Une association aide enfants vulnérables dans huit pays, avec une philosophie que beaucoup d’ONG devraient s’approprier : ne jamais arriver en terrain conquis, ne jamais faire à la place des locaux. ASMAE – Association Soeur Emmanuel, c’est ça. Et Vanessa Eymet, responsable mécénat et philanthropie depuis 2018, en parle avec une clarté qui tranche avec les discours de communication habituels sur le monde associatif.
Ce qui m’a frappé en écoutant cet épisode du Podcast du Marketing, c’est pas le côté larmoyant qu’on attendrait d’un épisode caritatif. C’est la rigueur. Les projets durent entre 3 et 9 ans. Les équipes sont professionnelles, pas bénévoles. Et 60 % du financement vient de fonds publics – les 40 % restants, c’est là que les dons comptent vraiment. Ce n’est pas une structure qui collecte de l’argent pour se sentir bien. C’est une organisation qui a une méthode.
Estelle Ballot, qui anime le Podcast du Marketing et qui a elle-même été bénévole chez ASMAE après ses études, a choisi cette association pour représenter le Podcasthon – le premier événement caritatif des podcasteurs francophones, qui a réuni plus de 350 podcasts français autour d’une même semaine de mobilisation. Le choix n’était pas anodin. Et en écoutant l’épisode, on comprend pourquoi.
Mais avant de rentrer dans les projets concrets, il y a une histoire à raconter. Celle d’une bonne soeur qui, au moment de sa retraite, a décidé de partir vivre dans un bidonville du Caire.
Soeur Emmanuel, ou comment une retraite peut ressembler à un engagement radical
La plupart des gens, à l’âge de la retraite, choisissent la Provence ou un potager. Soeur Emmanuel, elle, a choisi les chiffonniers du Caire. Littéralement. Elle est allée vivre au milieu de familles qui survivaient en triant les ordures des autres quartiers, en nourrissant des cochons avec les déchets, en habitant ces bidonvilles que personne ne regardait.
Vanessa Eymet le dit simplement :
Elle estimait qu’elle n’avait pas plus de valeur que ces personnes et donc elle trouvait important de vivre avec eux et au milieu d’eux.
Voilà. Pas de bureau, pas de direction à distance. Elle a dormi là.
C’est en 1980 qu’elle crée officiellement ASMAE, après avoir déjà apporté éducation et santé aux communautés égyptiennes où elle s’était installée. Appelée ensuite par d’autres pays – le Soudan, puis d’autres – elle structure l’association pour pouvoir agir à plus grande échelle sans perdre son ADN de proximité. On la compare souvent à l’Abbé Pierre, et effectivement, les deux personnages partagent cette même capacité à mettre leur corps là où les discours ne suffisent plus.
ASMAE opère aujourd’hui dans huit pays, dont la France. Plus de 30 000 bénéficiaires. Une vingtaine de projets actifs. Ce n’est plus une petite association caritative. C’est une structure avec une véritable doctrine d’intervention – et c’est là que ça devient intéressant, y compris d’un point de vue commencer par le pourquoi et les valeurs fondatrices.
La méthode ASMAE : ce que les grandes ONG font rarement
Trois phases. C’est la colonne vertébrale de chaque projet ASMAE. D’abord une phase d’expérimentation sur une petite géographie ou un petit nombre de bénéficiaires. Ensuite un essaimage progressif. Enfin une diffusion à l’échelle nationale si possible.
Ce n’est pas de la théorie. C’est ce qui s’est passé au Burkina Faso avec leur outil pédagogique IEO écré – un imagier conçu pour l’apprentissage de la lecture chez les jeunes enfants. Démarré dans quelques quartiers de Ouagadougou, le projet a obtenu l’accord du gouvernement pour être déployé à l’échelle nationale dans plusieurs écoles. Une association aide enfants à lire au Burkina Faso, et finit par former les enseignants du pays entier. Le délai entre les deux ? Plusieurs années. Mais ça tient.
Ce qui distingue ASMAE de beaucoup d’acteurs, c’est le refus du one shot. Estelle Ballot le formule bien dans l’épisode :
C’est pas du one shot, on arrive boum, on met de l’argent ou on fait quelque chose, on vient construire un truc et puis paf, on s’en va.
