Le trop d’idées et éparpillement, c’est peut-être le problème le plus sous-estimé de l’entrepreneuriat créatif. Pas le manque d’idées – l’excès. Le carnet de notes dans la salle de bain à 3h du matin. Le projet qu’on commence à construire mentalement avant même d’avoir fini le café. Et cette sensation, familière et un peu honteuse, de réaliser en fin de journée qu’on n’a rien avancé sur ce qui comptait vraiment.
Aurélie Gauthey, coach business et fondatrice du podcast Née pour Impacter, a mis des années à comprendre ce qui se passait dans sa tête. Elle se définit elle-même comme HPI, créative, dispersée – et elle a construit une méthode concrète autour de ce fonctionnement, pas contre lui. Ce qu’elle partage dans cet épisode, c’est moins un tutoriel de productivité qu’un diagnostic honnête d’un cerveau qui carbure trop vite.
Et franchement, ce diagnostic, beaucoup d’entrepreneurs le reconnaîtront dans leur quotidien. Sans forcément savoir que c’est un problème de structure, pas de volonté.
Quand le cerveau génère plus vite qu’il n’exécute
Voilà ce qu’Aurélie décrit dans les premières minutes de l’épisode :
« Je commençais déjà à le mettre en action, en place. Ah tiens, je crée un petit bout de page. Oh tiens, je vais créer le visuel. Oh tiens, je vais réfléchir au titre. En gros, je partais complètement en cacahuète et au bout de quelques heures que je sortais de ma boulimie de kiff et d’idées, je me rendais compte que mon vrai projet de base, ma vraie todo list et mon réel objectif du jour venait complètement de finir à la poubelle. »
C’est exactement le problème. Pas la créativité – la dispersion de l’énergie créative sur dix chantiers simultanés.
Ce qui m’a frappé dans cette description, c’est la précision des détails. Le visuel. Le titre. La page. Ce ne sont pas des rêveries abstraites – c’est du travail réel, produit dans le mauvais ordre, sur le mauvais projet. La trop d’idées et éparpillement ne ressemble pas à de la paresse. Il ressemble à de la productivité. C’est pour ça qu’il est si difficile à attraper.
Aurélie parle de deux profils distincts : ceux qui ont un cerveau en arborescence – HPI, créatifs, dispersés – et ceux qui s’éparpillent par stratégie d’évitement. Les deux se ressemblent de l’extérieur. Mais les causes sont différentes, et les solutions aussi.
Le classeur à idées : une méthode qui trop d’idées et éparpillement prend au sérieux
La première brique de la méthode d’Aurélie, c’est ce qu’elle appelle le classeur spécial idées. Pas une app. Pas un Notion surdesigné. Un classeur physique avec des intercalaires.
La logique est simple : une idée qui arrive, tu la notes. Dix lignes maximum – pas plus, sinon tu recommences à t’éparpiller dans les détails. Puis tu la classes dans un intercalaire selon quand tu penses la mettre en oeuvre : dans un mois, dans trois mois, dans six mois, dans un an.
Une fois par mois, tu ouvres le classeur. Et tu poses trois questions sur chaque idée :
- Est-ce qu’elle rapporte de l’argent en entreprise ?
- Est-ce que j’ai l’espace mental et l’énergie de la mettre en place maintenant ?
- Est-ce que c’est le bon moment financièrement ?
Ce système règle un truc que beaucoup de méthodes de productivité ratent complètement : il ne demande pas à l’entrepreneur créatif de tuer ses idées. Il lui demande de les ranger. La nuance est énorme. Quand une idée est notée et classée, le cerveau peut lâcher prise – il sait qu’elle ne sera pas perdue.
Ce qu’Aurélie ne dit pas explicitement mais que la méthode implique : noter une idée, c’est aussi souvent découvrir qu’elle était moins bonne qu’on ne le croyait à 3h du matin.
Les objets brillants, ou comment les réseaux sociaux entretiennent le trop d’idées et éparpillement
Deuxième cause d’éparpillement pointée dans l’épisode : les conseils gratuits qui circulent en masse sur les réseaux sociaux. Ce que les anglophones appellent les shiny objects – les objets brillants.
« Il existe des milliers de méthodes, autant qu’il existe des milliers d’entrepreneurs. Mais moi-même, si chaque jour j’entends des nouvelles opportunités, je peux me sentir tentée. Et là tu sautes dessus, ça sera pas ton focus, ça te correspond pas, ça correspond pas à ta vision, ça correspond pas à ton succès. »
Dit comme ça, ça a l’air évident. Mais dans les faits, non.
Quand quelqu’un dans un mastermind te balance le tip qui lui a fait x3 en trois mois, résister demande un effort réel. Aurélie décrit cette scène précisément – elle est « comme une gamine à Noël qui ouvre un million de cadeaux ». Tout l’excite. Et c’est là que le trop d’idées et éparpillement reprend le dessus, même chez quelqu’un qui a déjà une méthode.
La solution qu’elle propose est radicale dans sa simplicité : se poser quatre questions avant d’adopter n’importe quelle nouvelle tactique. Est-ce que ça me parle ? Est-ce que c’est dans mes valeurs ? Est-ce dans ma zone de génie ? Est-ce nécessaire maintenant ? Si une seule réponse est non, tu passes.
Et tu construis ta propre stratégie – webinaire, masterclass, challenge, peu importe – tu l’améliores, tu la répètes, tu l’améliores encore. Le coureur de marathon ne court pas dans la ligne du voisin. (Ce qui est une métaphore évidente, mais elle colle parfaitement.)
