoi le 4 novembre ? Black Friday approche. Puis les fêtes. Puis les soldes. La saison de recrutement client la plus intense de l’année. Autant recruter de nouveaux clients directement sous la nouvelle marque, plutôt que d’avoir à les rebasculer après.

C’est une logique de coût évité autant qu’une logique de momentum. Et c’est le genre de raisonnement qu’on entend pas assez dans les discussions de rebranding – qui sont souvent très centrées sur l’identité et très peu sur la mécanique opérationnelle.

«On avait cette condition : pas d’impact business. On était une petite boîte en plein développement, on ne pouvait pas se permettre de perdre du business, ça aurait été trop dangereux.»

Voilà une contrainte qui force la clarté. Pas de romantisme autour du changement de nom de marque, pas de «on prend le temps qu’il faut». Une date, une condition non négociable, et une organisation resserrée – décisions prises à deux ou trois personnes max au niveau direction, sans comité de validation à 15 participants où chacun donne son avis sur les nuances de bleu.

Fabienne l’explique avec une franchise assez inhabituelle : en communication, tout le monde se sent légitime à donner son avis. Personne ne challengerait l’architecture technique d’une DSI. Mais le choix d’une couleur ? Tout le monde a une opinion. Garder les groupes de travail resserrés, c’est une des clés qui a rendu ce timing possible. (Et c’est souvent là que ça coince dans les grosses structures – pas sur la stratégie, sur le processus de validation.)

L’autre facteur : une structure essentiellement digitale. Pas d’agence physique à rebrancher, pas de milliers de supports imprimés à refaire. Les contraintes de fabrication – les cartes bancaires notamment, avec leurs délais industriels incompressibles – existaient, mais étaient gérables. Pour une entreprise brick-and-mortar, le même projet aurait probablement demandé le double du temps.

Le reveal client : la partie dont on ne parle jamais assez

2 millions de clients au moment du rebranding. C’est beaucoup de gens à qui il faut expliquer que la marque qu’ils ont dans leur portefeuille – ou plutôt dans leur app – change de nom.

Changer de nom de marque vers l’externe, c’est pas juste une campagne de communication. C’est une gestion de la confiance. Les clients existants ont une relation avec Banque Casino – ou du moins avec ce que ça représente pour eux. Arriver en disant «on s’appelle Floa maintenant» sans contextualiser, c’est le meilleur moyen de générer de la confusion et de la méfiance.

La stratégie de bascule incluait une première campagne de sponsoring TV – modeste, Fabienne insiste là-dessus («pas 20 millions d’euros de budget média, c’est beaucoup plus modeste que ça»). L’objectif n’était pas la notoriété massive immédiate. C’était l’installation – poser le nom, créer une première couche de reconnaissance, accompagner la transition.

Et le reveal interne d’abord – au Comex, avant tout le monde. Parce que si les collaborateurs apprennent le nouveau nom en même temps que le grand public, c’est une erreur de communication interne qui crée de la méfiance en interne. La cohérence entre communication interne et externe n’est pas un détail d’exécution – c’est une condition de crédibilité.

Ce que j’aurais voulu qu’on développe davantage dans cette conversation – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise à moi si j’avais été dans cette situation – c’est le détail de la communication aux 2 millions de clients existants. Comment on dose le message ? Est-ce qu’on explique le pourquoi ou juste le quoi ? Est-ce qu’on envoie un email, on met un bandeau dans l’app, on fait les deux ? La transcription s’arrête un peu court là-dessus. Mais la logique de «ne pas faire table rase du passé» – illustrée par la marguerite dans le logo – suggère que le fil de continuité narratif était clairement pensé.

La vraie question qui reste ouverte : deux ans après le lancement, la notoriété «Floa» a-t-elle rattrapé celle de «Banque Casino» ? Ou est-ce qu’on repart de zéro à chaque fois qu’on change de nom de marque, quelle que soit la qualité de l’exécution ? Fabienne disait au moment de l’épisode qu’ils étaient «en train de bâtir leur notoriété». Ce qui est honnête. Ce qui est aussi la vraie mesure du coût d’un rebranding – pas juste le budget agence et les supports à refaire, mais les années de capital de marque qui se reconstituent lentement.

Pour les entrepreneurs qui se posent la même question à une échelle plus petite : le positionnement clivant est souvent ce qui rend un nom mémorable – pas la sonorité, pas l’esthétique. Et les outils de design accessibles permettent aujourd’hui de tester une identité visuelle sans commander une charte graphique complète à une agence. Tester d’abord, investir ensuite.

Questions fréquentes

Quand est-ce que c'est le bon moment pour changer de nom de marque ? +
Il n'y a pas de moment parfait - mais il y a des signaux clairs. Quand votre nom ne reflète plus ce que vous faites réellement, quand il bloque des partenariats commerciaux, quand il est incompatible avec votre développement international, ou quand la notoriété qu'il transporte appartient davantage à un groupe parent qu'à votre propre entité. Banque Casino cochait toutes ces cases avant de devenir Floa. Le signal le plus fort reste celui-ci : quand un client ou partenaire vous dit que votre produit est excellent mais que votre nom pose problème.
Combien coûte un rebranding complet avec changement de nom de marque ? +
Ça dépend énormément de la taille de la structure et de ce qu'on internalise. Fabienne Lescornet précise que Floa n'a pas dépensé des millions - beaucoup de choses ont été faites en interne, avec des agences spécialisées sur des phases précises (branding, naming, design). Une structure digitale coûte aussi beaucoup moins cher à rebrancher qu'une entreprise avec des points de vente physiques.
Comment changer de nom de marque sans perdre ses clients existants ? +
La clé c'est la continuité narrative. Floa a gardé une référence visuelle à son histoire (la marguerite héritée du groupe Casino) et a organisé une communication séquencée : reveal interne au Comex d'abord, puis bascule externe coordonnée avec une campagne media. L'objectif n'était pas de faire oublier l'ancienne marque, mais de créer un pont entre l'ancienne et la nouvelle identité.
Faut-il déposer son nom de marque à l'INPI avant de l'utiliser ? +
Oui - mais vérifier l'INPI ne suffit pas. En droit de la propriété intellectuelle français, c'est l'antériorité d'usage qui prévaut. Un concurrent qui utilise une marque depuis longtemps sans l'avoir déposée peut quand même avoir des droits. Le premier réflexe doit être de vérifier la disponibilité du nom de domaine (.fr et .com minimum), puis de faire appel à un cabinet spécialisé en propriété intellectuelle - pas un avocat généraliste - pour valider la disponibilité réelle de la marque dans les classes pertinentes.
Combien de temps prend un changer de nom de marque complet ? +
Moins de 12 mois pour Floa - et en plein confinement. C'est rapide. La condition qui a rendu ce timing possible : une structure essentiellement digitale, des décisions prises en petit comité resserré, et une date cible non négociable liée à une saisonnalité business forte (Black Friday). Pour une structure avec des points de vente physiques ou des supports imprimés massifs, comptez plutôt 18 à 24 mois.
Dans quel ordre faut-il travailler les étapes pour changer de nom de marque ? +
L'ordre que Fabienne Lescornet recommande : 1) Plateforme de marque - valeurs, positionnement, architecture. 2) Naming - brief à une agence spécialisée avec contraintes claires. 3) Validation juridique et disponibilité des noms de domaine. 4) Design et charte graphique. La plupart font l'erreur de commencer par le logo. C'est la dernière étape, pas la première.

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