C’est exactement le problème avec une partie de l’humanitaire classique. ASMAE a choisi l’inverse : rester, renforcer, et partir seulement quand les partenaires locaux n’ont plus besoin d’eux.
L’autre point fort – et Vanessa Eymet insiste là-dessus – c’est l’approche globale. Quand ASMAE intervient pour un enfant, elle intervient aussi auprès de sa famille, des communautés, des éducateurs, parfois jusqu’aux gouvernements locaux. Parce que changer la trajectoire d’un gamin sans changer l’environnement dans lequel il vit, ça dure six mois. Pas plus.
(C’est un peu la même logique qu’on retrouve en marketing quand on parle de parler à son audience en comprenant tout son contexte – pas juste ses besoins immédiats.)
1,5 million d’enfants sans abri à Manille : le projet Philippines
1 500 000. Sans abri. Dans une seule ville.
C’est le chiffre que Vanessa Eymet pose dans l’épisode, et il mérite qu’on s’y arrête. À Manille, 1,5 million d’enfants n’ont pas de toit fixe. Ces enfants sont exposés à des violences physiques accrues, des risques de prostitution, de maltraitance. Ce n’est pas une abstraction. C’est 1,5 million de gamins qui dorment dehors dans une ville que la plupart d’entre nous connaissent comme une destination de transit.
ASMAE a lancé en 2021 un projet de 3 ans qui vise 1 000 enfants et 450 familles. Le projet comprend trois volets. D’abord l’accès à l’éducation, avec formation d’éducateurs à ce qu’ils appellent l’éducation alternative – parce que ces enfants n’ont pas l’habitude d’aller à l’école, et qu’on ne leur demande pas de venir tout seuls d’un coup. Ce sont les éducateurs qui vont vers eux.
Ensuite la protection. Des travailleurs sociaux formés à l’accompagnement individualisé et au soutien psychosocial. Et là, détail qui m’a marqué : les enfants eux-mêmes sont formés au plaidoyer. Ils deviennent des pairs-formateurs sur les questions de violence et d’exploitation. Une association aide enfants à devenir acteurs de leur propre protection – et de celle des autres.
On va les faire participer au projet. Donc on va les former pour le coup au plaidoyer et donc eux-mêmes vont aller former d’autres paires sur la protection, que ce soit sur les violences physiques, la prostitution ou la maltraitance.
Dit comme ça, ça a l’air simple. En réalité, c’est une révolution dans la façon de concevoir l’aide humanitaire.
Le troisième volet, c’est la sensibilisation des autorités locales. Pas juste informer – appuyer les gouvernements pour qu’ils intègrent des règles dans leurs politiques locales. C’est ce travail de plaidoyer institutionnel qui rend les changements durables, au-delà de la fin du projet.
Burkina Faso : quand l’association aide enfants déplacés par les conflits
Contexte différent. Problématique différente.
Au Burkina Faso, ce sont les déplacements internes liés aux conflits armés qui créent la vulnérabilité. Des familles entières qui fuient, des enfants arrachés à leur école, à leur quartier, à leurs repères. Et dans ces situations de chaos, les familles trouvent parfois des stratégies de survie qui mettent les enfants en danger – l’exploitation, les violences. Ce n’est pas du jugement. C’est de la survie dans des conditions que la plupart d’entre nous n’imagineront jamais.
ASMAE travaille avec des enfants déplacés de 3 à 6 ans. Seulement 6 % de cette tranche d’âge est prés-scolarisée dans les zones ciblées. 6 %. Et on sait – les données éducatives le confirment partout – que la préscolarisation est un prédicteur puissant de la réussite scolaire et professionnelle future. Rater cette fenêtre, c’est souvent rater l’entrée dans le système.
Le projet touche environ 5 200 enfants et 300 familles. Les équipes utilisent des dispositifs d’intervention précoce – Vanessa Eymet avoue d’ailleurs ne pas être la plus technique là-dessus, et cette honnêteté est rafraîchissante. En gros : on va chercher les familles là où elles sont, on les amène à des activités communautaires, et c’est comme ça qu’on crée le lien, qu’on identifie les enfants à risque, qu’on les réfère si nécessaire.