Ce rapport à la comparaison à la concurrence est d’ailleurs l’un des moteurs les plus sournois de l’éparpillement – on adopte les méthodes des autres avant d’avoir consolidé les siennes.
Éparpillement comme évitement : le truc que personne ne veut entendre
C’est là qu’Aurélie dit un truc qui mérite qu’on s’arrête.
« Bien souvent, quand tu décides de mettre en place de nouvelles idées, c’est peut-être qu’il y a des tâches que tu repousses, des tâches sur lesquelles tu n’as pas envie de passer à l’action. Alors tu procrastines. Soit parce que tu n’en vois pas l’utilité, soit parce que tu n’as pas réfléchi aux bénéfices de mettre en place cette action dans ton business, soit parce qu’en réalité, elle te fait peur. »
Et l’exemple qu’elle donne est chirurgical : le moment du lancement, de la vente. C’est exactement à ce moment-là que les nouvelles idées arrivent en masse. Pas par hasard. Le cerveau est tellement intelligent qu’il crée de l’activité pour éviter l’inconfort.
Trop d’idées et éparpillement n’est donc pas toujours un problème de créativité débordante. C’est parfois – souvent – une stratégie d’évitement déguisée en productivité. Et ça, ça ressemble furieusement à ce qu’on appelle l’autosabotage et les croyances limitantes – ce mécanisme silencieux qui te fait travailler beaucoup sans jamais avancer sur ce qui compte.
Bref. Une fois qu’on sait ça, on ne peut plus prétendre que c’est juste « de l’inspiration ».
Quand le cerveau se paralyse à force de tourner trop vite
L’éparpillement chronique a une conséquence physique qu’Aurélie décrit avec précision : la paralysie. Trop d’idées, trop de brouillard, et le cerveau se fige – « comme un lapin dans les phares d’une voiture ».
Et dans cette paralysie arrivent les questions existentielles. Pourquoi moi ? Est-ce que je suis capable ? Les autres le font déjà mieux. En quoi je suis différente ? Ce ne sont pas des questions philosophiques – ce sont des symptômes d’un cerveau épuisé par la surcharge.
Les solutions proposées ici sont moins spectaculaires que la méthode du classeur. Respirer. Méditer. Marche lente. Boire de l’eau (l’hydratation améliore réellement la concentration – c’est pas une vieille rengaine). Faire une détox des contenus consommés : garder un ou deux coachs qui te parlent vraiment, supprimer les autres. Nettoyer son bureau, son espace numérique, ses abonnements newsletter.
Et ce détail qui m’a intéressé : Aurélie parle d’un SAS de décompression entre la fin du travail et le retour à la vie personnelle. Une demi-heure pour dessiner, lire cinq pages, regarder les nuages depuis sa terrasse. Pas pour être productive. Pour laisser le cerveau redescendre.
Ce type d’approche rejoint ce que beaucoup d’entrepreneurs négligent – l’idée que prendre des pauses sans culpabilité n’est pas une faiblesse mais une condition de l’efficacité réelle.
Blocs de travail et concentration : être occupée vs être efficace
Le dernier pan de la méthode, c’est la gestion du temps en blocs. Une heure d’emails. Une heure de podcast. Une heure de création de contenu. Pas de multitâche.
Aurélie avoue avoir cru pendant longtemps qu’elle était excellente en multitâche :
« Je croyais que oh là là mais je suis excellente, je suis efficace, moi je sais faire 10 tâches en même temps. En réalité, j’épuisais simplement mon cerveau. »
Le chiffre qu’elle donne est parlant : le cerveau a besoin en moyenne de 10 minutes pour se reconcentrer après une interruption. Si tu changes de tâche toutes les cinq minutes, tu ne travailles jamais vraiment – tu passes ton temps à te reconnecter.
La conclusion qu’elle en tire est une distinction que j’aurais voulu entendre plus tôt dans ma carrière – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise clairement : « Avant, j’étais très occupée mais pas efficace. » Ce n’est pas pareil. Et beaucoup d’entrepreneurs confondent les deux pendant des années.
Pour les blocs de travail, elle simplifie volontairement : pas besoin de maîtriser la méthode Pomodoro ou d’autres systèmes complexes. Trente minutes de focus, une pause pour regarder à l’horizon, trente minutes de plus. Dès que tu sens que tu perds le fil, tu sors marcher cinq minutes. Tu reviens. C’est tout.
Ce rapport à la légitimité de sa propre méthode – faire confiance à ce qui marche pour soi plutôt que d’adopter le système de quelqu’un d’autre – croise d’ailleurs directement la question du syndrome de l’imposteur et de la légitimité. Difficile de tenir une méthode maison quand on doute en permanence de sa valeur.
Et puis il y a un point sur lequel je vais nuancer – parce que la méthode des blocs fonctionne très bien dans un contexte solo, avec une agenda qu’on contrôle. Quand tu as une équipe, des clients, des imprévus structurels, tenir des blocs d’une heure devient un luxe. La méthode demande un niveau de contrôle sur son emploi du temps qui n’est pas donné à tout le monde. Ce n’est pas une critique d’Aurélie – c’est juste une réalité que le podcast ne mentionne pas.
Ceux qui réussissent, dit-elle en conclusion, ne travaillent pas sur mille projets en même temps. Ils sont focus sur un projet et le travaillent mille fois. Ce qui implique aussi d’affirmer une posture de leader claire – savoir ce qu’on construit, pourquoi, et ne pas se laisser déporter par chaque nouvelle opportunité qui passe.
Mais bon – entre savoir ça et l’appliquer tous les matins quand les idées arrivent à 6h, il y a encore du chemin.