Et l’outil IEO écré – cet imagier pédagogique développé en interne – est au coeur du dispositif d’apprentissage de la lecture. La montée à l’échelle nationale, avec l’accord du gouvernement burkinabé, c’est la validation que la méthode fonctionne. C’est aussi un exemple rare de ce que peut accomplir une association aide enfants quand elle joue long terme plutôt que court terme.
(Ça me rappelle ce qu’on disait dans un épisode sur faire confiance au process – les résultats qui comptent vraiment ne se voient pas en 3 mois.)
En France aussi : la maison Aliide à Bobigny
On imagine souvent l’action d’une association internationale se dérouler loin. Pas ici.
À Bobigny, ASMAE gère un centre d’hébergement mère-enfant appelé la maison Aliide. Le public : des mères de 18 à 25 ans, avec des parcours d’errance lourds, au moins un enfant entre 0 et 3 ans. L’objectif : retrouver un équilibre économique, psychologique, et un retour vers l’emploi. Pas pour les mères seules – pour qu’elles soient en mesure d’éduquer leurs propres enfants.
C’est là que l’approche globale d’ASMAE prend tout son sens. Une association aide enfants – mais elle aide les enfants en aidant d’abord ceux qui les élèvent. Logique implacable.
Il y a aussi le projet Yala pour les droits de l’enfant, qui envoie des services civiques formés intervenir dans des écoles françaises pour sensibiliser les jeunes à leurs droits. Parce que très peu d’enfants – et même leurs parents – connaissent la Convention internationale des droits de l’enfant. Et parce que comprendre ses droits en France, c’est aussi comprendre pourquoi dans d’autres pays, ces droits ne sont pas respectés. Une façon d’ouvrir une fenêtre sur le monde sans faire de la culpabilisation.
Comment aider – et ce que 50 euros font concrètement
La question pratique. Vanessa Eymet est directe là-dessus : les projets coûtent plusieurs centaines de milliers d’euros sur 3 ans. Les fonds publics couvrent 60 %. Les 40 % restants viennent de donateurs particuliers, d’entreprises, de fondations et de grands philanthropes. C’est le travail quotidien de Vanessa.
Mais elle dit aussi quelque chose d’important :
Soeur Emmanuel avait une phrase qui était de mettre sa goutte, de participer, et même une petite goutte, mais toutes les gouttes les unes avec les autres, et ben ça peut former un océan.
50 euros. Avec la réduction fiscale de 66 %, ça revient à 17 euros nets. Et avec ces 50 euros, pour le projet Philippines : des kits d’hygiène distribués à quatre familles, avec une sensibilisation sur les pratiques de soin pour leurs enfants. Ce n’est pas abstrait. C’est quatre familles.
Les façons de contribuer sont multiples. Le don unique ou régulier sur asmae.fr. Le bénévolat administratif au siège. Le partage sur les réseaux – et Vanessa insiste là-dessus, parce que la visibilité est aussi une ressource pour une association aide enfants qui dépend de la générosité publique pour ses 40 %.
Ce qui m’a frappé dans cet épisode – et je le dis franchement – c’est que beaucoup d’associations communiquent sur l’émotion et font l’impasse sur la méthode. ASMAE fait l’inverse. Vanessa Eymet explique les phases de projet, les durées, les indicateurs, les partenariats locaux. Si tu t’intéresses à la question du marketing avec zéro budget, d’ailleurs, la façon dont ASMAE capitalise sur le bouche-à-oreille et les événements comme le Podcasthon est un cas d’école en termes de visibilité à coût marginal.
Et si la question du sens dans ce qu’on fait professionnellement te parle – parce que c’est souvent pour ça qu’on écoute un podcast de marketing à 7h du matin – les qualités essentielles d’un entrepreneur que cette association incarne dans sa gestion de projets méritent qu’on s’y attarde.
Le site, c’est asmae.fr. Un bouton ‘Je fais un don’. Pas de friction. Ce qui est rare.

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